Un piège nommé dollar (1/4) : la mort annoncée d'une "relique barbare"

 |   |  1565  mots
Au cours des siècles passés, l'or et les métaux précieux en général garantissaient la valeur des monnaies internationales. Ces deux pièces d'or romaines retrouvées à Londres témoignent de la puissance économique de de Rome du temps de l'Empire.
Au cours des siècles passés, l'or et les métaux précieux en général garantissaient la valeur des monnaies internationales. Ces deux pièces d'or romaines retrouvées à Londres témoignent de la puissance économique de de Rome du temps de l'Empire. (Crédits : Reuters)
Nous dirigeons-nous vers un monde où le dollar ne sera plus roi? Après l'euro qui n'a jamais réussi à lui faire concurrence, les regards se tournent désormais vers le yuan, lancé dans un mouvement d'internationalisation progressif et méthodique. Dans ce premier volet, La Tribune conte la genèse d'une monnaie qui a mis fin au primat de l'or.

"Ce qui fait la force d'une monnaie, c'est la puissance d'une économie".

Par cette formule simple prononcée le 15 août 1971, le président Richard Nixon met fin à la convertibilité du dollar en or et fait entrer le monde dans l'ère des changes flottants. A l'époque, les observateurs s'attendent à l'effondrement du billet vert, symbole de l'hégémonie américaine et monnaie internationale à l'influence inégalée dans l'Histoire. C'est le contraire qui arrive : loin d'affaiblir le dollar, cette décision renforce sa position dominante.

Jusqu'à ce coup de poker de Richard Nixon, ce sont les métaux précieux qui servaient de garantie aux monnaies internationales. Plus précisément, une monnaie internationale, avant 1971, était une monnaie de métal qui avait cours au-delà des frontières d'un pays parce que l'on avait confiance dans sa valeur intrinsèque. La monnaie servait alors essentiellement à faciliter le commerce, suivant le modèle dégagé en 1776 par Adam Smith dans son ouvrage fondateur Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.

Au début, il y avait le métal

Le solidus, ou "dollar du Moyen-Âge", comme aimait à l'appeler l'historien Roberto Sabatino Lopez, en est un exemple. Frappé à Byzance, il sert de monnaie d'échange dés sa création par Constantin Ier, au début du quatrième siècle. Il tient sa force de l'extraordinaire stabilité de la quantité d'or contenue dans ses pièces qui garantit sa valeur et évite ainsi le risque pour les commerçants de se faire berner. Il étend alors sa zone d'influence jusqu'en Asie.

Mais à partir du XIe siècle, la guerre et les dépenses somptuaires de l'empereur Constantin Monomaque épuisent les stocks d'or byzantins. Pour faire face à ses engagements, il décide d'alléger le poids en or de ses pièces. Les banquiers et les commerçants ne sont pas dupes. Le solidus dévalué n'inspire plus confiance et son influence s'effrite. Faisant place à de nombreuses autres monnaies garanties par l'or, par l'argent, ou par les deux dans le cas du bimétallisme. En mal de liquidités et doté d'une monnaie dépréciée, l'Empire Byzantin décline. Le thaler, cette monnaie d'argent germanique puis symbole de la puissance espagnole qui va inspirer le dollar lors de sa création en 1785 en est un autre exemple.

Mais le métal n'est pas pratique car il est compliqué à transporter, et les pièces de monnaie s'usent. Ce qui conduira à une première grande innovation avec la création d'un billet de banque convertible en or émis par l'Angleterre en 1694, inspiré par le papier monnaie chinois, sans remettre en cause le primat du métal. En revanche, le risque d'inflation et de détérioration du taux de change deviennent illimités.

L'étalon-or, visant à supprimer le risque de change et de guerre commerciale en évitant les dévaluations, s'impose ensuite au niveau international au XIXe siècle. Du dollar à la livre sterling, qui était alors la monnaie largement dominante, en passant par le franc et le deutsche mark, toutes les monnaies à vocation internationale y ont été soumises. Concrètement, l'étalon-or signifie que les pièces contiennent une quantité fixe d'or et que les billets sont convertibles en or selon une parité fixe elle aussi.

"Un eagle américain n'était en fait qu'une simple dénomination de l'or, de la même manière qu'en 1999, le deutschemark et le franc français n'étaient techniquement que des dénominations de l'euro", explique John Chow dans "A History of Monetary Unions".

Dés la conversion de facto du dollar à l'étalon-or, c'est-à-dire sans passer par la loi, en 1873, les réticences se font sentir.

Stabilité ou croissance, telle est la question

Les agriculteurs des Grandes Plaines et du Sud des États-Unis, très endettés et en mal de financement, dénoncent notamment à la fin du XIXe siècle le principal défaut de l'or : il est rare. Pour eux, le stock limité du précieux métal et la parité fixe or/dollar empêchent d'augmenter la masse monétaire et provoquent un assèchement du crédit, ou "credit crunch", qui limite le potentiel de croissance.

"Le stock d'or grossit chaque année au fur et à mesure que l'or est extrait. Mais le rythme de croissance dépend de l'or découvert", explique John Chow dans son ouvrage.

Déjà, le postulat d'Adam Smith en prend un coup. En effet, le débat de l'époque revient à se poser la question de ce qu'il faut privilégier entre stabilité monétaire et croissance. Pour les agriculteurs, la réponse ne fait pas de doute. Il faut revenir au bimétallisme en redonnant cours à l'argent en plus de l'or, ce qui permettrait de libérer le crédit, tout en provoquant un peu d'inflation pour alléger le poids de la dette. Le "Greenback party" (parti du billet vert) va plus loin et propose de supprimer toute référence à une garantie - comme ce fut le cas durant la Guerre de sécession - lors des élections de 1876, 1880 et 1884.

William Jennings Bryan, candidat démocrate à la présidentielle de 1896 en mal de voix, fait finalement de l'abandon de l'étalon-or son cheval de bataille, mais l'idée des agriculteurs ne fait pas florès. Le démocrate est battu et l'or reste le métal roi, sans même être complété par de l'argent. En 1900, alors que paraît le conte "Le magicien d'Oz", inspiré de ces débats enflammés, les États-Unis inscrivent l'étalon-or dans la loi.

Il est finalement abandonné dans des conditions tragiques quelques années plus tard. En août 1914, l'Europe sombre dans la guerre et a besoin d'argent pour s'armer. Comme souvent en temps de guerre, la planche à billets fait son œuvre. Les États-Unis suivent.

"Les gouvernements belligérants, incapables, trop timides ou trop aveugles pour emprunter ou pour augmenter les impôts afin de se procurer les ressources dont ils avaient besoin, ont imprimé des billets de banque pour équilibrer leurs comptes", raconte l'économiste britannique John Maynard Keynes, dans son best-seller de 1919, Les conséquences économiques de la paix.

La Grande Guerre laisse derrière elle une Europe en ruine, et l'Allemagne se voit imposer par le Traité de Versailles de lourdes réparations de guerre sous l'impulsion du français George Clemenceau et de son homologue anglais. L'or redevient monnaie courante à partir de 1925, dans le sillage de la Grande-Bretagne, suite aux accords de Gênes de 1922. John Maynard Keynes est l'un des rares à s'opposer tant au Traité de Versailles qu'au retour de l'étalon-or, qu'il qualifie dans une formule restée célèbre de "relique barbare".

"Dépenser comme si nous étions en guerre"

Tandis que l'Allemagne s'enfonce dans l'hyperinflation en imprimant de la monnaie pour faire face à ses trop lourds engagements, les États-Unis nagent à pleines brasses dans les "Années folles". A la faveur de la guerre, notamment, la toute jeune Réserve fédérale américaine (Fed) chargée de stabiliser le système bancaire américain détient la majorité des réserves d'or mondiales. La planche à billet tourne à plein régime et provoque la survalorisation des indices boursiers... jusqu'au krach, un fameux jeudi noir de 1929. Par contagion, une panique bancaire provoque la faillite du système financier. Les banques ne disposent en effet pas de réserves d'or suffisantes pour faire face au "bank run".

L'ajustement structurel mené par le président républicain Herbert Hoover et la politique de stabilité des prix de la Fed rendent les financements introuvables. Le pays plonge dans la récession, et le monde avec.

C'est la gueule de bois... jusqu'à l'élection de Franklin D. Roosevelt qui lance le 4 mars 1933 lors de son discours d'investiture à la présidence des États-Unis une célèbre formule:

"Nous devons dépenser comme si nous étions en guerre".

Comme en période de guerre, l'or est vu comme un carcan qui rend la monnaie trop rare. Sous l'impulsion de John Maynard Keynes, devenu son conseiller économique mais avec qui les relations sont tendues, le président démocrate suspend l'étalon-or, interdit la détention du métal jaune et lance le célèbre New Deal, fait de grands travaux et d'emplois pour les jeunes. La Fed, qui récupère les réserves d'or du pays dont la détention est interdite ouvre les vannes du crédit.

Dans le même temps, l'Allemagne, très durement touchée par la crise se remet en se lançant dans une course à l'armement, une politique ouvertement belliqueuse en vue de s'emparer de bassins industriels qui inquiète le monde, et des grands travaux impulsés par Adolf Hitler. L'effondrement généralisé cesse, puis l'économie redémarre, dopée par l'effort de guerre de la Seconde guerre mondiale dans laquelle les États-Unis se lanceront eux aussi. L'or et les monnaies métalliques vivent leurs dernières heures. Le roi dollar, qui s'est déjà considérablement renforcé durant l'entre-deux guerres, est à la veille d'un règne sans partage sur le monde.

Épisodes suivants

>> Un billet vert "aussi bon que l'or" (2/4)

>> L'âge des pétrodollars et de la financiarisation (3/4)

>> Yuan, euro, bancor, statu quo... et demain ? (4/4)

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 01/09/2014 à 16:38 :
Nous avons une bien meilleure solution disponible aujourd'hui: le bitcoin. Le nombre de bitcoin est limité, la sécurité des transactions est parfaite, et sont fonctionnent ne dépend pas des caprices d'une banque centrale, ou d'un état central.
Réponse de le 01/09/2014 à 17:07 :
sauf que le bitcoin est imaginaire. Lorsque j'ai un Napoléon 20 F or dans la main, j'ai quelque chose qui possède une valeur intrinsèque. La magie du Bitcoin, c'est qu'on le paye avec un titre de crédit (un billet) ou de l'argent virtuel (virement sur un compte) pour acheter ... du vent, une autre valeur virtuelle. Tous ceux qui possèdent des bitcoins ne possèdent rien.
Réponse de le 01/09/2014 à 17:20 :
@future: on limite la quantité de monnaie en circulation et d'un seul coup, on lance l'assouplissement quantitatif (émission de 85 milliards de dollars par mois) La sécurité des transactions est tellement parfaite que l'on a assisté à des défaillances :-) En revanche, on peut en effet se demander pourquoi les banques centrales ont besoin de l'intermédiation des banques commerciales :-)
a écrit le 01/09/2014 à 15:14 :
ce qui fait la force d'une monnaie, c'est aussi la stabilité legale de sa jurisdiction (par exemple le franc suisse) et l'independence politique de la banque centrale (par example la Buba, jusqu'a ce que Kohl annonce la parité du deutschmark avec le ost deutschmark). Ce ne sont pas les mafias de l'EU et de l'ENA, ou le politburo a Beijing qui vont changer ca...
a écrit le 01/09/2014 à 14:52 :
Que l'€ n'ai pas fait de l'ombre au $ est un mensonge éhontée .Au moment de la création de l'€ quelle était la parité !1 $ pour 0,7 € !Aujourd'hui c'est linverse .Pourquoi ? Les reserves de changes des pays étaient essentiellement en $ ,elles se sont diversifiées pourquoi !Les capitaux flottants qui se placent ici ou là à travers le monde viennent en grande partie en Europe pourquoi !
Réponse de le 01/09/2014 à 16:30 :
Le dollar actuellement est une monnaie de singe et c'est un secret de Polichinelle. La planche à billets de la Fed tourne selon les ordres du Département d'Etat mais il n'y a plus de l'or pour se porter garant à ces émissions de billets verts. L'équilibre du dollar c'est celui d'un château de cartes – d'où viendra le souffle pour lui faire tomber ?
a écrit le 01/09/2014 à 12:45 :
À quoi bon favoriser la monnaie d'un seul pays et lui donner des royalties pour rien ? Il faut revenir aux monnaies nationales et les utiliser contre les autres devises dans les transactions internationales. Aussi simple que dire bonjour.
a écrit le 01/09/2014 à 12:10 :
Et depuis 1971 et le non respect des accords de Bretton Woods, les USA vivent sur le dos du monde : le dollar étant référencé sur rien, le pétrole devant être acheté en dollar, la planche à billets tourne à plein régime et permet aux USA de vivent aux dépend des autres, d'acheter toutes les entreprises internationales pour rien et gare à ceux qui veulent mettre ce système à bas !!!
Réponse de le 01/09/2014 à 12:46 :
C'est exact, divinez donc qui est le renard et qui est l'âne dans cette histoire.
Réponse de le 01/09/2014 à 13:23 :
@candide: le fameux Nixon Round d'août 71 est en effet le coup de grâce, mais les principaux responsables sont quand même nos dirigeants qui, au lieu de construire une Europe forte capable de parler d'égal à égal avec les grandes puissances existantes ou potentielles, nous ont vassalisé aux US :-)
a écrit le 01/09/2014 à 11:14 :
C'est la Chine qui a inventé le billet (papier-monnaie).

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :