Jacques Delors : "l'euro protège, mais il ne dynamise pas"

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crédit photo Gil Lefauconnier
Dans une interview à La Tribune, l'actuel président du CERC (Conseil de l'Emploi, des revenus et de la cohésion social), qu'il doit quitter début 2009, estime que l'euro présente un bilan «globalement positif». Artisan d'un renforcement de l'exécutif communautaire, il reconnaît que la période de crise actuelle est favorable au retour en force de l'Europe des États, mais affirme que l'Union ne pourra avancer que si elle sait retrouver le chemin de la coopération.

Jacques Delors est un militant de l'Europe, dont il a présidé la Commission à Bruxelles de 1985 à 1995. Les dix années qui ont transformé le Marché Commun du Traité de Rome en Marché Unique, dotée d'une monnaie unique, l'euro, dont il est l'un des pères fondateurs.

La Tribune :  L'euro a dix ans... C'est le moment de faire un bilan.

Jacques Delors : En dépit des réserves que j'avais émises dès le rapport Delors de 1989, je pense que le bilan de l'euro est globalement positif: de 1999 à 2008, la croissance a été de 2,1% en moyenne annuelle, le taux d'investissement de 2,2 % et la zone euro a créé 16 millions d'emplois. En plus, l'euro a contribué à l'intégration européenne : un tiers du commerce extérieur se fait à l'intérieur de la zone, contre un quart il y a dix ans, un tiers du total de l'investissement se fait à l'intérieur de la zone, contre un cinquième il y a dix ans. Ce fut donc une période assez positive et, selon l'idée allemande trop décriée en France, la stabilité est quand même une contribution positive à l'activité économique. L'inflation a diminué sensiblement jusqu'à 2007.  Bien entendu à l'intérieur de la zone, il y a eu des écarts assez notables, ce qui d'ailleurs rend la tâche de la Banque centrale européenne d'autant plus difficile... Beaucoup des critiques proférées sont donc injustes. Imaginez qu'il n'y ait pas eu l'euro, que nous soyons restés avec la monnaie qui était la pierre d'angle, le deutschemark, imaginez ce qui se serait passé pour plusieurs devises nationales. Je n'aurai pas la cruauté de les citer.

Dans la phase sévère de la crise actuelle, l'euro a été vécu comme une protection par ceux qui en faisaient partie. Ceux qui n'en faisaient pas partie se sont demandé s'ils avaient bien fait d'en être exclus...

 C'est vrai, l'enseignement de cette période pourrait être que l'euro protège, mais qu'il ne dynamise pas. L'euro constitue une protection, même contre les bêtises que l'on peut faire. Même si cela n'a pas eu l'importance que lui accordent certains, le fait que M. Brown se soit joint au groupe de l'euro est un signe, non pas que la Grande-Bretagne va changer d'avis sur l'Europe, mais qu'au moins il y a là un ancrage utile, alors que l'économie britannique traverse de sévères moments.

La livre s'approche de 1 euro. N'est-ce pas l'occasion pour les Britanniques de s'interroger?

R. D'après ce que je lis dans la presse britannique quotidiennement, je ne les vois pas changer d'avis. Vous connaissez les positions de David Cameron. Quant à Gordon Brown, il reste quand même sur cette phrase célèbre prononcée lorsqu'il était chancelier de l'Echiquier: «Entre le monde et la nation, il n'existe rien». C'est une phrase assez nette !

Selon vous, l'euro traversant son premier coup de tabac important avec cette crise pourrait-il être menacé?

Non, je ne le crois pas pour l'instant, parce que l'Europe organisée est plutôt stimulée par les crises que désarmée par elles. L'Union européenne a plutôt meilleure figure aujourd'hui qu'il y a un an.

Ne peut-on pas craindre que, si la crise venait à ne plus leur apporter les bénéfices qu'ils espèrent de leur appartenance à l'euro, certains pays puissent subir des pressions protectionnistes et éventuellement envisager de sortir...

