Orsenna et Baverez : la France qu'on voudrait !

Par Entretien exclusif conduit par Philippe Mabille et François Roche  |   |  5301  mots
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L'un est le digne héritier de Fernand Braudel, l'autre celui de Raymond Aron. Erik Orsenna face à Nicolas Baverez, un dialogue savoureux à la veille du second tour de l'élection présidentielle. Pour retrouver la vision du long terme...

Plutôt que d'engager le énième débat sur les programmes électoraux des deux principaux candidats, cette rencontre organisée par la rédaction de La Tribune avec deux intellectuels éminents, vise à esquisser une vision de plus long terme, au-delà de l'échéance électorale immédiate.
Comment inventer « la France qu'on voudrait », d'ici vingt à trente ans ? L'académicien français Erik Orsenna et l'essayiste Nicolas Baverez répondent à nos questions...

François Roche - Qu'évoque pour vous, d'emblée, « la France qu'on voudrait » ?
Erik Orsenna - « L'univers des possibles » suppose de mobiliser les énergies que je vois partout. Je voyage énormément en France. Je m'intéresse beaucoup aux villes et aux métropoles, ce qui me conduit à rencontrer toutes sortes d'acteurs. Ce qui me frappe, depuis quelque temps, c'est l'extraordinaire dynamisme des territoires. Je vois en de multiples endroits se nouer cette alliance si longtemps honnie entre les industriels, les centres de recherche, les écoles d'ingénieurs et les universités.
Je pense par exemple à l'alliance entre Nantes-Saint-Nazaire et Rennes pour défendre l'aéroport des Landes, appelé à desservir tout le grand Ouest. Je pense aussi au bloc de Toulouse et à celui de l'Isère autour de Grenoble. Je vois aussi l'extraordinaire dynamisme de Brest, qui dormait quelque peu à l'abri de l'arsenal, mais à qui la technologie de la mer donne un nouveau souffle. Le même dynamisme s'observe à Metz, qui réhabilite ses friches militaires.
Dans tous ces développements, la culture joue un rôle primordial. Le Beaubourg de Metz a accueilli 650 000 visiteurs, sans parler des « folles journées » de Nantes et de la renaissance magnifique des rives de la Garonne, à Bordeaux.
Par ailleurs, les villes disposent d'une sorte de réserve financière à travers les espaces à bâtir. Plus elles ont souffert de phénomènes tels que la fin des ports, plus elles connaissent ce dynamisme, qui fait penser au mouvement qui eut lieu au Moyen Âge, lorsque des villes fortes s'érigeaient face à un Etat surendetté. Contrairement aux caricatures, j'ai même vu de nombreuses chambres de commerce actives...

