La Tribune

Quand la France forme les futurs ingénieurs chinois

Jacques Le Corre / magazine Nouvel Ouest
Jacques Le Corre / magazine Nouvel Ouest
Clarisse Jay, à Pékin  |   -  1375  mots
Ouverte en 2005 à la demande de la Chine, l'Ecole centrale de Pékin vient de diplômer sa première promotion. Mais elle doit trouver de nouveaux financements.

Quand les intérêts économiques priment, les symboles en prennent parfois pour leur grade. Ils étaient ce samedi des centaines, ministres chinois et français, grands industriels, centraliens, professeurs et bien sûr étudiants réunis sous les ors et bannières rouges de ce symbole du communisme qu'est le palais de l'Assemblée du Peuple de Pékin, sur la place Tian'anmen, pour célébrer la remise des diplômes de la première promotion d'ingénieurs de l'Ecole Centrale de Pékin, 75 jeunes revêtus de toges à l'anglo-saxonne pour l'occasion.

Pourquoi un tel déploiement de faste ? Centrale est la première grande école à avoir tenté l'aventure à 100% en 2005 : ouvrir une implantation en propre en Chine. C'est un modèle plus abouti donc que l'université de Technologie Sino-Européenne monté à Shanghai la même année par l'université de technologie de Compiègne ou encore l'Institut franco-chinois de l'énergie nucléaire, qui regroupe plusieurs écoles d'ingénieurs et industriels, inauguré en 2011 à Zhuhai. Pour sa part, l'Allemagne forme plus des ingénieurs de fabrication destinés aux besoins de ses entreprises. Le Royaume-Uni a ouvert deux campus pluridisciplinaires depuis 2006. Quant aux Etats-Unis, plus adeptes des délocalisations de diplômes, ils ouvriront leur première université en Chine, la New York University, qu'en 2013. "C'est sans doute le projet le plus important entrepris pendant l'année de la France en Chine", avait salué en 2005 l'ambassadeur de France en Chine, Philippe Guelluy, lors de la création de l'école, en partenariat avec l'université d'aéronautique de Beihang, qui a mis à disposition de l'école 7.700 m2 sur son campus, au nord de Pékin.

Classe préparatoire intégrée

Ces 75 diplômés (une vingtaine a jeté l'éponge en cours de cursus) ont suivi un cursus adapté, le système des classes préparatoires et des grandes écoles étant inconnu en Chine : 6 ans de formation comme il est de rigueur en Chine, incluant 1 année d'apprentissage intensif du français, deux ans de classe préparatoire intégrée (l'enseignement y est assuré grâce notamment à deux professeurs du Lycée Louis le Grand détachés par l'Education nationale) puis 3 ans de cycle ingénieur (2 d'enseignement généraliste et 1 de spécialisation), éventuellement complété par un doctorat, solution choisie par 25 % de la promotion 2012.. A la sortie, tous ces étudiants sélectionnés en fonction de leur classement national au GoKao (baccalauréat) sont parfaitement bilingues, diplômés de Centrale (l'école de Pékin a obtenu son accréditation de la commission des titres d'ingénieur en décembre 2010) et titulaires d'un master de Beihang.

Une demande de la Chine

Le gouvernement chinois a tout intérêt à célébrer en grande pompe cette première "diplomation" : c'est lui qui a demandé à la France d'ouvrir une implantation en Chine. "Notre modèle plaît beaucoup. L'Inde, la Chine, le Brésil réalisent qu'ils ont besoin de techniciens plus élaborés. Or, à l'inverse du modèle anglo-saxon dont les compétences professionnelles se forgent lors du premier emploi, le système français, très lié à l'industrie, permet de générer ces cadres et répond à leurs besoins d'industrialisation", explique Christian Lerminaux, président de la conférence des directeurs des écoles d'ingénieurs. "Le déclic a eu lieu en 1996 avec un premier accord de doubles diplômes entre le groupe des écoles Centrales et 4 universités chinoises. Depuis 15 ans, nous avons accueilli en moyenne 10 étudiants chinois en France dans les écoles centrales ainsi formé 600 ingénieurs chinois. En 2004, le gouvernement chinois a voulu importer le modèle de formation d'ingénieur français et a naturellement sollicité Centrale", raconte Patrick Chedmail, directeur de Centrale Nantes, qui a participé au projet. Et en 2010, Centrale Pékin se dote d'un laboratoire de recherche franco-chinois labellisé CNRS. Chacun y trouve son compte. L'Etat chinois, qui cherche à moderniser son enseignement pour monter en gamme en innovation et à créer des liens enseignement-entreprises et les entreprises françaises implantées en Chine. "La Chine souhaite passer de la fabrication à la conception et au design", explique Zoubeir Lafhaj, directeur des relations internationales de Centrale Nantes. Les entreprises, elles, souhaitant se doter des cadres chinois "internationaux de demain", ajoute Michel Grenié, nouveau co-directeur de Centrale Pékin (la direction chinoise est assurée par Xiong Zhang). "Notre présence répond au besoin d'extrême proximité des entreprises et d'ouverture internationale. Nous sommes là pour travailler avec les entreprises chinoises et françaises en Chine", insiste Hervé Biausser, directeur de Centrale Paris et vice-président de Centrale Pékin. Dans l'entourage de Nicolas Sarkozy, on prend moins de gants, assumant le fait de vouloir ainsi surtout "défendre les intérêts français".

