Contenu :

Série d'été

André Orléan : "le G20 a manqué sa cible"

Source : La Tribune.fr - 18/08/2009 | 07:01 - 1072 mots  | 
|
André Orléan :

Chaque jour, cet été, nous interrogeons un grand témoin de l'actualité sur sa vision de l'après-crise. Aujourd'hui, pour André Orléan, un monde nouveau suppose une remise en cause radicale de la finance de marché, l'abandon de la recherche du rendement maximal et des sociétés moins inégalitaires.

La crise actuelle va déboucher, dit-on, sur un monde nouveau. Y croyez-vous ?

 

 

Mon sentiment est que, dans l'état actuel des mentalités, le monde ne changera pas beaucoup. Prenez la transformation de l'architecture financière. Elle est très ambitieuse, puisqu'elle concerne les normes comptables, la régulation des marchés, les agences de notation, la doctrine monétaire - c'est à dire la politique des banques centrales. C'est un chantier très profond et très vaste. Et pourtant je reste sceptique. Ce n'est pas la première fois qu'on réfléchit à ces questions. Pourquoi aujourd'hui réussirait-on à réformer le système ? En quoi a-t-on trouvé de nouvelles solutions ? Je n'en vois aucune. Mon idée est qu'il y a eu une erreur de diagnostic. On s'attaque à ce qui est périphérique en disant : les produits étaient opaques, les notations mal faites, la régulation mal conçue. A mon sens, ce qui est au centre de la crise est bien plus profond, c'est la primauté donnée à la finance de marché. C'est de là que vient l'instabilité financière et cette primauté n'est nullement remise en cause. Pour cette raison, je ne vois pas se dessiner de grands bouleversements. On va reproduire le même capitalisme dominé par la finance. La situation est très différente de celle qu'a connue le capitalisme avec la crise de 29. Nous n'en sommes pas à 25% de chômeurs. Les acteurs du système, les banques par exemple, peuvent croire que le choc sera digéré et que ça va recommencer comme avant. Cela ne pousse pas au changement.

Quels seraient à vos yeux les trois changements principaux qui feraient vraiment émerger un nouveau monde ?

D'abord, la remise en cause de la finance de marché. Aujourd'hui, on reste dans l'idéologie de la liquidité. Le capital est fongible, il peut passer sans coût d'un endroit à l'autre, d'un actif à l'autre : l'immobilier, les entreprises, les émergents... L'idée que c'est une bonne chose reste très ancrée. Or, pour moi, transformer le système consiste d'abord à restreindre cette toute puissance de la liquidité. Il faudrait revenir à plus de segmentation dans les activités financières. Soit en en spécialisant les acteurs financiers sur certains métiers et sur certains marchés comme l'immobilier, la consommation ou le crédit aux entreprises. Soit par un retour à la séparation entre banque de dépôts et banque d'investissement, comme dans le Glass Steagall Act de 1933. Cela ferait obstacle à la propagation universelle des déséquilibres qui est au cœur de la crise actuelle.

Quel serait le deuxième changement ?

S'affranchir de la tyrannie du rendement maximal. Nous en sommes arrivés à une abstraction de la valeur qui a favorisé l'illimitation du désir de profit. Il faut s'opposer à cette vision prométhéenne du profit. Pourquoi ? Parce la recherche du rendement maximal est en fait destructrice. La règle d'or de l'économie, ce n'est pas que le profit soit le plus haut possible, mais qu'il soit égal au taux de croissance. Des rendements de 20% prélevés sur une économie qui croît à 4% en moyenne, ça n'est pas tenable. Cela crèe des déséquilibres profonds, par exemple dans la formation des revenus salariaux et de la consommation. La crise des subprimes est le reflet d'une société déséquilibrée.

Et le troisième changement ?

Parvenir à des sociétés moins inégalitaires. Si l'on continue à admettre de tels écarts de revenus, c'est le système démocratique lui même qui est mis en danger : l'égalité entre les hommes se trouve niée de facto. Nous devons absolument créer un monde moins polarisé.

Quels sont les nouveaux risques que vous entrevoyez pour l'avenir ?

A mon sens, le risque de l'instabilité financière reste entièrement présent. Mais il n'est pas nouveau. Le risque nouveau majeur est le risque écologique, celui du réchauffement climatique. La crise financière nous l'a fait quelque peu perdre de vue mais il est bien présent et il sera de plus en plus présent. Sur ce point aussi, de nouvelles conceptions sont nécessaires.

Quelles sont, selon vous, les leçons qui n'ont pas été tirées ?