Imaginez ce que représenterait pour un chef de gouvernement, même un peu éloigné des réalités, le fait de quitter l'euro et de reprendre sa monnaie nationale, de la soutenir sur le marché des changes ! Laissons cela de côté ! Mais où vous pointez juste, c'est que, pendant cette période, les disciplines du marché intérieur et de l'UEM vont être relâchées et, sans doute, certains gouvernements ont-ils en arrière-pensée qu'on n'y reviendra pas... Rappelez-vous l'après-1929 : protectionnisme, nationalisme économique... Et puis, plus grave, même si là je brandis l'horreur économique, cela signifie que ce qui stimulait l'économie européenne, c'est-à-dire un marché unique, un espace relativement organisé, une compétition assez forte, disparaîtrait. A ce moment là, dans le monde où on vit, c'est quasiment mortel ! Donc il y a un risque portant sur la substance même de la construction européenne, le marché intérieur, ses disciplines et ses stimulants.

Après la crise, il faudra avoir l'énergie pour revenir à ces règles...

 Voilà. Et c'est là où ceux que M. Sarkozy appelle «les gardiens» du traité devraient être vigilants, après avoir été souvent excessifs...

Comment appréciez-vous le comportement de la BCE dans les mois récents et pour les mois à venir?

De 2001 à 2005, la politique monétaire de la Banque centrale a été accommodante. Ce n'est qu'à partir de 2006 qu'elle a procédé à un relèvement des taux, conséquence de la hausse des prix des matières premières et du pétrole, et avec cette hantise du second tour d'inflation. Sur la crise elle-même, depuis qu'elle est manifeste, la Banque centrale a rempli son rôle en ce qui concerne l'un des deux défis immédiats de la crise: la crise de liquidité. Même si nous ne sommes pas revenus à un fonctionnement normal du marché interbancaire. Quant à la crise de solvabilité, elle dépendait plutôt de la décision des Etats. Les critiques demandent trop à la Banque centrale. Depuis que l'on a admis, et même encouragé que le financement de l'économie se fasse aussi par le marché, la capacité de contrôle des banques centrales a diminué. Forcément ! On lui demande trop parce qu'il n'y a pas de la contrepartie qui est le pilier économique de l'Union économique et monétaire. C'est une facilité pour les gouvernements -on en a abusé en France- de critiquer la Banque centrale, de penser qu'une baisse des taux d'intérêt suffirait pour changer les choses. Une bonne politique économique, c'est un équilibre entre la politique économique, pas seulement budgétaire, et la politique monétaire. Il ne faut pas oublier que 60% du rapport Delors de 1989 étaient consacrés à la dimension économique et 40% à la dimension monétaire.

Les conseils européens récents où l'on a approuvé les plans de relance, n'est-ce pas l'embryon d'une véritable politique économique commune?

