Vers un accord de libre-échange entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest

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Les négociations sont longuement restées bloquées sur la taille du marché à libéraliser: l'Union européenne plaidait pour la libéralisation de 80%, la Cédéao pour 70%. (Reuters/Akintunde Akinleye)
Les négociations sont longuement restées bloquées sur la taille du marché à libéraliser: l'Union européenne plaidait pour la libéralisation de 80%, la Cédéao pour 70%. (Reuters/Akintunde Akinleye) (Crédits : Reuters/Akintunde Akinleye)
Après dix ans de négociations, l’accord de partenariat économique (APE) entre l’UE et la Cédéao serait tout prêt d’être conclu. Les chefs d’Etat africains doivent se réunir à la fin du mois pour avaliser officiellement la libéralisation de 75% de leur marché.

Une "étape importante pour le partenariat entre l'Afrique de l'Ouest et l'Union européenne". C'est ainsi que l'UE désigne lundi l'accord de partenariat économique qu'elle est en passe de conclure avec la Cédéao. Une étape historique, aussi, après une dizaine de longues années de négociations sur un accord qui libéraliserait 75% du marché d'Afrique de l'Ouest.

Le 24 janvier dernier, les deux parties sont en effet parvenues à s'entendre sur ce qu'Isabelle Ramdoo, membre du programme de coopération économique et commerciale au Centre européen de gestion des politiques de développement (ECDPM) appelle les "négociations techniques" :

Il y avait un contentieux sur la question de savoir quelle partie allait être favorisée par l'accord. Mais à la fin du mois de janvier, des compromis ont été trouvés sur les sujets qui restaient en suspens.

L'écueil de la taille du marché dépassé

Les négociations sont en effet longuement restées bloquées sur la taille du marché à libéraliser: l'Union européenne plaidait pour la libéralisation de 80%, la Cédéao pour 70%. Cet écueil dépassé, la concrétisation de l'accord risque de s'accélérer. Selon Isabelle Ramdoo, les chefs d'Etats de la Cédéao se réuniront les 28 et 29 mars pour adopter l'accord issu des négociations.

Il prévoit, dans les faits, une exonération totale de droits de douanes des produits importés de la Cédéao vers l'Union européenne, et une exonération partielle (à 75%) de ceux pesant sur les importations de la Cédéao depuis l'UE.

La mise en oeuvre de cette libéralisation des échanges doit se faire sur une période de 25 ans, avec différents paliers qui dépendront du caractère "sensible" des denrées, détaille Isabelle Ramdoo.

Les 25% des produits les plus sensibles éliminés

Pour déterminer quelles parts du marché d'Afrique de l'Ouest - la Cédéao comprend quinze pays, le Bénin, le Burkina Faso, Cap-Vert, la Côte d'Ivoire, la Gambie, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Libéria, le Mali, le Niger, le Nigéria, le Sénégal, la Sierra Leone, le Togo + la Mauritanie qui l'a quitté en 2000 mais est concernée par l'APE - seront libéralisées, "on a regardé la liste des produits existants", détaille Isabelle Ramdoo : 

Les 25% des produits jugés les plus sensibles ont été éliminés. Ca va concerner les secteurs où les PME régionales sont bien présentes, le ciment, ainsi que sur les produits subventionnés agricoles, par exemple. Le prix des autres produits sera aligné sur le tarif extérieur commun.

A l'exception du Nigéria, du Ghana et de la Côte d'Ivoire, tous les pays de la Cédéao font partie des Pays les moins avancés (PMA), dont le budget national pourrait pâtir de la perte fiscale qu'entraînera cette zone de libre-échange.

En compensation, l'Union européenne a prévu de débloquer un budget de 6,5 milliards d'euros. "Les modalités du package de développement n'ont pas encore été finalisées, mais elles devraient représenter une partie des pertes fiscales, et une aide à des projets facilitant l'intégration régionale", explique Isabelle Ramdoo.