Eh bien, les réformes du G20, à mon sens, manquent leur cible. Elles continuent à croire que la concurrence financière a les mêmes propriétés d'autorégulation et d'efficacité que la concurrence sur les marchés de biens ordinaires. Pour cette raison, le G20 en fait l'axe de son projet. Or, la présente crise montre qu'il n'en est nullement ainsi. La concurrence financière est instable. Elle peut faire monter les prix trop haut dans la phase d'euphorie puis les faire baisser trop bas dans la phase de krach. Sur un marché de biens, cela ne peut pas arriver : quand le prix monte, la demande diminue de telle sorte que le prix cesse de croître. Sur les marchés financiers, il en va très différemment : quand le prix d'un actif monte, cela attire davantage de demande, ce qui pousse le prix encore plus haut. Il s'ensuit des processus cumulatifs de hausse comme de baisse qui expliquent le caractère récurrent et systématique des crises financières, et cela depuis que ces marchés existent. On ne peut faire confiance à la concurrence financière pour produire un système efficace.

Que faire, alors ?

Cesser de considérer que la concurrence financière est un bien absolu qu'il faut rechercher toujours et partout. Il faut inventer une architecture financière qui respecte la spécificité des métiers, en recréant des cloisonnements selon les différents marchés. Aujourd'hui, tous les acteurs peuvent intervenir sur tous les marchés de telle sorte que seul compte à leurs yeux le rendement maximal quelle que soit l'activité en cause. Cela a produit une homogénisation extrême dans laquelle chaque participant achète les mêmes titres et suit la même stratégie. Une telle homogénisation a rendu le système incroyablement fragile. Elle explique l'amplitude de la crise. Comme dans la vision darwinienne, il ne faut pas que les populations soient trop homogènes, sinon un même choc peut détruire simultanément tous les individus. C'est ce qui est arrivé aux banques d'investissement de Wall Street : elles ont toutes disparu parce qu'elles faisaient toutes la même chose. Il faut récréer de l'hétérogénéité.

Bio express : Diplômé de Polytechnique et de l'Ensae, André Orléan est un théoricien de la finance. Il a été notamment le coauteur avec Michel Aglietta de "la Violence de la monnaie" en 1984. Ce qui ne l'empêche pas de prôner l'humilité en économie en rappelant qu'elle n'est pas une science "dure" mais soumise à des représentations collectives. Il a récemment publié "De l'euphorie à la panique : penser la crise financière" aux Éditions Rue d'Ulm.

Demain, suite de notre série avec l'interview d'Olivier Klein

 

Propos recueillis par Sophie Gherardi - 18/08/2009, 07:01  | 
|
Commentaires sur l'article

Pseudo :

Vous avez un commentaire à faire sur cet article ? Faites en part en remplissant le champ suivant :

> retour haut de page

  • combak a écrit le 09/10/2009 à 15:41 :

    • Je partage les grandes lignes de cet article.Coté solutions,comme dans beaucoup d'autres interviews,c'est un peu la panne seche;je propose pour le g20 futur qu' ils se mettent d'accord sur une augmentation des prelevements sur les op financieres permetant aux etats de rembourser leurs dettes,sans créer de distortions concurentielles,pour faire un peu comme avant,avec un necessaire encadrement pour la regulation,pas trop contreignant pour ne pas en froisser certains(e.u, angleterre....) Les deux à trois points qu'ils aurraient en moins permetraient justement aux politiques et à l'opinion publique qui en serrait beneficiere,de justifier le cadre de liberté qu'on leur donne."Ils" gagneront moins,mais comme tout le monde en ferra autant, ce serra relatif.Bien sur les arrieres pensées de certains et les coups fourrés d'autres empecheront cette idée d'aboutir.On les connait les tenants de la finance,qui à crée l'ingenierie financiere,qui en profite avec un ou deux point de pib en plus?Vous allez bientot voir les blocages tres feutrés bien sur,ils savent faire,et on va revenir à la case depart,avec quelques effets de manches et volutes de fumée en plus."il faut que tout change pour qu'au final,rien ne change".Il n'y a rien à rajouter.

  • stefciu.lep a écrit le 09/10/2009 à 15:41 :

    • J'aimerais comprendre pourquoi, en réponse au 1° changement à mettre en oeuvre (que je crois également être le plus pregnant sur le système), M. Orléan ne prône-t-il pas la mise en oeuvre de la taxe Tobin, dont tout le monde sait qu'elle permettrait de freiner notablement l'aspect liquide de la finance internationale ?

  • dolce illusius a écrit le 09/10/2009 à 15:41 :

    • Les banques sont cotées en bourse.TOUTE faiblesse de leur part amenera des attaques contres-elles les mettant en danger elles ,leurs actionnaires,leurs salariés.Alors ,il faut faire comme les autres,le meme taux que les autres,sinon.....Cette verité basique est evidente de simplissité;on fait quoi?on crée un marché particulier pour elles, ou on nationnalise,ou on taxe tres fort toutes operations contre elles,ou alors.....la solution ," à walt-street".

  • Coralie a écrit le 09/10/2009 à 15:41 :

    • Bravo à La Tribune et à André Orléan. L'interview la plus convaincante de la série, à la fois sur le diagnostic et sur les pistes de solutions.