François Roche - Peut-on envisager de rebâtir un modèle économique à partir des villes ?
Nicolas Baverez - La réussite de nombreux Français et la vitalité de certains territoires contrastent avec le pessimisme de l'opinion et le déclin de la France. Les Français sont le peuple le plus inquiet du monde et les premiers consommateurs d'anxiolytiques.
Il faut en priorité réconcilier la France avec le monde du XXIe siècle, placé sous le signe de la mondialisation et de l'émergence du Sud. Aujourd'hui, se constituent sous nos yeux de nouvelles classes moyennes (600 millions d'habitants en Chine, 300 millions en Inde, 90 millions au Brésil). La France a des biens et des services, mais surtout un message à adresser à ces nouveaux citoyens du monde. Ils aspirent à la richesse mais aussi à la sécurité juridique que procure l'Etat de droit, à l'accès à l'information, à une participation à la vie publique ; ils se mobilisent contre la corruption et l'arbitraire. Les entrepreneurs et les capitaux chinois ou russes s'exilent du fait de l'instabilité juridique et politique. Et 63 % des Chinois souhaitent une démocratie de type occidental, tandis que les classes moyennes russes se sont soulevées contre Vladimir Poutine.
Le pseudo-consensus de Pékin, qui prétend que le post-totalitarisme est le meilleur mode de gestion du capitalisme, a autant de plomb dans l'aile que le consensus libéral de Washington. Le réveil des peuples a commencé en Iran avec la contestation de la réélection frauduleuse du président Ahmadinejad, puis s'est poursuivi avec le printemps arabe et a trouvé des prolongements en Russie et en Chine.
La France, si elle renoue avec la liberté, peut s'adresser à ces peuples en mouvement. La mondialisation est par ailleurs secouée par la crise universelle du capitalisme. Une crise qui n'est pas terminée et qui se concentre désormais sur les risques souverains de la zone euro. La crise de la dette reste devant nous, notamment en France. L'attaque sur la dette française a démarré le 10 avril dernier et va surplomber l'élection présidentielle, qui se déroule pour la première fois sur un fond de défiance des investisseurs vis-à-vis de la signature de l'Etat. Pour se réconcilier avec le monde moderne plutôt que de se cantonner au rôle de « commémo-Nation » qui rejoue en permanence les grandes heures de l'histoire nationale, notre pays doit retrouver la maîtrise de son destin. Il l'a perdue, et c'est un élément important de l'angoisse des Français.
La France est un pays surendetté (avec une dette qui représente 90 % du produit intérieur brut), qui, faute de réformes profondes, va basculer sous la tutelle du FMI et de la Com¬mission européenne. Elle est une nation éclatée qui s'est abandonnée faute de traiter les trois fléaux qui la ravagent : l'euthanasie de la production, le surendettement en raison de la préférence pour la dépense publique ; le chômage permanent qui frappe 10 % des actifs depuis trois décennies. Certes, le dynamisme de la démographie constitue un atout potentiel. Mais, si 20 % de chaque classe d'âge continuent à ne savoir ni lire, ni écrire ni compter, cet atout se transforme en handicap supplémentaire, car nous livrons un jeune sur cinq au chômage, à l'anomie sociale et à la décitoyenneté.
Pour reconquérir cette souveraineté et devenir un acteur au sein de l'Europe (qu'il faut remettre d'aplomb), il faut d'abord valoriser les atouts français. La démographie peut constituer un atout si nous parvenons à donner un emploi, un avenir et un minimum d'armature intellectuelle et morale aux jeunes de notre pays en les éduquant à l'effort, à l'autonomie et à la liberté. Pour le reste, notre pays dispose de capital, d'une main-d'?uvre bien f¬ormée et productive, d'infrastructures remarquables, de pôles d'excellence dans le secteur privé comme dans les services publics. Certains de ses territoires sont effectivement très dynamiques, même si d'autres sont sinistrés. La France demeure enfin la première destination touristique en raison de son mode de vie, de sa culture, de son patrimoine, de son climat et de ses paysages exceptionnels.
C'est sur ces bases qu'il faut remettre le pays en phase avec le XXIe siècle. Cette réconciliation ne peut advenir en copiant les solutions du programme du CNR (Conseil national de la Résistance) de 1944, même si son esprit, lui, peut nous inspirer.

François Roche - Elle ne peut advenir non plus si la France se replie sur elle-même.
Nicolas Baverez - La mondialisation et la montée des pays émergents ne sont analysées que comme un appel au protectionnisme. L'Europe n'est présentée que comme le bouc émissaire des difficultés nationales, et non pas comme un des vecteurs de la sortie de crise. Le progrès est déserté au profit de l'idéologie de la précaution. La créativité des individus et de la société est niée par le corporatisme et l'étatisme. La campagne électorale, en segmentant sans cesse les clientèles et en les ciblant par des micro-¬propositions, amplifie l'éclatement du corps social. Et ce, au moment où il faut rendre à la nation son unité en lui proposant un projet de sortie de crise et un destin collectif.