Non, on n'en est pas là. Pendant la préparation du traité de Maastricht, j'ai proposé d'ajouter aux cinq critères financiers d'accès à l'UEM deux autres, le chômage des jeunes et le chômage de longue durée. Mais j'ai été battu. Plus grave encore, en 1997, quand il y a eu changement de gouvernement, j'ai remis un papier pour qu'à côté du pacte de stabilité monétaire, figure un pacte de coordination des politiques économiques. Les dirigeants français n'ont absolument pas défendu cette idée et sont revenus contents avec l'idée un «pacte de stabilité «et» de croissance». Le fameux nominalisme à la française ! Mais les mêmes, deux-trois ans plus tard ont réclamé un gouvernement économique, ce que je n'avais jamais proposé parce que je sais que c'est une formule qui n'est pas acceptable, ni par les Allemands, ni par les Anglais, ni par les autres. Et voilà comment nous sommes passés à côté d'une occasion unique, au moment où on fondait l'Union économique et monétaire. Si j'évoque cela, ce n'est pas simplement pour rappeler mes petites guerres, mais pour vous dire aussi que, si aujourd'hui on a du mal à transformer des réponses nationales en réponses européennes, c'est parce que nous n'avons pas assez l'expérience et la pratique de la coopération. La coopération, ce n'est ni le gouvernement économique, ni le laisser-faire. C'est au milieu, une manière pour les pays de voir comment l'harmonisation de leur politique économique à court et à moyen terme peut dégager une plus-value dans les périodes de croissance et limiter les dégâts dans les périodes de ralentissement. Ce manque d'habitude de la coopération, nous le payons aujourd'hui. Parce que cela ne se fait pas du jour au lendemain qu'un ministre des Finances accepte que d'autres ministres parlent de sa politique interne sur la base d'un rapport de la Commission. Donc nous sommes un peu coupables de la situation où nous nous trouvons et ce ne sont pas les cris d'orfraie qu'on a entendus pendant la campagne électorale qui changent grand-chose... Quand on a accepté l'Acte unique, qui a permis la relance de l'Europe, j'avais affirmé: «La compétition qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit». Je reste sur cette formule. Actuellement, la solidarité, c'est la cohésion économique et sociale (40 milliards d'euros, contre 5 milliards à mon arrivée), mais la coopération, c'est essentiel, c'est plus que le programme de Lisbonne et c'est moins que l'intégration totale des politiques. C'est ce qu'on n'a pas fait et, aujourd'hui, on le paie. En plus, depuis, la situation psychologique s'est aggravée, puisque, compte tenu du traumatisme qui atteint nos populations avec la mondialisation, il y a une quête d'identité et, aujourd'hui, il y a plus de penchant nationaliste qu'il y a dix ans. On peut l'expliquer, on ne peut pas le justifier.

Dans l'actualité récente, on est frappé: la Commission est un petit peu engourdie... Et cette résurgence de l'Europe face à la crise, c'est la résurgence du Conseil...

Oui, parce que nous sommes dans une phase où ce qui a permis de réagir, c'est à l'initiative de la Présidence Française, l'Europe des Etats et non pas l'Europe communautaire. Cela est possible dans une période brève, mais je maintiens qu'à moyen et long terme, seule la méthode communautaire permet à l'Europe de vivre et de progresser. Combien de temps mettra-t-on pour s'en rendre compte ? C'est la question. Mais une bonne connaissance de ce qui s'est passé depuis le traité de la Ceca et le traité de Rome montre que si le triangle institutionnel (le Conseil, Parlement, Commission) fonctionne, on a un processus un peu plus fluide, de vigilance sur les intérêts nationaux et européens, de préparation correcte des décisions, de prise de décisions et de suivi de celles-ci, que n'assure pas l'Europe des Etats. Et vous en aurez malheureusement vite l'illustration dans plusieurs domaines. C'est la crainte que j'ai et que je veux exprimer fortement parce que ce n'est pas une question de défendre une institution plutôt qu'une autre. C'est la leçon de cinquante ans d'expérience.

Pour autant, la Commission actuelle n'a peut-être pas brillé...

Ce n'est pas mon rôle de le dire... Simplement, ayant encore des rapports avec de nombreux gouvernements, je peux vous dire que beaucoup d'entre eux ont tendance à vouloir ignorer la Commission. C'est plus simple de dire que, quand cela ne va pas, c'est la faute à Bruxelles -une sorte de conte pour faire peur aux enfants avant de dormir- et, quand cela va, c'est le mérite du pays. Pour ma part, je m'attachais à ce que la Commission soit à la fois au service des gouvernements et la vigie de l'Europe. Un chef de gouvernement ne peut pas penser tous les jours Europe, c'est le rôle de la Commission. En revanche, puisque nous parlons un peu institutions, le Parlement européen a fait une montée en force. D'ailleurs, les autorités françaises peu enclines à s'intéresser au Parlement européen ont évolué dans le bon sens.

Quel jugement portez vous sur la présidence française?

Pour moi qui suis un mécanicien qui regarde cela dans le détail, nos fonctionnaires ont fait un travail remarquable, même dans des domaines dont on ne parle pas dans le bilan de la présidence, des textes qui ont abouti... Il faut le souligner parce qu'on parle beaucoup du président - il a ses mérites -, mais on oublie un peu l'administration et cela leur réchauffera le c?ur que quelqu'un leur dise.

