Démocratie numérique, gadget ou révolution ?

 |   |  1915  mots
Via d'innombrables blogs, forums, commentaires postés, le Web est devenu un immense espace public, une nouvelle agora où l'on échange des connaissances et des informations.
Via d'innombrables blogs, forums, commentaires postés, le Web est devenu un immense espace public, une nouvelle agora où l'on échange des connaissances et des informations. (Crédits : reuters.com)
L'outil numérique a donné un immense élan au mouvement de la démocratie participative. Les initiatives foisonnent, à l'image du premier budget participatif de la ville de Paris, voté début octobre. Le monde politique tente de réagir en s'appropriant le désir de la foule de voir ses préoccupations mieux prises en considération. Mais, de l'open data à la démocratie numérique, le champ d'action de l'e-citoyen reste encore limité.

« Par le présent arrêté municipal, désormais, le ramassage des ordures ne sera plus assuré que deux fois par semaine au lieu de quatre. » Ce matin-là, Michel, comme les 2.000 autres habitants de sa commune rurale, découvre la dernière décision du conseil municipal, prise sans aucune concertation au nom de l'impératif besoin de faire des économies. Une demi-heure après, Michel allume son ordinateur, et rédige un billet rageur sur le blog qu'il a créé, veillecitoyenne.org.

Une heure après, Michel a déjà reçu plus de 400 commentaires de soutien, soit 20% de la population de la commune. Michel transfère tous les commentaires sur la boîte de messagerie du maire. Celui-ci, inquiet, annonce qu'il suspend l'exécution de son arrêté municipal et qu'il engage une concertation citoyenne... Cette histoire est une fiction, certes. Mais elle illustre un mouvement de fond à l'oeuvre sur toute la surface du globe, ou presque.

Celui de la démocratie participative où des citoyens réfléchissent, innovent, proposent, inventent en dehors des clous de la politique traditionnelle. Le Net déborde de sites où les internautes peuvent recenser les initiatives citoyennes locales ou nationales, ou bien dénicher des kits complets pour réaliser leur propre idée, tels projets-citoyens.fr ou democratieouverte.org.

Le numérique, un outil au service
de l'e-citoyen

Ce mouvement multiforme en plein développement a trouvé son outil miracle pour croître davantage : le numérique. Via d'innombrables blogs, forums, commentaires postés, etc., le Web est devenu un immense espace public, une nouvelle agora où l'on échange des connaissances - Wikipedia - et des informations. On ne compte plus les réseaux citoyens qui naissent sur la toile, ou les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter et autres, pour dénoncer, proposer, influencer. Qu'on se rappelle le mouvement des « Pigeons » de l'automne 2012. Un simple « coup de gueule », publié sur le site de La Tribune (latribune.fr) pour alerter sur une modification de la fiscalité des plusvalues de cession des entrepreneurs, a déclenché un raz-de-marée de commentaires et de réactions de patrons de start-up... Une mobilisation suffisante pour faire plier le gouvernement. Et qui a fait tache d'huile.

Ainsi encore, le 6 octobre, la « mobilisation citoyenne », notamment des internautes, a réussi à convaincre la ministre de l'Écologie, Ségolène Royal, d'abandonner les projets de recherche sur les gaz de schiste dans le Lubéron. Sans parler des nombreuses plates-formes ou réseaux qui se montent, même provisoirement, pour influencer le choix d'un maire au moment du vote du budget municipal, pour défendre un site pittoresque menacé, pour éviter la construction d'une rocade d'autoroute au milieu d'un parc régional, etc.

Parfois, même, ces forums ou regroupements sur le Net donnent naissance à des partis politiques qui viennent mordre les chevilles des partis institutionnels, comme le Tea Party aux États-Unis, le Parti Pirate en Suède ou en Allemagne, et Cinque Stelle en Italie... Parfois également, la mobilisation est éphémère et le mouvement s'épuise quand il s'agit de déboucher sur des propositions alternatives concrètes, de construire, de s'installer en interlocuteur dans la durée. On l'a vu avec les « Pigeons » au (réel) succès d'un jour.

La démocratie numérique vient ainsi amplifier et moderniser un mouvement plus ancien, celui de la démocratie participative, théorisée en son temps par le philosophe allemand Jürgen Habermas. Selon ce dernier, « meilleure est la qualité du débat, plus légitimes et efficaces sont les décisions qui en découlent ». Ce besoin de démocratie participative s'est aussi nourri de la crise, de la professionnalisation de la politique, de la défiance à l'égard des élites.