  • MichelCastel a écrit le 09/10/2009 à 15:41 :

    • Je partage complètement les avis de ceux qui saluent la pertinence de l'analyse et partagent ses doutes sur la médication prônée par le G.20. Je ne le suit pas complètement par contre sur l'idée d'un retour au cloisonnement des acteurs de la finance. L'auteur préconise, comme plusieurs économistes, un retour notamment au Glass Steagll act (loi qui a séparé banques commerciales des banques d'investissement aux USA en 1933) J e n'y crois pas pour deux raison : 1- depuis 15 ans les banques commerciales classiques -même les mutualistes- ont énormément développé les activités de marché et 2- depuis la crise presque toutes les banques d'investissement sont passées sous le contrôle des banques commerciales. Le ver est donc bien dans le fruit !! Ce qui amplifie formidablement la spéculation et la course au rendement des fonds propres est le recours au compte propre par les intermédiaires financiers bancaires ou non bancaires. Ce qu'il faudrait proposer c'est que le G.20 prenne une position de principe pour limiter progressivement le poids du compte propre dans le chiffres d'affaires et les risques pris par ces professionnels, surtout quand ils sont soumis à une réglementation prudentielle. Utile pour équilibrer les marchés entre acheteurs et vendeurs de risques de crédit, de taux, de change, le compte propre est devenu totalement déconnecté du réel et a permis et permet toujours en pleine crise d'extérioriser des résultats (et des bonus !) mirifiques par le département BFI (banques de financement et d'investissement) des banques , sauf en cas de crise des marchés bien entendu... mais là, les Etats sont là pour les renflouer ... Il faudrait aussi que le G.20 préconise la limitation du volume de ce qui peut être titrisé (crédits rendus négociables) : en la matière il s'agirait de ne permettre la titrisation que des dernières années d'un crédit (3 à 5ans) pour responsabiliser fortement le prêteur (les 5% des crédits devant être conservés envisagés par les régulateurs sont une douce plaisanterie) et ne mettre ainsi sur le marché que des produits à des horizons gérables par les marchés (3 à 5 ans par exemple). C'est bien le rôle en effet des professionnels du risque que d'apporter leur puissance financière et leur expertise pour allouer au mieux les financements, pour gérer les risques de défaillance des emprunteurs, le risque de taux et/ou de change, pour lesquels les agents non financiers sont généralement démunis. Ce n'est plus le leur que d'introduire sciemment des risques additionnels qui devront être socialisés s'ils tournent mal ...sauf à provoquer un effondrement des économies.

  • poipoi 43 a écrit le 09/10/2009 à 15:41 :

    • Article lucide et concret. Le meilleur de la série.

  • Jipé 2.O a écrit le 09/10/2009 à 15:41 :

    • Merci Monsieur Orléan, nous avons essuyés pas mal de d'exentricités et votre analyse mérite d'être diffusé pour aider nos "décideurs" à changer de cap. Puis-je ajouter que nous ne sommes pas victime et que chacun de nos achats (financier ou quotidiens) compte pour participer au changement de cap ? Chers Dolce Illusius, on fait quoi ? Une proposition serait de régulariser la situation avec nos achats, nos investissements et dans notre travail chaque fois que cela est possible. PS : Que sont nos commentaires du 17/08 devenues ?

  • leurre a écrit le 09/10/2009 à 15:41 :

    • Tout à commencé aux usa ,hier,avant hier,avant avant hier;rien ne se ferra sans eux ,contre eux (et leurs alliés économiques).Alors ,les americains,ils veulent "QUOI"?Et puis obama,quel pouvoir a t-il pour persuader (à defaut de convaincre) les deux chambres,dont les majorités lui sont faiblement acquises et tres instables pour les deux ans à venir?Comme sur le climat,la protection sociale ,sur la finance ,il devra composer à minima avec les forces contradictoires de son camp et de l'opposition,et c'est" DE CELA "dont il serra porteur au prochain g20.Leurs élus ne sont pas "godillots" comme les élus ump,mais malgrés les loobings puissants qui font blocage,quelquefois en osmose avec la population,quelquefois pas,ils finissent toujours par exprimer ce que veut l'opinion publique ,au plus profond , "LEUR MODE DE VIE" qui comme disait bush." N'EST PAS NEGOCIABLE".On fait, quoi le reste de la planete ,on "s'aligne",on "s'oppose,"on" propose ",mais.....................

> Retour haut de page

    • Je partage les grandes lignes de cet article.Coté solutions,comme dans beaucoup d'autres interviews,c'est un peu la panne seche;je propose pour le g20 futur qu' ils se mettent d'accord sur une augmentation des prelevements sur les op financieres permetant aux etats de...

      par combak le 09/10/2009 à 15:41

 Les plus commentés

 Les plus envoyés

 Les plus lus

Publicité

Pied de page :