>> Lire : Présence française en Afrique : ce qu'il reste de la Coopération

La Cédéao à Yamoussoukro (Côte d'Ivoire), en février 2013.
La Cédéao à Yamoussoukro (Côte d'Ivoire), en février 2013. (Reuters/Thierry Gouegnon)

 

"Particulièrement inquiet"

Laurent Levard, responsable du suivi des APE au sein de la coordination nationale des ONG françaises de solidarité internationale, Coordination Sud, se dit "particulièrement inquiet". "L'Afrique avait besoin d'accords de coopération économique avec l'Europe, mais en aucun cas d'accord de libre échange comme l'APE", estime-t-il.

S'il concède que l'accord présente des aspects rassurants - "l'essentiel des produits agricoles produits en Afrique de l'Ouest y sont considérés comme sensibles" -, il juge inquiétant la volonté de permettre aux industries africains de "pouvoir s'approvisionner bon marché". "En jouant ce jeu d'un approvisionnement à bas prix, vous créez une concurrence avec des produits locaux", explique-t-il, ajoutant :

Fondamentalement, la Commission négocie en répondant aux intérêts des secteurs exportateurs de l'Europe, notamment des multinationales. Cela donnera un surplus de compétitivité aux entreprises européennes par rapport à d'autres pays émergents, mais pas un surplus de compétitivité des pays africains.

Motivations "politiques"

D'autant que les pays qui ont le statut de PMA disposent de conditions favorables d'accès au marché européen - c'est le programme "Tous sauf les armes". Dans ces conditions, pourquoi les pays africains ont-ils accepté la signature de l'accord ? "Cette signature répond avant tout à des motivations politiques", estime Laurent Levard. "Un certain nombre de chefs d'Etat d'Afrique de l'Ouest ont besoin du soutien politique de l'Union européenne ou de ses Etats membres parce qu'ils sont dans des situations difficiles."

Dans un communiqué commun, publié le 24 février, les ministres des Finances de la Cédéao ont souligné "la nécessité d'améliorer la compétitivité de la région par des investissements ciblés dans les infrastructures et l'adoption de normes communes afin de promouvoir le développement de l'Afrique de l'Ouest et son intégration dans l'économie mondiale".

Ivory Coast's President Alassane Ouattara (L), Nigeria's President Goodluck Jonathan (2nd L), Benin's President Thomas Yayi Boni and Liberia President Ellen Johnson Sirleaf (R) are pictured at the 43rd Economic Community of West African States (ECOWAS) meeting in Abuja July 17, 2013
Au premier rang, de gauche à droite : Alassane Ouattara, président de la Côte d'Ivoire, Goodluck Jonathan, du Nigéria, Thomas Yayi Boni, du Bénin, et Ellen Johnson Sirleah, du Libéria, le 17 juillet 2013 à Abuja (Nigéria). (Reuters/Afolabi Sotunde)

 

Ne pas être marginalisé

"L'idée de base de l'accord, c'est de ne pas se retrouver marginalisé", détaille Hélène Quenot-Suarez, chercheur au sein du programme Afrique sub-saharienne de l'Ifri. "Il y avait vraiment la nécessité de signer rapidement parce qu'il y a un risque de fragmentation de la zone", poursuit-elle.

"L'équilibre de la zone a changé. Quatre pays, le Nigéria, le Ghana, la Côte d'Ivoire et le Sénégal n'ont plus du tout les mêmes intérêts que les autres." Les quatre moteurs de l'économie régionale qui, n'étant pas classés dans la catégorie des PMA, ne jouissent pas des mêmes avantages que leurs voisins. Et auraient pu décider de faire cavalier seul pour accéder au marché européen.

>> Lire : France-Nigéria: les raisons d'un rapprochement

Débouchés économiques

Pour l'Europe, cet accord de long-terme, qui est aussi une mise en conformité aux normes internationales de l'OMC, permet de "ne pas perdre le lien avec ces Etats qui sont, on l'oublie trop souvent, nécessaires à l'Union européenne en tant que débouchés économiques", explique encore Hélène Quenot-Suarez :

Le Ghana, croissance à deux chiffres, Côte d'Ivoire, Sénégal, pas seulement des partenaires éco qui vont exporter, mais aussi des marchés extrêmement importants dans des secteurs comme les télécoms, la banque... La croissance des classes moyennes fait émerger de nouveaux marchés.

>> Lire : Afrique, l'heure du réveil tant attendu ?