Le monde politique est en ébullition et tente de « récupérer » ou, à tout le moins, de s'adapter à ce phénomène. Un signe qui ne trompe pas. Ainsi, Alain Juppé, qui est loin d'être un novice en politique, appelle sur son blog les internautes à « coconstruire » son projet avec les Français. Et d'annoncer que son « site d'initiatives citoyennes sera bientôt en ligne pour [me] permettre de dialoguer avec tous ceux qui veulent m'aider ».

Cette initiative n'est pas sans rappeler « Désirs d'avenir », ce rassemblement citoyen lancé par Ségolène Royal dans la perspective de sa campagne présidentielle de 2007. La candidate socialiste avait su parfaitement humer ce phénomène, ce désir d'agir et de participer. Sept ans plus tard, largement discrédité, le personnel politique n'a plus d'autre choix que de jouer la carte de la démocratie participative pour assurer sa survie.

C'est un peu le « tout changer pour que rien ne change », cher à Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, auteur du célèbre roman Le Guépard. En quelque sorte, d'un mouvement du bas vers le haut, qui caractérisait les débuts de la démocratie participative, on passe plutôt à un mouvement du haut vers le bas.

Le monde politique contraint de s'adapter

Même Nicolas Sarkozy, le roi des meetings monstres, a amorcé sa conversion. Signe des temps, c'est sur Facebook qu'il a annoncé son « retour »... Nicolas Baygert, spécialiste de la démocratie numérique et maître de conférences à l'université catholique de Louvain, y voit une volonté de l'ancien président de « créer sa propre marque » et « d'avoir une communauté qui le plébiscite ». Un modèle calqué sur celui adopté par Barack Obama, en 2008.

Selon Nicolas Vambremeersch, auteur en 2009 du best-seller De la démocratie numérique (Seuil), « l'engagement est le nouveau défi des politiques. Ils ont bien compris qu'on ne pouvait plus demander à des sympathisants de simplement tracter sur les marchés le dimanche matin, ça ne marche plus. En fait, la démocratie numérique est au croisement de deux tendances. La première vient de loin, c'est la tentative de réappropriation par les citoyens de la prise de décision. Un mouvement qui a connu un nouvel essor avec la crise et le rasle - bol à l'égard des élites qui se manifeste. On reproche à cette élite de ne pas savoir trouver des solutions à la crise. Le deuxième mouvement, c'est le formidable développement du numérique. Avec cet outil, les gens se sentent davantage autonomes, travaillent en réseaux. Surtout, le numérique facilite l'accès à une information de masse », souligne le patron de Spintank.

Il est exact que les démarches participatives engagées par les dirigeants ne remontent pas à hier, mais plutôt à avant-hier. Des jurys citoyens pour juger de l'action publique sont installés dès le début des années 1970 en Allemagne de l'Ouest et aux États-Unis. En 1988, le Parti des travailleurs (PT) gagne les élections municipales de Porto Alegre, une ville brésilienne de plus de 1,5 million d'habitants, qui deviendra plus tard le symbole de l'altermondialisme.

Or, dès 1989, la nouvelle municipalité cherche à associer les citoyens aux priorités budgétaires, c'est le budget participatif. Les habitants se réunissent par quartier pour définir ces priorités budgétaires, puis élisent des délégués au Conseil du budget participatif. Le succès a été énorme avant que la municipalité ne rechange de majorité et que le budget participatif ne retourne à la portion congrue.

L'exemple de Porto Alegre a ainsi connu de nombreux avatars dans de grandes villes occidentales, à Toronto, Hambourg, Lisbonne... et Paris. C'était un point cher à Anne Hidalgo (PS), durant la campagne municipale. Élue maire, elle a tenu parole. Le budget participatif parisien représentera à terme 5% de l'effort d'investissement municipal, soit un total de 426 millions d'euros entre 2014 et 2020. La première « tranche », pour l'instant limitée à 20 millions d'euros, a donné lieu à un vote citoyen fin septembre : 20.002 Parisiens ont voté par Internet, et 16.743 dans 190 urnes mises à disposition. Un beau succès pour une première édition. Même si les projets retenus ne sont pas très stratégiques (végétalisation de murs, création de jardins pédagogiques, etc.).

La participation permet
d'endiguer la défiance

Il n'empêche, l'objectif de la démarche était ailleurs, comme l'a expliqué Anne Hidalgo :

« Il est important que les habitants se réapproprient les questions de la cité. Les institutions démocratiques et les représentants élus sont confrontés à une crise de confiance de la part des citoyens, qui se sentent éloignés, voire exclus des choix politiques, dont ils constatent pourtant les conséquences dans leur vie quotidienne. Il faut endiguer ce phénomène en encourageant la démocratie directe. »

Tout est dit...