La dernière idée forte de l'Europe a été l'Acte unique. D'autres étapes pourraient-elles venir quand les vents seront plus calmes?

C'est juste et cela a provoqué une forte dynamique de 1985 à 1993. Mais si on laisse de côté la problématique interne de l'Europe, de l'union dont vous parlez, je pense que les historiens diront que le grand succès de l'Europe, ce furent les élargissements successifs. Imaginez que nous ayons fermé nos portes aux démocraties qui renaissaient en Espagne, au Portugal et en Grèce et aux pays qui sortaient de la nuit du communisme...

En même temps, vous avez dit à Bruxelles, il y a une quinzaine d'années, qu'il existe un conflit entre l'élargissement et l'approfondissement...

C'est vrai. On a fait l'élargissement, on aurait dû donner plus de place à l'approfondissement. Mais pour ce faire, il fallait accepter une idée qui n'a jamais rencontré beaucoup de défenseurs: celle de la différenciation. Je pourrais reprendre la phrase de M. Genscher: «Les pays qui veulent aller plus loin ne peuvent pas obliger les autres à le faire, mais ces derniers ne peuvent pas empêcher les premiers d'aller plus avant». Or, deux des précipités chimiques qui ont réussi en Europe l'ont été par la différenciation: Schengen et l'Union économique et monétaire. Depuis, il y a une grande résistance vis-à-vis de la différenciation, notamment des nouveaux pays. Or, on ne pourra redonner du dynamisme à l'Europe que si on permet à un groupe d'aller un peu plus loin sans pour autant supprimer ou violer les règles de notre vie à 27. Il fallait proposer une communauté de l'énergie qui nous aurait permis d'avoir plus de coopération et d'intégration à l'intérieur et, enfin, une attitude commune vis-à-vis de l'extérieur. En tant qu'Européen, je souffre de voir chacun jouer les quémandeurs auprès de Poutine et Medvedev. Mais avancer à 27 dans des domaines audacieux, franchement, ce n'est pas possible, ce n'est pas réaliste.

La condition pour que cela marche n'est-elle pas qu'il y ait un vrai couple franco-allemand?

Pendant la période de dynamisme, on a exagéré le rôle du couple franco-allemand, même si je suis bien placé pour voir son importance. Quand j'étais président de la Commission, les autres pays comptaient beaucoup pour moi et permettaient des percées. Mais, c'est vrai, actuellement, il y a un sérieux problème de compréhension entre la France et l'Allemagne et c'est un obstacle pour un progrès de l'Europe.

A quoi l'attribuez-vous? Le facteur humain ou politique du couple Sarkozy-Merkel joue-t-il plus que la tendance de fond qui se dégage depuis que l'Allemagne est réunifiée?

 Du côté allemand, on peut dire que la République de Berlin n'est plus la République de Bonn. Du côté français, on peut dire que notre nostalgie de la grande nation nous fait parler avec beaucoup d'arrogance et même plus à certains moments. L'Allemagne prend conscience de sa place. Ce n'est plus l'Allemagne qui consentait à des sacrifices parce qu'elle voulait se faire pardonner. Il y a beaucoup à faire. Ce n'est pas simplement dû à la confrontation de deux personnalités assez différentes comme Mme Merkel et M. Sarkozy. C'est plus profond. Celui qui mettra la mise le premier aura beaucoup de mérite.

Ce gouvernement semble tenté par une relation franco-britannique avec le rapprochement avec Gordon Brown...