Le chemin est encore long

Toutefois, Isabelle Ramdoo, du Centre européen de gestion des politiques de développement, temporise. Si les chefs d'Etat africains s'accordent à la fin du mois, le texte devra ensuite être adopté par l'Union européenne, avant que sa validité légale ne soit vérifiée. Il sera traduit en 15 ou 16 langues officielles, avant de pouvoir être officiellement adopté lors d'une cérémonie de signature, définitive celle-là.

"Ca, ca prend du temps", fait-elle observer. Et de citer l'exemple d'un APE concernant l'Ile Maurice, sur lequel les négociations ont cessé en 2007. Il avait fallu patienter jusqu'en 2009 pour qu'il soit définitivement signé. Et il ne s'agissait alors de libéraliser l'économie que d'un pays… Pas seize.

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a écrit le 20/03/2014 à 22:00 :
Le principe d'ouverture vers l'Afrique sub-saharienne est bon, mais le diable est dans les détails, il ne faudrait pas que ca casse le début de décollage économique de cette région du globe avec qui nous avons beaucoup de liens. Si cela réussit, c'est une chance formidable pour l"Europe. Entre un accord USA-UE et un accord Cédéao-UE, je n'hésite pas une seconde, je prend le second.
Réponse de le 21/03/2014 à 9:49 :
Un accord de libre échange avec les pays d'afrique de l'ouest serait catastrophique pour l'économie de ces pays. Il sont loin d'être suffisamment compétitif pour cela.
Réponse de le 21/03/2014 à 11:34 :
@xy

Je vous conseille de relire Ricardo, vous y lirez que même un pays moins compétitif verra sa situation s'améliorer par le libre échange grâce à la spécialisation.
Réponse de le 21/03/2014 à 14:00 :
Il y a des pans entiers dans lesquels l'UE n'est pas compétitive par rapport à l'afrique; le cacao, le coton, l'arachide, les matières premières minérales, les hydrocarbures, le bois, les fruits exotiques et j'en oublie. Bref, il y a surement moyen de commercer de façon équilibrée. Notre croissance ici dépendra de la croissance du continent africain et les perspectives sans être aussi fortes que celles de la chine des années 80, sont gigantesques. Sans compter que c'est moins loin et que beaucoup de locaux parlent le français.
Réponse de le 21/03/2014 à 21:57 :
@Shi
Je vous conseille de lire des livres d'histoire et de vous en tenir aux faits au lieu de croire en des théories aussi douteuses que celle des avantages comparatifs.
Citez moi des régions qui se sont développé grâce au libre échange. Ne cherchez pas, cela n'existe pas ! Tout les grands pays sont passé par une très forte protection de leur industrie au début de leur développement.
Le libre échange est uniquement profitable entre pays ayant un niveau économique équivalent, ce n'est pas le cas ici ...
@@xy "Il y a des pans entiers dans lesquels l'UE n'est pas compétitive par rapport à l'afrique; le cacao, le coton, l'arachide, les matières premières minérales, les hydrocarbures, le bois, les fruits exotiques"
C'est parfaitement vrai mais aucun pays n'est sortie de la misère grâce au fruits exotiques. Ces secteurs ne profitent réellement qu'a une infime partie de la population.
a écrit le 20/03/2014 à 20:37 :
La main d’œuvre chinoise devenant cher les industriels se tournent vers l'Afrique pour toujours plus de bénèfs... Et qui en paye les conséquence? Toujours nos pays qui délocalisent. Vivement que les entreprises arrêtent leurs politiques du tous plein les poches et qu'elles refleurissent dans les pays d'Europe.
Réponse de le 21/03/2014 à 20:30 :
a nous consommateurs de faire preuve d intelligence dans nos achats.
c est la seule chose qu aucun politique idiot ne pourra nous enlever !
Réponse de le 30/03/2014 à 13:37 :
@aaa
Oui c'est sûr que les Européens souffrent beaucoup plus des délocalisations que les africains des prédations de l'Europe et autres pays !
Bien sûr !
a écrit le 20/03/2014 à 19:46 :
Tout est bon pour rabaisser la superbe "des pays coloniaux", fronde menée par les USA pour aller vers leur mondialisation.!
Réponse de le 05/02/2015 à 17:33 :
C pas normal je ran grasa a dieu e a maire wade longue vie a wade

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