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Mario Mauro : "l'UE doit se concentrer sur quelques grands dossiers, peu nombreux mais importants"

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Le probable prochain président du parlement européen, l'Italien Mario Mauro, plaide dans un entretien exclusif à La Tribune pour "un nouvel élan de l'intégration européenne", notamment sur l'immigration, l'énergie et la politique étrangère et de défense. Pour la confirmation de José Manuel Barroso à la Commission, son groupe parlementaire devra passer un compromis avec les socialistes, voire les libéraux. Cet actuel vice-président du parlement européen est favorable à "un rôle politique pour la BCE" et au lancement d'un emprunt européen (Eurobond) pour financer des infrastructures européens communes. Ce député européen du parti de Silvio Berlusconi, le Peuple de la Liberté, estime que le prochain président permanent du Conseil européen pourra avoir en politique étrangère plus de poids que le président américain.

Mario Mauro

La Tribune : le fossé entre les citoyens européens et le parlement européen semble grandir, au vu de la forte abstention dans les différents pays-membres lors des élections. De par vos responsabilités au parlement, comment pensez-vous réduire cette distance ?

Mario Mauro : Le médiocre taux de participation aux élections européennes porte un rude coup à la crédibilité de l'ensemble du projet européen. Nombreux sont ceux qui y voient un problème de communication. Mais, selon moi, c’est plutôt un problème de démocratie : tant de choses importantes sont décidées à Strasbourg mais les citoyens n’en savent rien. La solution n'est pas d'améliorer la communication portant sur le travail des institutions européennes mais d'associer davantage les citoyens aux décisions, en renforçant le rôle du parlement européen, la seule institution soumise au vote populaire. Le parlement doit aller plus à l’essentiel, privilégier de grands thèmes débouchant sur de grandes décisions. Cela lui permettrait d’ailleurs de mieux contrôler et orienter le travail de la Commission européenne.

Malgré une chute de la participation dans la Péninsule, l’abstention y demeure moindre qu’ailleurs en Europe…

En effet. D’ailleurs tout comme les peuples français et néerlandais avaient été écoutés après leur rejet de la Constitution, il serait juste de récompenser ceux ayant le plus voté aux élections d'hier. Les Italiens, qui affichent un des plus forts taux de participation, devraient obtenir satisfaction dans leur volonté de promouvoir une politique européenne commune en matière d'immigration, d'énergie et de politique étrangère et de défense.

Afin de pouvoir reconduire José Manuel Barroso à la tête de la Commission, votre famille politique, le PPE, aura besoin d’alliés au parlement. Les trouverez-vous parmi les socialistes ?

Il est clair qu'une certaine forme d'accord avec au moins une partie du groupe parlementaire socialiste devra être trouvée. Mais tout dépendra aussi de la naissance ou pas de nouveaux groupes parlementaires, notamment d’où iront les Conservateurs britanniques qui veulent sortir de notre groupe. Je ne les vois pas aller nulle part. Pour parvenir aux 376 voix nécessaires au parlement pour une approbation, il y a plusieurs scénarios possibles comme une entente avec le groupe libéral, avec les Conservateurs britanniques sortis du PPE. Rien n’est joué.

Le chef des sociaux-démocrates allemands, Franz Müntefering, a récemment fait comprendre qu’il ne s’opposerait à la réélection de Barroso…

J’ai noté cette déclaration mais elle ne correspond pas exactement à celles de sociaux-démocrates importants au parlement européen comme Martin Schulz ou Pervenche Béres, plus durs face à Barroso. Il faudra voir si les députés suivront ou non la ligne de leur parti. La question n’est pas Barroso plutôt que quelqu’un d’autre mais le mandat que l’on lui confie. Le mois prochain au parlement, nous devrons définir quel mandat nous donnerons à la prochaine Commission pour un nouvel élan de l'intégration européenne, pouvant convaincre les citoyens. En somme dire clairement ce que doit faire l’Europe, quelles sont ses priorités.

Pour vous justement que doit faire l’UE en priorité ?

L'Union européenne doit se concentrer sur quelques grands dossiers : peu nombreux mais importants : une politique commune de l’énergie, de l’immigration et dépasser la difficulté historique à se doter d’une politique étrangère et de défense commune. Certes nous essaierons d’atteindre un bon accord sur le prochain budget de l’UE mais cela est déjà moins prioritaire. Qui peut penser que Malte, seule, puisse résoudre le problème de l’immigration ? Il faut une stratégie européenne sur l’immigration, garantir la légalité. Le phénomène migratoire ne peut en effet être la solution aux problèmes démographiques, au fait que les Italiens, les Allemands et les Espagnols n’ont plus d’enfants: il faut plutôt des mesures de politique familiale incitant les personnes à fonder une famille. L’UE a un rôle à jouer ici, sinon la hausse de l’immigration augmentera le fossé culturel et de dialogue entre les divers groupes ethniques.