Intérêts bien compris

De fait, les plus grands industriels partenaires historiques de Centrale, Alstom, ArcelorMittal, EADS, EDF, Ernst & Young, Orange, PSA, Safran, Schlumberger, Société Générale, Total mais aussi le chinois Comac (aéronautique), ont largement participé au financement du projet, même si quelques uns, tel Arcelor Mittal, se sont depuis retirés. Depuis longtemps en Chine, la plupart y voient l'occasion de rester dans la course à l'innovation en se dotant d'ingénieurs de culture chinoise. Le centre de R&D en géosciences chinois de Schlumberger emploie ainsi 300 personnes dont 80% de Chinois, explique son directeur Bernard Montaron. Les recrutements de la première promotion le prouvent, 70 % des diplômés 2012 étant embauchés (6 chez Schlumberger, 2 chez Total dont une à Paris). Mais à plus long terme, pas sûr que les objectifs soient atteints à 100 %. Nombre d'étudiants de Centrale Pékin, telles Fei Huang ou Ming Yang, qui part effectuer sa thèse en France avec l'Inra sur la mécanique des sols, visent une carrière internationale ou française. Quant à la France, elle risque de se voir concurrencée par son propre modèle, une fois celui-ci décliné par la Chine. Du coup, conscientes de devoir faire évoluer leur modèle, comme l'a montré le débat début 2011 sur les formations et l'avenir des métiers d'ingénieur, les écoles cherchent à étoffer leurs compétences pour mieux irriguer la recherche et l'innovation. Ce virage doit justement permettre à la France de garder une longueur d'avance sur les pays dans lesquels elle exporte son modèle. Pour Christian Lerminiaux, les écoles doivent, "comme dans l'industrie, faire évoluer leurs référentiels mais sans exporter le dernier modèle".

A la recherche de nouveaux financements

Pour autant, rien n'est gagné. Plutôt que d'évoquer de futurs développements de l'école qui vise à terme 500 diplômés par an (la Chine en demandait 1.000...), ses représentants préfèrent parler de "consolidation". Le projet lancé, il doit désormais se trouver de nouvelles sources de financement. L'investissement de départ s'est monté à 24 millions d'euros dont 12 millions côté français, soit une facture d'environ 1,2 million par an. "Après un pic à 1,4 million en 2011, nous devrions, avec la réduction de l'équipe projet, descendre à 700.000 euros par an en moyenne à l'avenir", anticipe Yves Bonnet, directeur du programme, remplacé cette semaine par Christopher Cripps. La majeure partie des dépenses provient du corps professoral, composé d'environ 150 professeurs français de Centrale (soit 23 équivalents temps plein), qui viennent pour des missions de quelques semaines. Or aujourd'hui, Centrale Pékin est confrontée à un tarissement de ses sources de financement, nombre d'entre elles, telle la fondation Bru (le docteur Nicole Bru, ex-patronne des laboratoires Upsa, est la marraine de cette première promotion), ayant soutenu le projet seulement pour le lancement de la première promotion. D'autres comme Arcelor Mittal, ayant freiné leurs ambitions en Chine. Reste l'Etat français, qui finance 3 postes pérennes, et six partenaires industriels qui investissent chacun autour de 50.000 euros par an. Les pistes ? Trouver des professeurs via la recherche partenariale et surtout faire appel à terme à une majorité de professeurs chinois, issus notamment de Centrale Pekin. Mais cela prendra du temps, l'enseignement supérieur en Chine étant resté très académique. En attendant, Centrale compte malgré tout ouvrir en 2013 une nouvelle implantation au Maroc, qui vise 10.000 diplômés par an contre 4.000 aujourd'hui. Le financement sera 100% marocain.

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Commentaires

philanthrope  a écrit le 10/01/2012 à 20:08 :

Dans le schéma politique engagé par l'économie libérale, c'est bien; nous continuerons ainsi à nous saborder. Dans une perspective de la création d'une union Europenne combative; il est temps de changer le fusil d'épaule pour amener ce grand pays ami qu'est la Chine à ouvrir son social pour trouver un chemin équidistant avec les autres pays de l'OMC.

logic  a écrit le 10/01/2012 à 18:53 :

Stratégie qui sera payante, car ces étudiants peuvent juger de la qualité de notre enseignement et de nos techniques, et plus tard, lorsqu'ils seront " sur le tas " ils auront le réflexe français.

Roger  a écrit le 10/01/2012 à 17:26 :

Et oui !....Tout ce passe en Chine ! rien en France.