Mais Paris n'est pas pionnière en France, loin de là. Depuis 2004, Grigny (Rhône), petite commune de moins de 10.000 habitants a aussi son budget participatif. La région Poitou-Charentes également, qui a créé en 2005 le budget participatif des lycées - doté d'une enveloppe annuelle de 10 millions d'euros - où le public est appelé à définir les actions prioritaires « pour mieux vivre et travailler au lycée ».

Et ce mouvement a encore de beaux jours devant lui, ainsi que l'explique Nicolas Vambremeersch :

« La crise de confiance est telle que les politiques sont obligés de s'appuyer sur l'effet réseaux. Ils le font de deux façons : soit en leur fournissant du contenu, c'est pour cela que qu'ils ouvrent des comptes Facebook ou sont très actifs sur Twitter ; soit en leur donnant un peu de pouvoir, via la coélaboration de programmes, ou les budgets participatifs ».

Par exemple, depuis 2010, l'arrondissement du Plateau-Mont-Royal de Montréal (Québec) met à la disposition des contribuables un simulateur budgétaire permettant de se prononcer sur les priorités. Quant à la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB), elle s'est engagée depuis juin 2010 dans une démarche volontaire d'ouverture de ses données publiques (open data). Via un portail, le public peut ainsi avoir gratuitement accès à des données concernant les transports, l'habitat, la gestion de l'eau, etc.

Aux États-Unis, la Maison Blanche aussi a bien compris ce désir d'information qui émane du public. L'exécutif américain a ainsi ouvert un site Web Recovery.gov où les contribuables peuvent suivre l'affectation des dépenses publiques fédérales. Avant même cela, durant sa première campagne de 2008, Barack Obama avait su comme jamais auparavant utiliser les réseaux sociaux. On a même parlé de « e-mobilisation » : grâce au site My.barackobama.com, l'électeur et le militant étaient informés en temps réel des initiatives du candidat.

Le monde politique a donc « flairé » les opportunités que lui offre cette envie d'agir et de compter des e-citoyens. Et le numérique est là pour lui faciliter la tâche. Il a astucieusement retourné à son profit la volonté du public de « participer ». Quitte à lui lâcher quelques bribes de pouvoir, via par exemple les budgets participatifs.

Pour autant, cette démocratie participative « vue d'en haut » reste encore extrêmement limitée. Il en serait tout autrement si un élu considérait qu'il est désormais détenteur d'un mandat impératif, ce qui l'obligerait à rendre des comptes devant ses électeurs, voire à abandonner son mandat si ces mêmes électeurs se montraient insatisfaits lors d'une consultation. Or, on n'a pas encore vu un élu démissionner à la suite du succès rencontré par une pétition publiée sur un compte Facebook. Cela reste le rôle de ce grand rendez-vous démocratique que sont les élections...

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 10/11/2014 à 9:51 :
Dans cet esprit, j'ai créé avec un ami il y a quelques temps J'ai Une Idée.
Le site se veut une plateforme permettant à tous les citoyens de proposer leurs solutions, leurs initiatives.
Nous n’excluons pas le maire, qui reste l'unique décisionnaire, mais nous lui fournissons des outils pour mieux comprendre ce que veut la population.
Pour la population, nous fournissons donc un outil de lobbying auprès de leurs élus.

Certaines mairies sont intéressées par le concept, mais chez J'ai une Idée, nous pensons qu'il est étrange d'attendre qu'un élu nous donne plus de pouvoir. il revient aux citoyens de s'organiser pour pousser leur idées et forcer leurs élus à les écouter.

Partagez notre URL https://www.jaiuneidee.net, et reprenez l'initiative.
Comme vous le soulignez dans votre article, je ne connais pas un seul maire qui ne serait pas inquiet d'une mobilisation citoyenne massive sur un sujet.

Pierre
a écrit le 04/11/2014 à 10:55 :
Un des problèmes majeurs avec la démocratie participative, c'est qu'elle tend à regrouper des intérêts particuliers autour d'une question donnée à un instant t (Pigeons, bonnets rouges, zadistes... sont des illustrations typiques).

Or un programme d'actions, qu'il soit politique ou économique, ne peut pas s'envisager action par action, il s'agit d'un ensemble systémique où les différents composants sont en relation les uns avec les autres (ne serait-ce que pour des raisons d'arbitrage de ressources). Dès lors, s'attaquer à une décision particulière sans proposer un système alternatif revient à condamner à l'immobilisme.

Rappelons enfin que lutter contre une décision prise par un gouvernement et des représentants légitimement élus par la majorité des Français est, par définition, un acte anti-démocratique.

Cela ne remet pas en question, bien sur, la nécessité de consultation et de concertation avant la prise de décision (exemple des budgets participatifs par exemple).
a écrit le 04/11/2014 à 10:14 :
C'est au moment où la démocratie est bafoué que l'on nous ressort la démocratie participative contrôlé par le numérique!

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :