Jeux en ligne : la nouvelle "drogue" des français ?

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Les Français perdent plus de 20 milliards d'euros par an... au jeu. L'explosion de l'offre légale sur Internet les expose au risque d'une aggravation des addictions. La France est en retard dans la prévention de cette dépendance.

Les Français perdent 60 millions d'euros par jour, soit 21,6 milliards sur l'ensemble de l'année 2009... en tentant leur chance auprès de la Française des Jeux, du PMU et dans les quelque 200 casinos couvrant le territoire. Jusqu'à l'été dernier, ils jouaient aussi, en toute illégalité, 3 à 4 milliards par an sur Internet. Sous la pression de Bruxelles, les monopoles historiques du secteur ont dû accepter l'ouverture à la concurrence sur les jeux en ligne. Désormais, sur Internet, les Français peuvent en toute légalité parier sur les compétitions sportives, jouer au poker et miser sur les courses de chevaux. Les opérateurs agréés peuvent faire de la publicité et ne s'en privent pas : affiches, habillages de bus à leurs couleurs, spots à la télévision, sponsoring des maillots des principales équipes de football. Des millions d'euros sont dépensés en communication.

Avec l'essor de l'offre, la tentation s'accroît. Or, le jeu, simple loisir pour la grande majorité des joueurs, devient un problème pour une minorité d'entre eux. Un joueur addictif ne s'amuse plus, il cherche à récupérer l'argent perdu sur la base de fausses convictions comme la capacité à influer le hasard. Un phénomène difficile à prévenir. « Ce sont les dommages qui révèlent les addictions. Dans le jeu, ces dommages peuvent se révéler aussi importants que dans les addictions à des drogues, souligne le professeur Jean-Luc Venisse, de l'Institut fédératif des addictions comportementales du CHU de Nantes, l'un des premiers à avoir lancé en France des recherches sur ce danger.

Pour le moment, ce risque n'est pas évalué dans notre pays. L'offre de jeu y est pourtant issue d'une longue tradition (l'origine de la FDJ remonte à 1931, et celle du PMU à 1881), mais la France n'a jamais mené d'étude de prévalence. « Dans les pays développés, le pourcentage de joueurs souffrant d'une dépendance au jeu est compris entre 0,8 et 1,8 %, et il peut atteindre 3 % en Asie, où la pratique du jeu est supérieure », souligne le psychologue canadien Robert Ladouceur. Des pourcentages faibles, mais ils signifient que près d'un million de Français sont en situation d'addiction au jeu avec un coût élevé pour la société. Selon le dernier rapport américain de la National Gambling Impact Study Commission (1999), un joueur aux prises avec un sérieux problème de jeu coûte 10.500 dollars par an à la société. La mesure exacte du phénomène est un vrai enjeu de société : le jeu excessif mène souvent au surendettement, à la rupture des liens sociaux, à la dépression, voire à des actes criminels : « 10 % des suicides ont pour origine le jeu excessif », assène le docteur Marc Valeur de l'hôpital Marmottan à Paris.

Le jeu en ligne, accessible à tout moment et en toute discrétion, favorise-t-il la hausse du nombre de joueurs à problèmes ? Ce qui est sûr, c'est que, en améliorant « l'accessibilité aux jeux, le développement des jeux en ligne augmente le nombre de joueurs addictifs », souligne le docteur Marie Grall-Bronnec du CHU de Nantes, qui mène au sein de l'Ifac des études d'observation à long terme de joueurs, pathologiques ou non, en coopération avec 7 hôpitaux. Des travaux financés depuis des années par la Française des Jeux et le PMU, faute d'engagement de l'État.

Grâce à ce suivi qui s'étendra sur cinq ans, les connaissances sur l'évolution des habitudes de jeu des Français seront approfondies. Actuellement, 15 à 20 % des cas examinés par la chercheuse concernent des joueurs sur Internet. Mais elle se garde de condamner Internet. Rien ne dit que ces joueurs ne jouaient pas excessivement dans des casinos ou aux courses avant de basculer vers le Web, note-t-elle prudemment. Il est vrai que 17 à 18 % des personnes inscrites sur la liste des interdits de jeu (ce qui relève d'une démarche exclusivement personnelle) ont tenté d'ouvrir des comptes sur les sites de jeux, soulignent tous les observateurs. L'association SOS Joueurs, financée par les casinos, relève qu'il est difficile de dire si un joueur est excessif à cause d'Internet ou s'il trouve dans cet outil une facilité d'accès.

Certains chiffres inquiètent. « En 2005, moins de 5 % des appels traités par SOS Joueurs concernaient le jeu en ligne. En 2009, le pourcentage atteint 35 % », observe la porte-parole de cette association. Et, selon elle, le pire est peut-être à venir. « Les effets de l'ouverture du jeu en ligne sur le développement du jeu excessif ne seront pas visibles avant deux ans, le temps que certains joueurs d'aujourd'hui tombent dans l'excès et se retrouvent dans une situation suffisamment problématique pour se tourner vers une aide extérieure. »

Les craintes se portent en particulier sur le poker en ligne. Il est classé parmi les jeux d'adresse, c'est-à-dire que, contrairement à une loterie ou à la roulette où le joueur ne peut influencer le résultat, on considère qu'un joueur de poker expérimenté a plus de chances de gagner. Il séduit les jeunes, attirés par la starisation de ceux qui ont rapidement fait fortune au poker. Cette population sans expérience, tentée de transgresser les interdits, est susceptible de tomber plus facilement dans la spirale du jeu excessif. Un appel sur quatre reçu par SOS Joueurs émane d'un adepte du poker.

Michel Abécassis, directeur éditorial du site de poker Winamax, fait tout pour décourager les joueurs qui pensent pouvoir vivre du poker : « Dans nos forums de discussions, j'explique aux joueurs que l'on peut aborder le poker autrement que comme un jeu d'argent, dans un esprit de stratégie. » À ceux qui rêvent de devenir professionnels, il rappelle qu'« on ne devient pas tous des Zidane ou des Depardieu. Et qu'il est moins marrant de jouer au poker pour payer son loyer que pour simplement se divertir ». Le site incite les joueurs à limiter le rythme de leurs dépôts, l'accélération de ce rythme étant un premier pas vers l'excès. Mais il plaide pour que ces limitations soient nationales, afin qu'un joueur ayant atteint une limite sur un site n'aille pas continuer de jouer chez un concurrent.

L'Arjel, l'Autorité de régulation des jeux en ligne, est vigilante sur plusieurs sites qui ne respectent pas suffisamment les règles de prudence. Jean-François Vilotte, son président, est notamment préoccupé par les stratégies de bonus « commercialement très agressives ». « Nous allons regarder dès 2011 s'il y a lieu de les encadrer. » Et en cas de dérive plus lourde, la loi prévoit une clause de revoyure au bout de dix-huit mois.

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Commentaires
a écrit le 23/12/2010 à 11:13 :
JEU COMPULSIF = UN NOUVEAU BUSINESS


Les spécialistes de l?addiction inquiètent les sociologues.

Sociologue spécialisé dans le gambling depuis quelques années, je conteste la doxa du jeu pathologie maladie, fortement en conflit d?intérêts dans cette affaire. Les études sur le jeu excessif ( souvent contradictoires) ont longtemps prétendu qu?il y avait entre 1 et 3% de joueurs addicts. Le canadien Robert Ladouceur, financé par l?industrie des jeux depuis 20 ans, a vulgarisé cette très large fourchette, qui permet de faire peur et de rassurer. Bien joué. Mais on était déjà dans le lobbying, l?instrumentalisation et non dans la rigueur scientifique. Il a désormais soudainement réduit sa fourchette ( de 0,8 à 1,8% mais on passe quand même du simple au double) pour rassurer les opérateurs occidentaux, sauf en Asie ou il a sans doute repéré un nouveau marché, pour exploiter le business du jeu compulsif.

Par ailleurs je conteste la vision d?un joueur forcément désocialisé, seul devant sa machine à sous ou désormais seul devant son ordinateur pour flamber en ligne. Dans les casinos socialités et sociabilités sont nombreuses. On peut facilement engager la conversation, faire des rencontres. Idem pour les jeux d?argent sur Internet ou de nombreux blogs existent autour du poker. Nos dernières recherches soulignent une synergie jeux virtuels, jeux en dur. On joue sur la toile et ensuite on va dans les casinos. Pour les purs players internet , il faut faire des études microsociologiques, avant de raconter n?importe quoi sur les jeux en ligne.

Plus globalement dans notre société du care, on tente en réalité de médicaliser des pratiques sociales et culturelles pour se donner bonne conscience et désormais pour faire de l?argent ( ici le business du jeu compulsif). C?est scandaleux et bien entendu ce sera totalement inefficace. Après la drogue, l?alcool, le tabac, la doxa du jeu pathologie maladie a trouvé ici un excellent relais de croissance. Son intérêt c?est bien entendu que le gambling se développe et non l?inverse. Ca les opérateurs l?ont bien compris et ils sont prêts à lâcher quelques millions à condition que la doxa ne fasse pas trop de bruit et dans le meilleur des cas collabore à la conception de nouveaux jeux et sortent des bons chiffres en matière d?addiction. « Soyez raisonnable? mais pas trop » comme les tirages de la Française des jeux à la télévision.

Sur le fond ? scientifique - du dossier : il y a danger à aborder ces jeux à travers la problématique de l?addiction, car une fois acceptée comme entité morbide individualisé, les jeux de hasard sont analysés comme des formes plus ou moins aigues de jeu pathologique.C?est une évidence, toute pratique excessive peut être dangereuse, dans le jeu comme ailleurs. Tout le monde le sait, les joueurs aussi et ils le savent peut être mieux que les membres de la doxa dont la plupart n?ont jamais joué ( un autre univers pour eux). Mais rien ne prouve que le jeu lui-même soit « la cause originelle » de cette excessivité, et rien n?indique en outre que l?excessivité soit forcément synonyme de pathologie. Il faut analyser la biographie du joueur et son histoire sociale, économique, familiale, conjugale? avant de le traiter un peu facilement de drogué du jeu. Les dernière recherches neurobiologique en matière de dépendance et de drogue ? qui étudient l?hypothèse génétique (une hypothèse déjà très osée (1) pour un sociologue) - sont très prudentes. Elles précisent « il y a probablement ? c?est même pas sur (2) - une sensibilité génétique mais elle se combine avec l?environnement, notamment avec l?histoire de l?individu, pour entrainer une vulnérabilité biologique » précise Serge Ahmed (3)


Sur la prévention il y a en déjà pas mal dans les casinos et sur la toile et dans les publicités sur les jeux en ligne. Mais on sait aussi que trop d?information ( répétitive, normalisée..) tue l?information. Expertisons tout cela de manière indépendante. En outre est-ce vraiment aux opérateurs de définir les normes en matière de jeu responsable comme tente de le faire actuellement la Française des jeux en commandant une étude de normalisation à l?AFNOR ? On est dans l?autorégulation qui défend des intérêts particuliers et non dans la régulation qui défend l?intérêt général. On comprend pourquoi le Comité consultatif des jeux n?a toujours pas été installé

Sur l?impact des jeux en ligne sur les Français la également on peut se demander si c?est le rôle des opérateurs de financer ces études, comme le fait actuellement la Française des jeux en finançant une recherche au CHU de Nantes à hauteur de plusieurs millions d?euros, une étude à Bichat ( ou comme par hasard on retrouve Robert Ladouceur). Le conflit d'intérêts est scandaleux. Jusqu?à quand cette comédie ( qui a semble t il l?aval des pouvoirs publics) va t elle durer ? On comprend pourquoi un observatoire des jeux de hasard indépendant des opérateurs n?a toujours pas été installé.

Il faut bien entendu étudier et mesurer toutes les conséquences ( positives et négatives) des jeux en ligne, mais ce n?est pas aucune aux opérateurs de le faire, et encore moins à la doxa du jeu pathologie maladie qui est financée par les opérateurs et qui ne manque pas d?air dans cette affaire. Qu?ils se contentent de soigner les joueurs, ce ne sera déjà pas si mal ! Et en espérant qu?ils obtiennent de meilleurs résultats qu?en matière de drogue. « Car jusqu?à présent c?est chez les toxicomanes qu?on a étudié les effets de la drogue, et pour l?instant cela n?a pas permis de déboucher sur des traitements efficaces» (4)

C?est sans doute pour cette raison que depuis plusieurs mois ( et ce n?est pas leur première tentative) une partie des addictologues et des spécialistes en toxicomanie ( mais également des sociologues) mènent une campagne éhontée reliée par une presse complaisante ( le Monde et Libération en tête) qui frise la propagande, en faveur des « salles de shoot », qui souligne un renoncement total et une idéologie du politiquement correct poussée à l?extrême, outre un mépris du peuple, jamais consulté, censé financé ces « thérapies » hasardeuses, éc?urantes . Par contre remarquons qu?à l?endroit des jeux d?argent la doxa du jeu pathologie maladie n?a jamais proposé de fournir un petit pécule quotidien aux drogués du jeu pour qu?ils aillent se shooter dans les casinos ou sur internet. Peur de l?enfer du jeu ou ethnocentrisme culturel ? Des sociologues s?interrogent. Idem pour l?addiction aux jeux vidéo ou la doxa du jeu pathologie maladie semble beaucoup plus soft et moins alarmiste (5), plus prudente qu?en matière de jeux d?argent, et beaucoup moins acerbe pour critiquer cette puissante industrie des jeux vidéo qui pèse plus lourd que le gambling. En agissant ainsi de manière différenciée, la doxa ( une partie majoritaire d?entre elle bien entendu) dévoile en réalité peut être plus de sa proximité culturelle avec certains produits ( drogues qu?elle a parfois directement testé dans les années 70 !!, jeux vidéos), de son ethnocentrisme avec d?autres produits ( jeux d?argent), que de sa volonté d??uvrer réellement pour une politique de santé publique.

JP Martignoni.

Sociologue
Université Lyon II

21 Décembre 2010

notes =

(1) C?est cette hypothèse qui a permis à l?enfant gâté du PAF ? Jean Luc Delarue - qui consacrait une partie de ses gros revenus à l?achat de cocaïne, de préciser dans sa confession publique : « j?ai découvert que ce n?était pas ma faute si j?étais dépendant, c?était inscrit dans mes gênes « !!
(2) c?est nous qui soulignons
(3) Serge Ahmed , chercheur CNRS 5541 de Bordeaux cité par les Echos dans l?article : « Drogues et dépendances, de nouvelles pistes « par Franck Niedercorn & Catherine Ducruet ( Les Echos du 9/12/2010)
(4) Franck Niedercorn & Catherine Ducruet citant Serge Ahmed , ibidem ( Les Echos du 9/12/2010)
(5) Tristan Vey : « L?addiction aux jeux vidéo, reste complexe et marginale » (Le figaro.fr du 24/11/2010)


a écrit le 22/12/2010 à 23:25 :
donnez leur des restau du coeur ( le coeur ça marche super bien chez nous)et des jeux (en ligne) et les bons blaireau sont contents de tout claquer dans la foulée....soit dit en passant l'Etat en reprend une grosse pincée ,et le reste.. c'est pour le casinotier...elle est pas belle la vie!!
a écrit le 21/12/2010 à 17:25 :
Quand on sait que ce sont les moins vernis qui jouent!!! Bravo pour les amis de Sarkosy qui vont se remplir les poches, mais bonjour les dégâts pour cet argent détourné de la consommation, aux dépens de tous les secteurs de consommation !!! En fait c'est un circuit proche de la spéculation financière des riches dans le grand casino international via les banques, mis à la portée de tous
a écrit le 20/12/2010 à 15:07 :
Asservissement du peuple, du jeu, de l'alcool et des taxes ... Cesar n'aurait pas revé mieux
a écrit le 19/12/2010 à 18:43 :
Casino à domicile pour les pauvres ? Bonne idée. Avec les restos du coeur, ça les tiendra tranquille.
a écrit le 19/12/2010 à 15:54 :
et apres sont tous à chialer!!!!
a écrit le 19/12/2010 à 10:10 :
J'aime beaucoup la formulation de la première phrase : "Les Français perdent 60 millions d'euros par jour". Effectivement je n'avais jamais vu les choses sous cet angle !
Réponse de le 19/12/2010 à 18:45 :
Je paye leur RSA et leurs allocations "parents isolés" et il les perdent aussi sec en ligne ces c...!
Réponse de le 20/12/2010 à 9:44 :
c est comme tu dit c est c qui touche le rsa ils contributs ils sont taxer a 7.5% sur les enjeux

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