Philippe Mabille - Ne souffrons-nous pas aussi d'un manque de « désir » français et de perspectives. Les jeunes, notamment, vont peut-être vivre moins bien que leurs parents. Comment peut-on réinventer l'état esprit positif des trente glorieuses ?
Erik Orsenna -
J'ai participé à au moins cinq commissions pour tenter de réconcilier les Français avec l'économie. C'est loin d'être fait, de même qu'avec l'entreprise. Et pourtant, c'est beau et c'est utile, l'aventure d'une entreprise.
Je suis frappé de constater que le monde étranger, proche ou lointain, est une source de peur en raison d'une méconnaissance. J'avais proposé, au sein de la commission Attali, que chaque mandat d'élu national débute par une année à l'étranger, même pour le président de la République. Depuis qu'existe l'Europe, seuls 25 000 jeunes français partent chaque année à l'étranger, via Erasmus. En outre, ce dispositif ne profite qu'aux plus aisés car il faut avancer les frais. Les écoles présentent l'énorme avantage, par rapport à l'université, d'offrir au moins un an à l'étranger à chacun de leurs étudiants. Cela modifie radicalement le point de vue de ceux qui en bénéficient.
Il est tout aussi frappant de constater, dans cette campagne, que tous les candidats refusent de voir l'impasse dans laquelle nous nous trouverions si nous ne nous attelions pas à la relance de la construction européenne, ainsi qu'à l'ouverture de l'Europe vers la rive Sud de la Méditerranée. Pour l'heure, chacun se replie dans le roman national. L'actuel président de la République m'a fait l'honneur de me proposer le poste de ministre de la Culture, mais, pour toutes sortes de raisons, j'ai refusé. Au cours de la conversation, le président m'avait notamment demandé ce que je pensais de l'idée de la création d'un musée de la France. Je lui ai alors répondu que la France était déjà un musée.
La question de la langue est clé. La langue d'une communauté est la première des républiques, au sens étymologique. La première « chose commune », le premier des liens. Il est impossible de condamner à l'exclusion, comme nous le faisons, 20 % de la population. Nous signons leur mandat de dépôt...
Nicolas Baverez - Et leur mandat de ghetto...
Erik Orsenna - Plus ça va, plus ce taux augmente. La langue constitue la trame de la République.

Philippe Mabille - Il faut donc investir dans l'éducation.
Erik Orsenna -
Il se pose bien sûr une question de moyens. Force est également de constater que nous entretenons des systèmes qui ne fonctionnent pas en reprochant à ceux qui ont des systèmes qui fonctionnent bien de ne pas nous imiter ! Nous avons, à travers les chiffres qui ont été rappelés, une bombe à retardement. En master 2 de droit, 5 à 10 % des jeunes ne maîtrisent pas la langue française.

François Roche ? Deux choses m?inquiètent beaucoup. Comment peut-on réduire l?écart de productivité qui commence à miner l?espace européen, en plus des déséquilibres des balances des paiements ? Nous sommes encore au milieu du gué?
Nicolas Baverez ? La France est du côté des pays du sud, plus proche de l?Espagne que de l?Allemagne.

François Roche ? Si rien ne change, l?Europe sera allemande dans dix ans.
Nicolas Baverez ?
Il n?est pas besoin de prolonger les courbes pour observer cette situation. Au plan mondial, les déséquilibres des balances de paiement se réduisent, à l?exception de la zone euro. L?Allemagne est déjà le seul leader politique et économique de l?Europe continentale (le Royaume-Uni conservant un certain nombre de marges de man?uvre que n?ont pas les pays de la zone euro). Nous allons devoir gérer, au moins au cours de la décennie qui vient, un écart inédit depuis 1945 entre la France et l?Allemagne. Les deux pays ne sont plus dans la même catégorie et continuent de diverger. Au plan de la société, l?Allemagne a réussi sa réunification, même s?il faudra encore une génération pour que ce mouvement s?ancre dans les mentalités. Elle s?est également adaptée à la mondialisation, ce qui se reflète dans des chiffres connus (une croissance solide, un excédent important de la balance commerciale, un taux de chômage de 6 % contre 12 % il y a dix ans, etc.).
Cet écart constitue évidemment un problème pour la France, mais aussi pour l?Europe. L?Allemagne, un peu à l?image de la Chine, est dans une situation de leadership qu?elle a du mal à assumer. Les idées de l?Allemagne pour traiter la crise grecque n?ont pas montré, dans le même temps, toute leur pertinence. La France avait des propositions sans doute plus intéressantes mais ne pouvait les faire entendre.
Le retour au programme du CNR, avec l?État-providence comme socle de la citoyenneté, ne constitue pas une réponse, puisque l?État-providence est devenu une source de problèmes, davantage qu?une solution. Pour autant, on ne peut réfléchir à la France en cherchant à y plaquer un modèle étranger. L?Allemagne a trouvé une façon cohérente de faire vivre une nation dans le XXIe siècle. La France ne dispose d?aucune des structures allemandes.