Je ne commenterai pas cela, c'est vraiment du jour le jour, je ne sais pas si cela va durer. Faire une Europe politique, dans mon esprit, «la fédération des Etats nations n'implique pas la disparition des nations», n'implique pas qu'on transfère toutes les compétences en Europe; chaque pays doit garder notamment son système social compatible avec les autres. Si on veut aller dans cette voie, il y a plus à attendre de l'Allemagne que de la Grande-Bretagne qui reste quand même sur ses positions, à savoir être dans l'Europe, une Europe grand espace économique, compétitif, mais pas plus. Il faut discuter avec la Grande-Bretagne. D'ailleurs, j'ai beaucoup d'estime pour le plan de Gordon Brown contre la crise. Mais si l'on veut se rapprocher de la Grande-Bretagne et délaisser l'Allemagne, cela signifie qu'on est pour la dilution du processus d'intégration politico-économique de l'Europe.

Quel jugement portez-vous sur les plans de relance mis en ?uvre?

Nous avons à résoudre trois problèmes. Tout d'abord, la faillite du système financier qui, avec l'affaire Madoff, passe de l'analyse économique à la condamnation morale. Que la SEC ait laissé faire cela dépasse mon entendement ! Tout cela tient dans une remarque qui n'a rien à voir avec l'analyse du capitalisme: «tout pouvoir qui n'a pas de limite tombe dans l'excès», que ce soit politique, monétaire, financier. C'est la grande leçon. Pour le reste, les gouvernements avaient affaire à la crise du système financier et pas à une crise à l'intérieur du système, et par conséquent deux crises: celle de solvabilité et celle de liquidité. Sur la solvabilité, chacun a pris les mesures qu'il entendait prendre. A mon avis, les mesures britanniques étaient plus sûres et plus fermes que les nôtres et plus compréhensibles. Quant à la liquidité, la crise n'est pas encore résolue, les banques centrales ont fait un gros travail, auquel les Etats ont ajouté la garantie des transactions, mais nous ne sommes pas sortis de cela. Or, quand le marché interbancaire ne fonctionne pas, l'économie souffre.

Deuxième problème: le ralentissement de l'économie. A mon avis, puisque nous en apprenons chaque jour, il faut être modeste. Mais il me semble qu'il faut un très bon mix entre l'aide aux entreprises et la stimulation de la demande interne. Ce mix n'est pas facile à trouver, mais on ne peut pas le faire que d'un côté, parce qu'on risque, à ce moment là, de refaire un nouveau plan en février ou en mars. Troisième élément, il y a une nouvelle phase de la crise du fordisme avec la dramatique situation de l'industrie automobile. Là, nous sommes devant des problèmes vraiment compliqués. D'un côté, l'Europe s'est courageusement engagée dans une bataille contre la pollution. D'un autre côté, l'industrie automobile doit changer ses habitudes et ses modèles. Peut-être devons nous revoir plus fondamentalement la place de l'automobile. Il faut beaucoup réfléchir sur l'avenir de ce modèle. C'est quand même le dernier pan de la société industrielle que décrivait Raymond Aron qui est en cause ! C'est pourquoi la réflexion prospective de chaque gouvernement ne doit pas porter simplement sur la société de la connaissance, les nouveaux développements de la science dans le domaine de la santé, de la communication, mais aussi sur l'avenir de l'industrie. Comment envisager l'industrie de demain et comment, au niveau européen, au moins en matière de recherche-développement, s'associer pour essayer de maximiser les chances de réussite? L'industrie reste quand même indispensable parce que l'industrie crée de la plus-value, beaucoup plus que les autres secteurs et qu'elle est une extraordinaire richesse en capital humain, en capacités humaines et techniques.

Malgré la polémique sur les prix, pensez-vous que les citoyens français se sont appropriés cette nouvelle monnaie?

Oui, dans l'ensemble. Le passage à l'euro a entraîné un surcroît d'inflation pendant un an, un an et demi, variable selon les pays: 0,2% à 0,3% en France, un peu plus en Grèce, en Espagne ou en Italie. C'est tout. Il y a eu des critiques de la part d'esprits brillants sur l'indice des prix, avec un indice des dépenses contraintes. Démagogie totale ! Faut-il vraiment, pour dire que la guerre est horrible, que la guerre ait lieu? Faut-il vraiment pour dire que l'euro est bon supposer une période où l'euro disparaîtrait ? Je ne souhaite jamais le malheur des hommes. L'homme politique ne doit jamais faire cela. Les Français se sont accommodés de l'euro et si, demain, il prenait la fantaisie à un gouvernement français de quitter l'euro, je lui souhaite bonne chance !