Pour le poste de président permanent du Conseil européen, la fonction qui sera créée une fois le traité de Lisbonne ratifié, Silvio Berlusconi propose Tony Blair ou José Maria Aznar. Avez-vous déjà des discussions pour cette nomination ?

Non. Mais tous les noms cités jusqu’ici sont tout à fait dignes pour cette fonction. Personne n’entamera cette discussion tant que nous ne sommes pas sûrs de la ratification du traité de Lisbonne. Le parlement européen ne doit pas cependant rester marginal dans ce débat : son devoir est aussi d’exprimer le désir des citoyens sur le leadership européen.

Aucun nom italien ne circule pour cette fonction de président du Conseil européen ou même pour celle du nouveau Haut-représentant… Pourquoi ?

Pour les mêmes raisons pour lesquelles aucun nom français ne circule : Italiens et Français préfèrent peut être attendre car la ratification de Lisbonne n’est pas acquise.

Cette ratification et donc entrée en vigueur du traité de Lisbonne est encore menacée selon vous ?

Sans vouloir être alarmiste, il y a encore de nombreux obstacles pour cette entrée en vigueur, hormis le cas irlandais : la ratification par la République tchèque et la Pologne et aussi l’examen du traité par les juges de la Cour constitutionnelle allemande. S’il devait y avoir des difficultés, il faudrait avoir une claire vision pro européenne, dire quelle est l’ambition de l’Europe. Si l’européisme devait être perçu comme étatisme, bureaucratie, dirigisme, tendance à freiner la créativité des individus et sauvegarde des lobbies, cela débouchera sur une plus grande prise de distance encore de la part des peuples. Si le traité ne devait pas être approuvé nous devrions très rapidement proposer un système de gouvernance, de valeurs partagées extrêmement reconnaissables et facilement interprétables dans lesquelles les gens se reconnaissent et non vouloir maintenir les équilibres institutionnels en Europe.

Au sein de votre groupe, le PPE, il n’y a pas de position commune sur l’adhésion de la Turquie à l’UE : vous y êtes favorable mais les députés français de l’UMP et allemands de la CDU-CSU y sont opposés.

C’est un faux problème. Je ne pense que cela joue pour ou contre l’adhésion de la Turquie. En 2004 le rapporteur du parlement européen sur la Turquie avait indiqué que son entrée n’était pas possible en se basant sur les critères de son adoption des acquis communautaires. Il est cependant important de travailler pour ôter les obstacles à l'adhésion de la Turquie à l'UE même si on ne sait pas combien de temps cela prendra. L’histoire récente nous montre que nous ne pouvons être vingt-sept Etats-membres avec les règles de douze. Ce n’est pas seulement le problème de la Turquie.

Avec l’expérience de la crise en cours, serait-il nécessaire de faire évoluer le mandat de la Banque centrale européenne (BCE) pour tenir compte d’objectifs de croissance, d’emploi comme pour son homologue américaine, la Fed ?

La BCE doit avoir aussi un profil politique, sans remettre en cause son indépendance et sa rigueur. Dans ses évaluations elle ne doit ignorer le débat politique européen. Il faut aller au-delà de la simple coordination entre la Banque centrale européenne (BCE), les banques centrales nationales et les institutions de surveillance financière, donc dire plus clairement qui fait quoi et donner un profil politique à la BCE. Aujourd’hui, avec l’évolution institutionnelle de l’Europe dans son ensemble, je m’interroge aussi sur le rôle de la BCE. Elle ne doit pas être au service des gouvernements nationaux mais des priorités et ambitions de l’UE.

Comment évaluez-vous vos chances d’être le prochain président du Parlement européen ? Les autres députés italiens vous soutiendraient-ils contre votre adversaire, le député polonais Jerzy Buzek ?

