La ville rose prend soin de ses cheveux blancs

Par Hugues-Olivier Dumez, à Toulouse  |   |  1168  mots
Longtemps monothématique - la lutte contre le cancer -, le pôle de compétitivité Cancer-Bio-Santé est désormais chargé de l'animation d'une filière de services aux seniors en Midi-Pyrénées. (Crédits : reuters.com)
Face au «papy-boom», Toulouse donne un coup d'accélérateur pour développer la «silver économie». Son pôle de compétitivité anime la filière autour d'un Gérontopôle unique en France. Un futur quartier vitrine de la métropole.

Épisode insolite dans le fief d'Airbus. À quelques kilomètres du géant aéronautique, dans la métropole toulousaine, des seniors d'un club troisième âge de Toulouse déambulent dans un appartement futuriste et testent des semelles «intelligentes».

« Elles sont dotées de capteurs qui mesurent les minutes actives à travers les distances parcourues, détaille Éric Campo, chercheur au Laas-CNRS (Laboratoire d'analyse et d'architecture des systèmes) et responsable de la Maison intelligente de Blagnac. Les données récupérées permettent au médecin de retarder l'entrée en dépendance des personnes âgées. C'est de la surveillance comportementale. La semelle est un outil pour guetter les signes précurseurs de dépendance.»

Le nerf de la guerre quand on parle de l'économie des services aux seniors, à l'aube d'une transition démographique dont il faut anticiper les mutations. Selon l'Insee, un Français sur trois aura plus de 60 ans en 2050...

Ce projet baptisé «Respect» est le fruit d'un consortium composé de deux start-up (Medicapteurs et Intesens), du prestataire de santé La Sadir et de l'université Joseph Fourier, à Grenoble. Plus surprenant, l'équipementier automobile Actia Group - spécialisé dans les systèmes embarqués - a rejoint le consortium en développant une interface utilisateur pour récupérer les données issues de la semelle. Les premières expérimentations ont lieu à la Maison intelligente de Blagnac. Construit en 2010, cet habitat connecté pour le maintien à domicile est un appartement grandeur nature et futuriste.

« La deuxième étape est prévue au CHU de Toulouse où des personnes âgées en état de fragilité emporteront à leur domicile des semelles intelligentes, ainsi qu'une tablette pour mesurer leur activité physique et favoriser l'auto-coaching, souligne Éric Campo. De leur côté, les médecins disposeront d'un bilan de santé du patient et pourront préconiser en temps réel des recommandations nutritionnelles ou des activités physiques.»

Les semelles orthopédiques devraient être vendues aux alentours de 80 euros, tandis que des mutuelles comme IMA ou AG2R La Mondiale ont déjà manifesté un intérêt sur ce projet piloté par le Gérontopôle de Toulouse.

REPOUSSER L'ENTRÉE EN DÉPENDANCE DES ANCIENS

Ce projet illustre l'extension du champ d'action du pôle de compétitivité Cancer-BioSanté à la thématique du vieillissement. Pour l'anecdote, cet élargissement de compétence « a été évoqué dès septembre 2012, dans une voiture, à l'issue d'une visite ministérielle du Gérontopôle par Michèle Delaunay», se souvient le professeur Bruno Vellas, chef du pôle gériatriegérontologie du CHU de Toulouse, une sommité mondiale dans la prévention de la dépendance.

« Les personnes âgées dites fragiles ont longtemps été les grands oubliés de notre système de santé et plus généralement de notre économie. La dépendance lourde et irréversible est souvent la conséquence d'une sédentarité et d'une perte musculaire liée à l'absence de mobilité. Des symptômes que l'on pourrait retarder par l'usage des nouvelles technologies. Car l'enjeu est bel et bien de repousser l'entrée en dépendance tout en remettant ces personnes dans le circuit de la vie sociale, dont la consommation.»

Retarder l'entrée en dépendance, c'est aussi le nouveau défi du pôle de compétitivité CancerBio-Santé, chargé depuis 2014 de l'animation d'une filière «silver économie». Longtemps monothématique, centré sur la lutte contre le cancer, « ce pôle est dès à présent le seul en France qui concerne l'économie du vieillissement, souligne Philippe Prigent, directeur de CancerBio-Santé, dont l'appellation pourrait même être modifiée. Plusieurs projets ont déjà été labellisés dans ce domaine. La plupart des métiers de demain porteront sur le maintien à domicile. Des synergies existantes pourront être développées avec le pôle Aerospace Valley dans les capteurs pour la télésurveillance, avec le pôle Agri Sud-Ouest innovation en matière de nutrition, ou avec le pôle de compétitivité Robotics Place concernant les équipements motorisés dans l'habitat.»

Par ailleurs, une centaine de logements adaptables aux fragilités sont prévus à Blagnac dans le nouveau quartier Andromède en lien avec la Maison intelligente. Plusieurs entreprises se seraient déjà positionnées au sein de ce laboratoire d'innovation ouverte, future vitrine de l'économie des services aux seniors dans la métropole. « Andromède peut faire figure de démonstrateur expérimental, notamment dans la domotique», confirme Bertrand Serp, vice-président de Toulouse Métropole chargé du numérique.

LA START-UP TELEGRAFIK VEILLE SUR LES DOMICILES

« Autour de la "silver économie", cela foisonne ! Reste à trouver le bon modèle économique, nuance Philippe Prigent, directeur du pôle de compétitivité. La sécurité sociale ne pourra plus assumer seule le financement. Qui des familles, des assurances ou des mutuelles pourront prendre en charge le maintien à domicile ? La France doit redéfinir rapidement son modèle si l'on ne veut pas se faire doubler par la concurrence étrangère.»

Fidèle à son rôle d'animateur de la filière, en partenariat avec la Région, le pôle Cancer-Bio-Santé était présent en décembre dernier lors du salon Silver Economy Expo de Paris. Cinq entreprises régionales y étaient représentées, dont Telegrafik. Labellisée par le pôle de compétitivité, en lien avec le Gérontopôle et le Laas-CNRS, cette start-up développe un service de télésurveillance rendant obsolète le traditionnel médaillon de téléassistance que l'on porte sur soi.

« Notre solution est non intrusive, souligne Carole Zisa-Garat, diplômée de l'École des mines de Paris. Cinq capteurs sont installés dans le domicile de la personne. Dès qu'une anomalie est détectée, une alerte est automatiquement envoyée par SMS aux proches ou vers un plateau d'assistance.»

La jeune femme garde en mémoire les 15.000 décès lors de la canicule de 2003.

« Tout le monde est concerné par le maintien à domicile. Notre projet "Otonome" de télésurveillance peut aussi s'installer ponctuellement, par exemple après une hospitalisation ou en cas de handicap.»

Au total, Midi-Pyrénées revendique 20 laboratoires et 200 entreprises impliquées dans l'économie des services aux seniors, à l'image de Topcher, avec son fauteuil électrique capable d'emprunter un escalier, ou de Smart Risks, qui détecte la perte d'autonomie en analysant les compteurs d'eau et d'énergie pour collecter des données de consommation.

Retenue par le gouvernement en 2014 parmi les cinq territoires pilotes de la «silver économie», la Région a voté un plan 2014-2016 de 15 millions d'euros pour accompagner et financer la filière. Dans la foulée, un appel à projets Silvereco 2015 a été lancé avec une limite de dépôt des candidatures au 25 février prochain. Il y a fort à parier que des projets tels que «Respect» (semelles intelligentes) ou «Otono-me» (télésurveillance) se retrouvent dans les dossiers de candidature.

Pourquoi pas lauréats ?