Sciences Po se penche sur le stress de ses salariés

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A la suite de l'audit du cabinet Technologia sur la qualité de vie au travail au sein de l'institution, l'école compte se doter d'un comité de pilotage et conclure un accord d'entreprise.

Stress, charge de travail excessive, instabilité permanente, difficultés relationnelles, opacité, courtisanerie, peur de parler, inégalités de rémunération... En étant révélé mi-juillet par Mediapart, l'audit réalisé par le cabinet Technologia sur les conditions de travail à Sciences Po a quelque peu levé le voile sur la face obscure de la prestigieuse institution de la rue Saint-Guillaume. Déjà, en 2009, des enseignants-chercheurs avaient haussé le ton contre "la réforme permanente des filières", l'instabilité des équipes (Sciences Po compte 3.000 professeurs vacataires contre seulement 200 permanents) et les procédures de décisions "opaques et autoritaires" (La Tribune du 8 avril 2009). En cause, la croissance fulgurante de l'institut d'études politiques de Paris (les effectifs étudiants sont passés de 5.500 en 2006 à 10.000 aujourd'hui et la masse salarial croît de 10 % à 20 % par an) et la révolution menée par son médiatique directeur Richard Descoings, réélu pour un quatrième mandat de 5 ans en avril dernier avec un score soviétique (La Tribune du 11 avril 2011). Il faut dire qu'il était seul candidat à sa succession. De fait, en 15 ans, le jeune conseiller d'Etat a complètement dépoussiéré Sciences Po, parfois à marche forcée : création d'écoles (droit, journalisme...), premiers cycles délocalisés en régions, rénovation des cursus, frais de scolarité et du concours, ouverture aux boursiers (26 % aujourd'hui contre 6 % en 2000) et aux étudiants étrangers (40 % aujourd'hui)... Et ce n'est pas fini puisque Richard Descoings veut désormais mettre le paquet sur la recherche, créer de nouvelles écoles (notamment d'affaires publiques), augmenter les fonds propres.

Les enseignants-chercheurs plus épargnés

L'audit du cabinet Technologia est intéressant dans le sens où il met les projecteurs sur les "petites mains", ces salariés de l'ombre (administratifs, services généraux...) qui travaillent en permanence au sein de l'institution sans bénéficier de son prestige, apanage des enseignants-chercheurs et des jeunes diplômés. Pourtant, eux plus que les autres subissent les conséquences d'une croissance trop rapide et d'un mode de management un peu trop personnalisé. D'ailleurs, les experts du cabinet relèvent que si "les personnels d'enseignement et de recherche expriment une plus forte satisfaction au travail" (à 81,3 %), "les bibliothécaires, les assistantes de gestion, les secrétaires et agents d'entretien, de bibliothèque et les appariteurs sont les quatre groupes de métier dont la satisfaction quant à l'activité professionnelle prise dans sa globalité est inférieure à la moyenne".
Après la diffusion du rapport Technologia, les quatre syndicats de salariés de Sciences Po (CGT, CFDT, CFTC et Unsa Education) ont dénoncé dans un communiqué commun "l'autisme de la direction", "emmurée dans son autosatisfaction". La direction, de son côté, cherche à afficher sa bonne volonté. "Cet audit a été commandé il y a 18 mois de façon paritaire. C'est une co-décision du comité d'entreprise et de la direction", explique à La Tribune Richard Descoings, estimant que travailler dans une "PME" en croissance peut être satisfaisant mais aussi générateur de stress, notamment aux moments tendus des concours et de la rentrée. "Ce travail permet d'objectiver des ressentis, reflète ce qu'est Sciences Po et soulève les questions, en lien avec notre taille, sur la reconnaissance des métiers, la possibilité d'offrir des parcours professionnels à des salariés investis et la politique RH à mettre en ?uvre dans ce contexte, commente Aurélien Krejbich, le DRH de l'école. L'ensemble des partenaires sociaux souhaitent s'engager dans une démarche d'amélioration de la qualité de vie à Sciences Po et les organisations syndicales sont très vigilantes." Et d'admettre que Sciences Po doit valoriser les "petits métiers", que les dispositifs actuels de reconnaissance individuelle "ne sont pas satisfaisants" et que "la politique de recrutement et de promotion n'est pas assez claire". "Nous mettons en place un 13e mois de salaire progressivement de 2009 à 2012. Mais nous avons encore du grain à moudre. Nous devons mieux nous organiser et accompagner notre mutation dans un contexte accru de compétition internationale", reprend Richard Descoings, reconnaissant que certaines mutations, telle la numérisation des ressources documentaires, peuvent être sources d'incompréhension, et que les recrutements de trentenaires ou de quadra à des postes à responsabilité (direction des études, DRH) peuvent "créer des problèmes". Mais il réfute tout sentiment de "peur", pourtant relevé par Technologia car "évoqué de façon suffisamment fréquente", selon les experts.

Enquête reconduite

Partant, dans le sillage des recommandations de l'audit, et sous la pression des syndicats qui souhaitaient que "le processus avance très vite", selon un délégué syndical, la direction a organisé une série de réunions avec les syndicats dès juillet. La dernière en date, le 28 juillet, a entériné le principe de la création d'un comité de pilotage paritaire (8 représentants des syndicaux et 8 de la direction) et la mise en ?uvre d'un accord d'entreprise (la Fondation nationale des sciences politiques, FNSP, est de droit privé). "L'étape suivante sera la constitution d'un plan d'action de 18 mois axé sur 5 thématiques : l'organisation du travail, la prévention en matière de santé, le management, les RH et la communication interne", détaille Aurélien Kerjbich, estimant que la signature d'un tel accord est un acte à même de donner "l'assurance que la direction souhaite s'engager". "La direction se montre ouverte à la discussion", approuve un délégué syndical.
Ce projet d'accord devra encore être discuté et soumis aux instances représentatives du personnel. La direction espère une signature dès septembre. "Nous nous donnons jusqu'à fin 2012 pour réfléchir et mettre en ?uvre ce que proposera le comité de pilotage", indique Richard Descoings. Par ailleurs, l'enquête Technologia sera reconduite. Une échéance qui encouragera certainement la direction à ?uvrer afin que le prestige de Science Po ne soit pas, la prochaine fois, écorné par ses "petites mains".

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