L'euro a protégé, mais il ne dynamise pas, disiez-vous, qu'eût-il fallu pour qu'il en fût autrement?

 Il aurait fallu que le monde politique et économique à court et à moyen terme soit un peu harmonisé dans le respect des décisions de chacun, c'est-à-dire la coordination des politiques macroéconomiques, qui aurait permis de gagner 0,5% de croissance dans la zone euro en moyenne.

On a l'impression qu'en France, en Europe - on pourrait presque citer aussi les Etats-Unis qui ne sont pas dans la zone euro - on s'appauvrit, en particulier les classes moyennes... Y a-t-il moyen de renverser cette tendance?

Deux facteurs ont joué. Le premier: la mondialisation exerce une pression sur les revenus et le niveau de vie des pays riches. Pour réagir contre cela, le crédit a été développé - la consommation, l'endettement-, c'est la voie choisie notamment par les Etats-Unis. En second lieu, les possibilités de promotion sociale sont limitées par rapport à une période de croissante forte où l'on avait besoin absolument de main-d'?uvre surqualifiée. Cela fait que les fils et les filles de ce qu'on appelle les classes moyennes ne sont pas sûrs, même avec bac + 5, d'avoir une situation meilleure que leurs parents. Si l'on ajoute à cela, ce que j'avais dénoncé dans mon livre blanc de 1993 (compétition, croissance et emploi), le risque de conflit intergénérationnel, parce que nous, adultes, prenions des décisions sans nous préoccuper des jeunes, on aboutit à ce que, moyennement, la situation des retraités est meilleure que celle des actifs. La mondialisation a pesé sur tout cela. Il ne faut pas chercher d'autre facteur. Si vous regardez la hiérarchie des revenus, vous constaterez que dans la tranche (le décile) la plus élevée, seule une partie a vu ses revenus croître très nettement. Il faut bien voir qu'il y a un marché mondial et que ceux qui veulent avoir leur place au soleil poussent, donc les classes moyennes souffrent de cela. Cela dit, je ne veux pas rentrer dans un fleuve de pleurs comme certains. A mon avis, 10 à 15% des Français ont une vie vraiment difficile et, cela vous surprendra beaucoup, une partie est dans les communes rurales. Lorsque vous vivez dans une commune rurale et que vous devez prendre votre voiture pour travailler, cela vous coûterait 200 euros par mois. Quand vous gagnez 600 à 900 euros, voyez ce que cela donne...Ce sont ceux-là qu'on oublie.

C'est pour cela qu'on ne peut pas réformer La Poste...

C'est un point important sur lequel la France n'a pas gagné la partie en Europe: les services d'intérêt général. On n'a pas réussi à faire accepter aux autres que, pour qu'un service d'intérêt général puisse être accessible à tout le monde, il doit être en partie subventionné. Ce devrait être une règle européenne. Si l'on refuse une réglementation raisonnable dans ce sens, 10% au moins des citoyens n'auront plus accès à un service qui n'aura plus de général que le nom.

 

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
ne pas parler du déficit de la balance commerciale française qui s'aggrave tous les jours dans un long article sur la situation française actuelle , il fallait le faire...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Pour autant que je sache, la poste est une création de LOUIS XI et n'avait pour but que de transmettre des informations de gouvernement à provinces. La généralisation de ce service aux particuliers ne nécessite pas un "SERVICE PUBLIC": pour bénéficier du "SERVICE PRIVE", il suffit de le payer, contrairement au "SERVICE PUBLIC" ou le demandeur doit justifier à tout moment qu'il répond aux critères. Merci à Jacques DELORS d'avoir sauvé la France en 1983: c'est l'un des rarissimes hommes d'Etat que la France ait connu depuis 50 ans
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
En fait, un pays peut sortir de l'euro, s'il refuse de continuer à financer les autres, et c'est l'Allemagne. Et dans une zone euro sans l'Allemagne, nous passerions de l'euromark à l'eurolire ou à l'eurofranc.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
à Henry, plein de bon sens : le propre du service public c'est d'être offert à tous, quel que soit le coût. Un village de 100 âmes mérite autant qu'une grande ville d'avoir son courrier à temps. Et pourtant l'acheminement d'une lettre vers ce village coûtera plus cher que la même lettre acheminée à la grande ville... Qui paie la différence ? L'envoyeur ou le receveur ? C'est là que le service public met tout le monde d'accord car la collectivité prend en charge les différences, à la hausse ou à la baisse d'ailleurs. On peut étendre ce raisonnement à l'eau, le gaz, l'électricité, les transports, la santé et tous les services dont les citoyens ont besoin quotidiennement. En somme, la société doit bien être au service de la collectivité, à travers les services publics. On peut décider de tout faire payer à son vrai prix, mais alors les plus modestes ne pourront pas obtenir les mêmes choses que les plus riches et c'est ce qui est inéquitable.
Ruiner les services publics peut conduire à des situations extrèmes comme la mort d'un homme victime d'un arrêt cardiaque à Massy (91) pour cause de manque de lits d'hôpital...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Si Jacques Delors avait accepté d'être candidat du PS en 1997, nous n'aurions pas perdu 2002 et 2007.
Merci M. Delors
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Il y a un point, mis en évidence par la crise des subprimes et qui se retrouve dans de nombreux comportements, service public ou pas. Le système des subprimes a consisté à proposer des prêts à des gens qui n'avaient pas les moyens de les rembourser en leur faisant croire que ce qu'ils achetaient allait prendre de la valeur et qu'ils pourraient s'enrichir en le revendant. Même à la bourse, bien que certains s'y laissent encore prendre, on sait que " les arbres ne montent pas au ciel". Ce qui a manqué et qui est pourtant une des bases des rapports clients fournisseurs est la prise en compte des intérêts du client par le vendeur. Dans les questions posées à JD et les points qu'il a soulevés, cet aspect fondamental n'existe pas alors que s'il était pris en compte bien des comportements inadmissibles pourraient être évités. A titre d'exemple, on s'aperçoit que la Poste force la vente du mode d'envoi "colissimo" dès que l'objet à expédier dépasse les 100 g alors que l'envoi en mode "lettre" qui va jusqu'à 5kg, conviendrait à l'expéditeur. Mais, voilà, le mode "colissimo" coûte plus cher que le mode lettre et est annoncé à j+2 au lieu de j+1. Le service public, malgré la croyance générale, ne protège pas le client. Il apparaît donc hautement souhaitable que, pour le bien de tous, l'Europe impose à tous les pays qui en font partie, la prise en compte, dans toutes les entreprises, publiques ou privées, des intérêts des clients!
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Si nous étions restés avec le franc, avec notre fâcheuse habitude de fabriquer du déficit à tour de bras, combien de fois aurions-nous dévalué ?!! Les hommes politiques de droite comme de gauche sont de piètres gestionnaires. De plus, il est très français, quand cela va mal, de dire que c'est la faute de l'euro ou de la commission de Bruxuelles, et quand cela va bien, de dire que le mérite en revient au gouvernement.

Etrange que la dette de l'Etat français n'ait pas été abordée dans cette discussion de fond brillante. Après moi le déluge : ce sera la génération suivante qui paiera !!!
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Le "service public" est un choix gouvernemental; il n'a pas de justification économique; il s'est accompagné, sous l'ancien régime, d'avantages qui se sont étendus au secteur privé et c'est tant mieux! Il serait tout de même plus juste de parler d'emploi d'Etat le mot public me choque. La France a toujours préféré l'esthétique au réalisme: nous préférons payer des redevances et des taxes plutôt que le "vrai" prix des choses!

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