Philippe Mabille ? Il a tout de même existé un modèle français qui a réussi et qui n?est pas seulement celui du CNR. Il était d?ailleurs très colbertiste et très centralisé.
Nicolas Baverez ?
Au cours des années 1950 et 1960, le modèle colbertiste a donné d?excellents résultats. La pensée de De Gaulle s?articulait autour du choc et de la vitesse. La principale faute politique, à ses yeux, consistait à ne pas vivre avec son temps. Le général De Gaulle ne se retrouverait absolument pas dans les gaullistes en peau de lapin d?aujourd?hui qui se réclament de lui pour dépenser toujours plus ou ériger des barrières protectionnistes. En 1958, ses premières décisions furent pour désendetter la France et confirmer, contre toute attente, l?entrée dans le marché commun. Le CNR reposait sur un socle intéressant, à travers un triple pacte : un pacte de production, un pacte social et un pacte républicain. Ces trois éléments ont disparu du paysage. La France ne sait plus produire, la société est éclatée et les clients ont remplacé les citoyens. Les Allemands ont débattu pendant dix ans de leur déclin économique et un consensus national a finalement été trouvé sous Schröder. Aujourd?hui, l?Allemagne est en position de leadership grâce à la réunification et aux réformes de l?Agenda 2010. Il ne faut pas dupliquer les solutions du passé ou celles de nos voisins, mais s?inspirer des démarches qui réussissent.
Pour moderniser un pays, il faut que les citoyens prennent conscience des problèmes, que la classe politique propose des projets responsables pour les traiter et soit assez courageuse pour les appliquer dans la durée, ce qui implique des compromis politiques. Il faut prendre en compte les atouts et les faiblesses du pays. L?économie française est diversifiée. Elle a besoin d?agriculture, de l?industrie, des services et du tourisme. C?est avec cette structure diversifiée qu?il faut redévelopper l?activité et l?emploi marchands. Ce peut être plus complexe et plus long que dans des pays fortement spécialisés, comme l?Allemagne dans l?industrie ou le Royaume-Uni dans la finance. Cela peut aussi fournir une certaine protection contre les cycles et la volatilité. Quoi qu?il en soit, émerge un impératif catégorique : la France doit retrouver le sens du travail, de l?investissement et de l?innovation.

Philippe Mabille ? Quels seraient les défis à relever par le nouveau président ?
Erik Orsenna ?
J?ai commencé mes études d?économie avec un marqueur clé, à savoir la balance ¬commerciale. Nous voyons aujourd?hui la conséquence du déficit de la balance commerciale, c?est-à-dire la dette, sans réfléchir à sa cause. C?est l?euro ? que je soutiens bien sûr ?, qui a eu l?effet néfaste de favoriser l?opacité et l?anesthésie. Chaque fois qu?une dévaluation était décidée, par le passé, nous prenions conscience d?un écart de compétitivité vis-à-vis de l?Allemagne.

François Roche ? Les Allemands parlent désormais de l?euro-mark, ce qui est tout de même révélateur.
Nicolas Baverez ?
Lorsque les investisseurs achètent de l?euro, ils achètent en réalité du Bund allemand.
Erik Orsenna ? Les questions stratégiques me passionnent. Lorsque je vois que les gaullistes officiels sont les défenseurs de la ligne Maginot, alors que De Gaulle a inventé la guerre de mouvement, il s?agit d?une véritable escroquerie ! Je serai, là aussi, d?accord avec Nicolas Baverez.
Nicolas Baverez ? La conception de l?histoire comme un mouvement perpétuel est bien celle qui se matérialise actuellement.

François Roche ? Précisément. Nous ne sommes plus dans le mouvement en France.
Nicolas Baverez ?
Nous avons même tendance à regarder constamment dans le passé.
Erik Orsenna ? Revenons au CNR. Il est frappant de constater qu?aujourd?hui il n?existe rien de semblable à ce principe d?un pacte national La guerre était derrière, à l?époque du CNR, alors qu?elle est aujourd?hui devant nous. Le principe du pacte est évidemment intéressant. Ce principe me semble aujourd?hui mieux défendu par le Parti socialiste, qui plaide pour la nécessité et l?efficacité de la justice sociale. L?effort doit être mieux réparti ! Je suis surtout choqué par le fait que les rentiers sont moins taxés que des investisseurs. Des lauréats du prix Goncourt deviennent des prix Goncourt toute leur vie (de même que ceux qui ont réussi les plus grandes écoles). Je hais la rente. Celle-ci devrait à mes yeux être taxée à 100 % et l?investissement favorisé par tous les moyens. Lorsque je vois le crédit impôt recherche raboté, je trouve cela aberrant.
Nicolas Baverez ? Au principe du surendettement, on trouve une réalité simple et terrible : la France consomme 10 % de plus que ce qu?elle produit, ce qui génère un double déficit public et commercial. Il y a deux manières de casser cette spirale. La première, déflationniste, revient à diminuer les salaires de 10 %. La seconde, reflationniste, consiste à hausser la production de 10 % en renversant les obstacles à la croissance. Le coût du travail doit être stabilisé, et le marché du travail libéralisé. L?épargne abondante doit être réorientée vers les entreprises. Le risque et l?innovation doivent être encouragés.
Du point de vue des mentalités, il faut en finir avec des idées fausses qui entretiennent le malthusianisme et alimentent les peurs et le ressentiment. Nous entendons dire en permanence que le capital n?est pas imposé en France, alors qu?il subit une taxation de 36 % à 39 %, contre 15 % en Allemagne. Une autre idée fausse consiste à affirmer que les riches et les grandes entreprises ne paient pas d?impôt, alors que 5 % des citoyens acquittent 65 % de l?impôt sur le revenu.
S?agissant des inégalités, on doit cesser de plaquer la situation américaine ? scandaleuse ? sur la société française qui est très différente. Le coefficient de Gini, qui mesure l?écart entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres, est de 1 à 7 en France (contre 1 à 9 dans l?OCDE) et montre une parfaite stabilité depuis vingt ans.
Je suis éminemment favorable à la solidarité, mais selon le modèle suédois, à savoir une solidarité authentique et soutenable. La solidarité à crédit financée par la dette n?est rien d?autre qu?un abus de bien social généralisé au détriment des générations futures. La solidarité doit ensuite être adossée à la production qui la précède et la conditionne.
Les Suédois connaissent une croissance importante, investissent chaque année de façon massive en recherche et développement? Mais les dépenses publiques sont passées de 72 % du PIB à 52 %, tout en préservant un très haut niveau de services collectifs. Il existe bien sûr des dépenses publiques productives. L?enjeu consiste à basculer d?un certain nombre d?usages improductifs (par exemple l?entretien de rentes à l?exemple de l?immobilier) vers des dépenses d?investissement, d?éducation et de recherche. Le crédit impôt recherche constitue effectivement une excellente mesure et le fait de l?avoir amputé demeure une aberration.
La dette constitue un impôt sur les pauvres et sur les jeunes. 50 000 jeunes quittent chaque année la France car ils veulent réaliser leurs projets et ne pas supporter un passif dont ils ne se sentent pas responsables. Ils fuient avant tout un pays malthusien, fermé, obsédé par son passé et coupé de l?avenir. Le point de départ du redressement, ce sont la production et l?innovation, toutes deux incompatibles avec une fiscalité confiscatoire ou avec le principe de précaution. De même, la priorité à l?investissement est incontestable, mais celui-ci n?est possible que s?il existe une épargne pour le financer et des profits pour le récompenser. Or, la France, après avoir tué les flux avec la croissance, est en passe de tuer les stocks, en mangeant son capital?
Nous ne tiendrons pas cinq années supplémentaires avec le modèle actuel. Qui que soit le président élu, il faudra évoluer de manière profonde, soit de façon démocratique, soit sous la contrainte d?un choc financier et d?une mise sous tutelle extérieure. Et cette campagne électorale risque de rester pour l?histoire comme l?ultime occasion manquée de réformer notre pays par la voie démocratique du débat et du vote. Car le choc extérieur a démarré dès avant le scrutin avec l?attaque de la dette française.
Erik Orsenna ? Je voudrais insister sur un point clé : la prise de conscience environnementale existe dans la population. Nous savons ce qui va se passer mais nous ne voulons pas le croire, de la même manière que nous savons que nous allons mourir, sans en tirer toutes les conséquences. Nous savons que nous allons dans le mur mais nous y allons quand même. J?ai eu l?honneur de participer à la commission du grand emprunt, qui a fourni l?occasion de confronter différentes visions de l?avenir. Un consensus s?est très vite dessiné pour orienter la plus grande partie des efforts envisagés à l?éducation et la recherche. Les anciens de Harvard versent chaque année 650 millions de dollars à leur université pour la remercier, alors que nous peinons chaque année à rassembler 3 millions d?euros pour l?université Paris-Dauphine, avec Claudie Haigneré.
Nous pouvons aussi avoir une nostalgie pour le Commissariat au plan, qui permettait d?engager une réflexion sur l?avenir avec l?ensemble des parties prenantes du pays.
Je voudrais aborder la question de l?agriculture. Je me rends ¬souvent en Asie en survolant l?Allemagne, à l?aller et au retour. Je vois que, avec le territoire qu?ont les Allemands ? lequel n?a rien à voir, en termes de potentiel et de diversité, avec le territoire français ?, les exportations agricoles allemandes sont supérieures aux exportations françaises, ce qui est incroyable. L?agriculture constitue un atout majeur de la France mais il faut dynamiser notre système par un développement urgent des filières. Regardez l?exemple de la filière Unilet : elle a été construite d?un bout à l?autre, avec des agriculteurs qui plantent en fonction des besoins des industriels. Cette filière est devenue la première d?Europe.

Philippe Mabille ? Il existe tout de même une concurrence déloyale de l?Allemagne dans le secteur agricole.
Erik Orsenna ?
J?en ai beaucoup discuté avec Bruno Le Maire, qui ne pouvait alors interpeller l?Allemagne à ce sujet en raison du soutien dont nous avions besoin pour l?évolution de la PAC (politique agricole commune). Il est vrai cependant que les distorsions de concurrence sont considérables, par exemple pour les pépinières, en raison de taux horaires qui vont du simple au double, à la suite des mesures transitoires qui avaient été prises au lendemain de la réunification pour favoriser l?intégration de l?Allemagne de l?Est. Il est d?ailleurs frappant de constater que les principaux écarts sont internes à l?Europe.
En ce qui concerne l?environnement et le réchauffement climatique, l?activité humaine joue un rôle. C?est avéré, même si nous ne savons pas sa part exacte. Dans le même temps, le déficit de la ressource en eau s?aggrave comme nous le voyons cette année dès le mois d?avril. Cette question est absolument cruciale. Il s?agit d?un défi majeur, qui soulèvera une autre question clé. Tous les modèles montrent que la Méditerranée sera l?une des régions du monde les plus touchées par le réchauffement. Selon les modèles les plus optimistes, les pluies auront diminué de 15 % dans vingt ans sur la rive sud de la Méditerranée, alors que sa population aura doublé. Et n?oublions pas que rives nord et sud de la Médi¬ter¬ranée partagent le même destin.

François Roche ? Comment affronter ce problème ?
Erik Orsenna ?
La plupart du temps, l?eau, qui est la première priorité, se classe aux derniers rangs des priorités des budgets. En faire une priorité permettrait de résoudre la plupart des problèmes qui se posent.
Nicolas Baverez ? Il existe un point commun entre les questions d?agriculture et d?environnement. La première fournit l?exemple type d?un grand atout français ruiné par l?idéologie de la subvention. Droguée à la PAC, l?agriculture française a déserté les marchés. À l?exception de quelques filières comme la viticulture, qui revit en trouvant de nouveaux clients dans les pays émergents. Pour le reste, nous avons transformé les paysans en jardiniers du paysage qui vivent de subventions destinées à se tarir, en s?étant détachés de la production et des consommateurs.
Le Grenelle de l?environnement présente un bilan calamiteux pour les mêmes raisons. La défense de l?environnement a été le prétexte pour déguiser des subventions à la consommation au lieu de construire des filières industrielles fortes et d?investir dans la recherche. La filière solaire a été dévastée par une monstrueuse bulle spéculative fabriquée par l?Etat (56?milliards d?euros d?engagements actualisés). L?Etat s?est brutalement rendu compte que ce système n?était pas viable et a prononcé d?un coup un moratoire qui a mis en faillite les producteurs d?équipements solaires ou éoliens, à l?image de Photowatt ou Vergnet. L?environnement et l?économie verte constituent pourtant, avec la demande des classes moyennes du sud, l?économie de la connaissance et celle du vieillissement, l?un des quatre piliers de la croissance future, autour desquels la France pourrait reconstruire son appareil productif.
Je voudrais également dire un mot de l?Europe à partir de la rive sud de la Méditerranée. Chacun s?accorde sur le fait que l?intégration économique du Maghreb consisterait le plus puissant des leviers de développement pour cette région. Dans le monde qui émerge, où de nouveaux géants prennent le pas sur d?anciennes puissances, il est tout aussi vital de relancer l?intégration du continent européen. Il s?agit d?un enjeu vital sur le plan économique, puisqu?une zone monétaire ne peut fonctionner qu?avec un gouvernement économique, une banque centrale qui joue un rôle de prêteur en dernier ressort, une solidarité monétaire et une responsabilité budgétaire. Par ailleurs, le grand marché des services constitue une source de croissance potentielle considérable. Il faut enfin relancer l?Europe de la défense et de la sécurité, à l?heure où les Etats-Unis se retirent du continent comme de l?Afrique et, dans une certaine mesure, du Moyen-Orient.
De la même façon, les énergies renouvelables en Europe ont pour complément idéal le gaz, et notamment le gaz russe, alors que la Russie ne peut échapper au statut vulnérable d?émirat pétrolier qu?en accédant aux technologies européennes. Voilà autant de voies pour relancer l?intégration du continent ¬européen.
Si nous n?évoluons pas, la France ne fera plus partie des dix premières puissances économiques du monde dès 2020, voire avant. Le Brésil, actuellement sixième, nous talonne et devrait nous dépasser rapidement. À moyen terme, il faut que les pays européens excédentaires consentent un soutien à la demande, comme le fait d?ailleurs l?Allemagne aujourd?hui, pour accompagner l?effort d?ajustement des pays déficitaires, France en tête. Enfin, pour lutter contre les populismes et donner un nouveau souffle à la citoyenneté, il faudra faire vivre la démocratie dans la zone euro de façon beaucoup plus intense et diverse qu?aujourd?hui. L?Europe demeure pour la France une des clés de son redressement et de son avenir. Dans ce monde de risques systémiques à la recherche d?institutions et de règles, elle constitue la première entité historique dont l?intégration est fondée sur le marché, la liberté et la paix, et non l?oppression et la force armée. C?est un message qui dépasse le continent pour s?adresser à tous les grands pôles de la mondialisation.
Erik Orsenna ? Je suis entièrement d?accord avec cette analyse, de même qu?avec l?idée selon laquelle il faut tout faire pour favoriser l?inté¬gration du Maghreb. L?agriculture et l?environnement constituent en effet deux sujets voisins. On ne peut penser l?environnement que comme une menace car il s?agit d?un besoin. Or, tout besoin représente une opportunité.
Nicolas Baverez ? Les Chinois l?ont bien compris et ont conquis une position de leader dans de nombreuses technologies vertes clés.
Erik Orsenna ? L?agriculture constitue un atout majeur pour la France, au moins autant que le tourisme. Le défi agricole mondial n?est nullement résolu. La volatilité des cours est sans doute un peu accrue par les marchés financiers, mais il existe surtout une forte tension entre l?offre et la demande, ce qui place le marché agricole à la merci de tous les événements, climatiques ou politiques?

Philippe Mabille ? La France est le seul pays qui a introduit le principe de précaution dans sa Constitution.
Erik Orsenna ?
La précaution, c?est la moindre des choses, mais était-il utile d?inscrire « la moindre des choses » dans la Constitution ? Quant à l?interdiction de la recherche, ce principe constitue surtout un grave péché contre l?intelligence et contre l?avenir.
Nicolas Baverez ? Le principe de précaution peut se trouver dans l?ordre juridique, puisqu?un État de droit repose sur la conciliation de principes contradictoires. Placer le principe de précaution au-dessus de tous les autres, dans la Constitution, est évidemment une faute juridique, politique et morale.

François Roche ? Résumez-nous en une phrase « la France qu?on voudrait ».
Erik Orsenna ?
La France qu?on voudrait est plus juste, et n?a plus peur.
Nicolas Baverez ? Il s?agirait pour moi d?une France ouverte sur le monde du XXIe siècle, fille aînée d?une liberté modérée et d?une fraternité assumée.