Nous parlons d’un nom pour une institution représentant tous les citoyens européens. J’estime et apprécie Jerzy Buzek. Mais pour ce match de finale de coupe du monde: l’entraîneur mettra sur le terrain celui qui peut marquer un but. Pour cette nouvelle législature, le parlement doit donner un nouvel élan à l’UE, vaincre le mythe du politiquement correct pour avoir plus de courage et détermination pour atteindre des objectifs, mettre sous pression la Commission, être un interlocuteur solide face aux gouvernements. Cela posé, nous saurons qui peut le mieux remplir cette mission de président du parlement

Le chef de l’opposition de centre-gauche, Dario Franceschini, vous a comparé à un jouer de football mineur, Beccalossi, face à un Maradona.

Franceschini ne m’a jamais vu jouer : cela m’amuse d’ailleurs car j’ai été un supporter ardent de l’équipe de Naples de Maradona !

Certains disent que votre parti, le Peuple de la liberté (PDL) ne bénéficie pas de beaucoup de crédit comme pro-européen au sein du PPE…

Soyons précis, en dix ans au parlement européen, Forza Italia (parti à l’origine du PDL, ndlr) a suivi à 100% les consignes de vote du PPE. Aucun autre parti conservateur, pas même la CDU allemande, n’a été aussi fidèle à ces consignes du groupe.

Le parlement s’est surtout distingué lors de la dernière législature par son action sur les tarifs de téléphonie mobile ou le droit des passagers aériens. Ces missions sont-elles suffisantes ?

Le parlement européen doit continuer à mettre en œuvre le marché intérieur européen, par l'harmonisation, sans augmenter la bureaucratie et étouffer la créativité; Ce n’est pas facile mais il peut atténuer les structures bureaucratiques de la Commission. Il est singulier que le Parlement et les autres institutions européennes soient absentes de la politique étrangère, des questions de paix et de guerre : la paix est pourtant ce que nous Européens savons faire le mieux.
Cela m’angoisse de voir que certains pays membres ne veulent pas l’élargissement de l’UE à des pays du sud-est des Balkans car si nous arrêtons ce processus nous alimenterons les risques de conflits. Leur entrée dans l’UE est un gage de leur engagement pour la paix.

Une fois ratifié le Traité de Lisbonne, le président du Conseil européen pourra avoir le même impact qu’un Barack Obama dans son discours du Caire la semaine dernière ?

Le discours d'une personnalité parlant au nom de vingt-sept Etats qui ne sont pas l'Utah, le Wyoming et le Kansas, mais la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, l'Italie, l'Espagne et les autres avec leur poids culturel, historique et politique, aura plus d'impact que le président Obama la semaine dernière au Caire. On a déjà vu lors de la crise géorgienne qu’avec un minimum de volonté politique, la mobilisation de quelques leaders, une force politique se voit et parvient à des résultats.

L’Italie semble peiner à faire valoir ses propres propositions au sein de l’UE, à l’instar de son idée d’un emprunt européen (Eurobond) pour financer des infrastructures communes.

L’initiative des Eurobonds est venue de deux députés italiens du parlement européen, je suis un d’eux. Seul manque le courage pour lancer cet emprunt européen (Eurobonds), c'est-à-dire d'une dette publique externe pour financer des infrastructures.

Les Allemands y sont peu favorables.

Personne n’a pu m’expliquer quel risque cela représente pour eux. Quel est l’Etat européen le plus solvable ? Le pays membres qui a une dette publique plus basse ou celui qui la plus grande part d’épargne privée en Europe, comme l’Italie ? L’Italie a une grande dette publique mais elle est aussi l’Etat le plus solide du point de vue de l’épargne en Europe et est moins touchée par la crise financière car ses entrepreneurs ont moins misé sur les produits financiers dérivés.

Une introduction des Eurobonds est envisageable ?

Je pense qu’il faudrait le faire. Ce pourrait être une des ambitions de la prochaine Commission de faire une proposition sur ce thème.

Sur l’énergie, le gouvernement italien actuel n’a guère suivi une orientation pro-européenne, le groupe pétrolier contrôlé par l’Etat italien, l’ENI, soutient le gazoduc russe concurrent du gazoduc européen Nabucco, pourtant soutenu par la Commission européenne.

L’ENI est une grande société privée qui a sa stratégie. Le gouvernement italien a évoqué plusieurs fois la nécessité d’une politique commune de l’énergie. Et d’ailleurs ma position, européiste, dans ce cas ne coïncide pas forcément avec celle du gouvernement italien. J’ai été rapporteur au parlement pour les réseaux européens de l’énergie, mais dans le dernier budget de l’UE l’argent n’a pas été débloqué à cet effet et donc Nabucco est aujourd’hui seulement un tracé.

Propos recueillis à Milan par Frank Paul Weber

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