La Tribune

Reportage sur une frontière américano-mexicaine, entrave au développement économique

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Isabelle Boucq, à San Diego  |   -  784  mots
Le long de cette frontière, la plus longue entre un pays développé et un pays en voie de développement avec près de 3 200 kilomètres, 10 000 immigrants sont morts depuis 1994, le plus souvent de soif ou par noyade. En parallèle, les échanges entre les deux pays ont atteint 460 milliards de dollars en 2011 (373 milliards d'euros).

« Les Etats-Unis n'ont jamais accepté que voler la moitié du Mexique en 1846 était mal. Les commentateurs conservateurs véhiculent une image des Mexicains comme des sous-humains », s'insurge Enrique Morones, le fondateur de Border Angels. Depuis 1986, son association apporte une aide humanitaire à ceux qui traversent la frontière dans des conditions dangereuses, par exemple en déposant de l'eau et de la nourriture dans le désert. Elle milite aussi pour une réforme de la politique d'immigration et la légalisation des 11 millions de sans-papiers aux Etats-Unis.

Les mythes de l'immigration

« Les mythes prévalent, comme le fait que les immigrants coûtent beaucoup d'argent au pays. Ce n'est pas vrai. Ils contribuent pour 7 milliards de dollars par an à la sécurité sociale car ils obtiennent un numéro d'identité facilement pour pouvoir travailler. Ils paient aussi la TVA comme tout le monde. On estime qu'un immigrant paie 80 000 dollars de plus qu'il ne collecte en services du gouvernement. » L'autre mythe, c'est que les immigrants prennent le travail des Américains. « Quand je parle à un groupe et que je demande si quelqu'un a perdu son boulot à cause de l'immigration, personne ne lève la main. Le fait est que l'agriculture en Californie emploie à 80% des sans-papiers. Mais il n'y a pas de raids dans les fermes. On se concentre sur les gars qui attendent du travail autour de Home Depot (une chaine de magasins de bricolage, NDLR). »

5 000 dollars pour payer les coyotes

Enrique Morones, qui est né à San Diego de parents mexicains et a reçu plus tard la nationalité mexicaine, ne supporte pas de voir ses compatriotes souffrir aux mains des passeurs. « Il faut compter environ 5 000 dollars pour traverser la frontière. Mais maintenant, les coyotes s'arrangent avec un autre groupe qui kidnappe les immigrants et leur extorque 5 000 dollars de plus. » La frontière est pleine d'ironie. « Avant, les immigrants allaient et venaient entre les deux pays. Ils rentraient chez eux une fois leur travail fini. Mais c'est devenu tellement difficile de traverser qu'ils préfèrent rester et faire venir leur famille », explique Enrique Morones qui note cependant que le nombre de candidats à l'immigration clandestine est en baisse. « Ce n'est pas grâce au mur, mais à cause de l'économie. Comme il y a moins de travail, on estime qu'il y a eu une chute d'environ 40% de l'immigration. »

Deux pays interdépendants

« Le Mexique est le deuxième consommateur de produits américains dans le monde. Il est perçu comme un pays pauvre, mais c'est une économie importante », affirme David Shirk, le directeur du Trans-Border Institute à l'université de San Diego. « Les Américains ne réalisent pas à quel point nous sommes interdépendants. De nombreux emplois américains dépendent du commerce avec le Mexique. » Pour ce chercheur en sciences politiques, une autre question importante est l'eau et les ressources naturelles. « On peut s'attendre à une bataille pour l'accès à l'eau. D'autre part, la zone de la frontière est riche en soleil et en vent. »

Une frontière-obstacle au développement économique

Pour lui, la frontière est un obstacle au développement économique. « Cette frontière et les efforts accrus pour la sécuriser font perdre 60 milliards de dollars à San Diego en opportunités économiques. C'est trop long et imprévisible pour traverser la frontière, pour les particuliers et les businesses. » Cependant, il pense qu'on est arrivé à un tournant. « Le gouvernement n'a plus d'argent. Nous allons devoir réévaluer l'efficacité de notre politique à la frontière ». Une frontière qui n'a jamais permis d'arrêter un seul terroriste, rappelle-t-il.
A l'image du complexe militaro-industriel, David Shirk estime qu'on a créé un complexe industriel de la frontière autour de la construction du mur et du personnel pour le protéger. Une de ses manifestations est la privatisation des centres de détention pour les sans-papiers, « des prisons qui devraient inquiéter les citoyens d'une démocratie » selon le chercheur.

La violence liée au commerce de la drogue

Au Mexique, la violence des cartels a fait 70 000 morts depuis 2006 même si David Shirk estime que 2012 devrait voir une baisse de 20% de la violence. « Les cartels se sont organisés pour fournir le plus gros marché du monde. C'est l'existence de la frontière qui contribue au développement de la violence. » Le 12 août à San Diego, Caravan for Peace, une initiative pour attirer l'attention sur cette violence, s'est élancée.
En passant par une vingtaine de villes dans le sud des Etats-Unis et en finissant à Washington, les organisateurs raconteront l'histoire des victimes de la guerre contre la drogue. Leur objectif est de faire changer la politique des Etats-Unis et du Mexique en matière de lutte contre la drogue et d'immigration.

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Commentaires

Cavaliere  a écrit le 16/08/2012 à 13:47 :

On devrait faire la même chose avec l'Espagne, heureusement qu'il y a les Pyrénées.