"La personne, contrepoids à l'hypercapitalisme"

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Chaque jour, cet été, nous interrogeons un grand témoin de l'actualité sur sa vision du monde d'après. Pour le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, il faut reprendre la main et redonner une finalité à l'économie.

Avec la crise, entre-t-on dans un nouveau monde ?

La première modernité s'était construite autour du projet qu'il fallait rompre avec la tradition pour produire un monde meilleur. Son équation était: plus de raison et de science = plus de liberté = plus de bonheur pour l'humanité. Le spectacle des tragédies du xxe siècle l'a rendue douteuse: la raison ne rend pas forcément plus libre ; et la liberté produit autant de fragilités que de bonheur. C'est ce que la crise vient confirmer: elle est l'?uvre d'une rationalité instrumentale (l'hyperconsommation et la finance), non maîtrisée, qui se préoccupe exclusivement des moyens (comment gagner plus ?) sans considération des fins (pour quoi faire ?). De ce point de vue, la crise va peut-être permettre de pondérer l'impérialisme de la raison économique, qui semblait gouverner le monde, du marxisme au néolibéralisme.

Attention, cela dit, à ne pas verser dans un anticapitalisme naïf et radical qui, à mon sens, relève davantage du marketing des idées ? la radicalité se vend tellement bien de nos jours ! ? que d'une analyse sérieuse de la situation. La vérité est que le capitalisme ? c'est connu ? est à la fois destructeur et créatif ; simplement, le bon équilibre ne s'établira pas tout seul. La démocratie exige que l'on reprenne la main et que l'on remette des fins. C'est tout l'enjeu de cette période de crise. Et rien encore n'est gagné.

Rien ne sera plus comme avant, comme le dit Nicolas Sarkozy ?

On guette les indices de la "reprise". C'est déjà mauvais signe, car il faudrait justement éviter de repartir comme avant : penser que la croissance peut se financer par la hausse non des salaires ou du travail, mais de la dette. Cette indigestion d'endettement a failli être mortelle. Elle oblige les États à ce jeu dangereux qui consiste à s'endetter pour lutter contre les méfaits de l'endettement.

D'où vient cette crise ?

De l'apparition d'un hypercapitalisme, où la marchandisation a pris le dessus sur tout, y compris la politique, la culture, les idées. Tout devient marché, même ceux-là même qui dénoncent le marché. Ce n'est plus tenable. Notre défi est d'identifier les bornes de l'hypercapitalisme. Ce qui, comme disait Jospin, empêche l'économie de marché de se muer en société de marché.

Pour ma part, j'en vois trois. Schumpeter d'abord, qui disait que, sans le hors-marché, le marché ne marcherait pas. Le capitalisme a en effet besoin de juges, de professeurs et même de chefs d'entreprise, dont la motivation ne saurait se limiter à la seule quête du profit. Deuxième borne, le constat d'une formidable stabilité des valeurs. Quand on consulte les grandes enquêtes sur l'éthique dans le monde, on perçoit une étonnante constance : famille, travail, citoyenneté, spiritualité, même dans nos sociétés dites postmodernes. Certes, tout cela tend à s'individualiser, mais rien ne montre un affaiblissement, au contraire.

Troisième limite enfin, la plus puissante, celle qu'opposent au tout-marché les valeurs du privé, de l'intime. La lutte des âges qui règne parfois dans le monde de l'entreprise s'arrête dès qu'il s'agit de ses proches. Aider ses enfants à grandir, puis à entrer dans la vie active, soutenir ses vieux parents, c'est cela qui motive au plus profond. Il y a là un levier de changement politique extraordinaire, mais encore peu exploité. Son principe pourrait se résumer dans une formule : le « développement durable de la personne ». C'est une sorte de motion de synthèse entre le développement économique, le développement humain (promu par Amartya Sen) et le développement durable. Elle insiste sur le fait que le développement concerne d'abord un individu, qui vit plus longtemps, bénéficie d'une éducation plus longue et cherche à léguer à ses enfants un monde vivable, sans trop de conflits ni de dévastations. Cette aspiration est un formidable contrepoids à l'hypercapitalisme, pourvu qu'on sache le traduire en action politique !

Quel est le nouveau rôle du politique face à la crise ?

La modernité a produit deux jumeaux : l'horreur économique et le bonheur domestique. À partir de là, l'objectif politique est clair : il faut domestiquer le capitalisme et la mondialisation. Toute la question est de savoir comment. Je vois trois scénarios. Un scénario catastrophe où, parce qu'on n'aura pas su faire les bons choix à temps, la crise sociale va s'exacerber en un processus de conflits croissants et de crises accélérées. Mais la crise me paraît avoir fait tomber le verrou de l'insouciance du "laisser-faire". Il y a ensuite un scénario autoritaire qui, partant du constat de l'impuissance démocratique à relever les défis économiques et écologiques du temps, plaide pour une dictature dans l'intérêt du peuple. C'est là le rêve de certains courants d'extrême gauche, mais on sait ce que cela donne au final.

Il y a enfin le scénario démocratique, celui où l'on va chercher en tâtonnant un nouvel équilibre, au milieu des microconflictualités de la société. Cela suppose que l'on apprenne à concilier domaine par domaine, croissance et environnement, finance et éthique, vie privée et vie professionnelle. Et surtout que l'on remette un peu d'existentiel dans le sacro-saint "structuro-conjoncturel" dominant. Ce scénario est le plus complexe, mais il me paraît le plus plausible, sans excès d'optimisme, car le monde de demain ira sans doute de mieux en mieux et de pire en pire, tout comme le nôtre.

 

Éléments de biographie

Maître de conférences à l'université de Paris-Sorbonne, ce jeune philosophe (né en 1965) proche de Luc Ferry est membre du Conseil d'analyse de la société et codirecteur de la collection Le Nouveau Collège de philosophie (Grasset). Il a écrit avec Éric Deschavanne le rapport du Conseil d'analyse de la société : "Le Développement durable de la personne. Pour une nouvelle politique des âges de la vie" (Documentation française, 2006).

 

Demain, suite de notre série avec l'interview de Bernard Spitz
 

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
bonne analyse, faudrait il que les états n'accepte pas d'économie parallèle comme c'est le cas actuellement
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
On aimerait vraiment croire et même travailler à la 3ème voie de M.Tavoillot. Mais que d'obstacles, et en paticulier cette avidité pathologique de certains acteurs économiques.
Il va falloir mettre beaucoup plus de philosophie et d'histoire aux programmes scolaires et universitaires....
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :

" Remette un peu d'existentiel dans le sacro-saint "structuro-conjoncturel" dominant ";
l'intime contre le tout-marché " par le développement durable de la personne" : voilà qui devrait être effectivement le programme nécessaire pour assurer une déclinaison tangible des objectifs fondamentaux de la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948.

Malheureusement on en est loin : bonus faramineux, licenciements sans vergogne pour améliorer les rendements, refus d'un très grand nombre d'Américains d'une couverture maladie pour les 43 millions d'exclus de toute protection en la matière !...
mais que penser aussi de l'expression de l'un de vos interviewés quand il dit "je préfère un marché qui s'accommode des passions humaines plutôt qu'un système de régulation politique qui prétend les combattre" .
Totalement d'accord avec lui s'il pensait à ce qui peut se passer dans des régimes autoritaires pour reprendre l'appellation de M. Tavoillot ; mais pas d'accord si dans tous les autres cas s'il refuse des garde-fous dans l'économique et la finance alors qu'ils s'imposent de facto ou de jure dans à peu près tous les domaines des comportements humains quand ils abordent le vivre ensemble..

Avec M. Tavoillot on peut, on doit reprendre sa pétition de principe et son constat : " avec le capitalisme ...le bon équilibre ne s'établira pas tout seul. La démocratie exige que l'on reprenne la main et que l'on remette des fins. C'est tout l'enjeu de cette période de crise. Et rien encore n'est gagné."

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