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Quels sont les challenges que vous anticipez pour les chefs d’entreprise dans un environnement qui s’annonce de plus en plus compétitif mais aussi instable ?
Je vais vous répondre ce que je dis aux employés d’IBM mais aussi à mes enfants qui ont votre âge. Aujourd’hui, vous avez besoin d’une multiple dimension de talents. Vous avez besoin d’approfondir un domaine clef, que cela soit la finance, les mathématiques, la science informatique, les sciences physiques, l’architecture, etc. Vous devez vous y donner à fond car vous travaillez alors pour votre propre marque. Le monde va évaluer votre expertise et votre talent, donc vous avez besoin de vous différencier. Parallèlement, vous devez avoir une expérience la plus large possible. Si vous êtes spécialistes des sciences, pensez à étudier les humanités.
Le monde est beaucoup plus horizontal et connecté aujourd’hui. Vous devez être capable d’apprécier les situations tout en possédant un talent unique. Vous devez aussi apprendre à vous connecter avec différentes organisations multiculturelles. Il existe une énorme création de richesses et de talents dans les pays émergents. Vous devez comprendre ce qui ce passe, respecter cette dynamique et vous y intégrez pour en profiter. Mon conseil est assez simple : ayez à la fois un horizon d’intérêt large et approfondissez vos domaines d’excellence.
Bien sûr, vos professeurs d’HEC vous demanderont peut-être uniquement d’approfondir. J’ai envie de leur dire : lâchez leur la grappe. Et vous, allez faire du réseau social, non pas en ligne mais dans des bars.
La société IBM est née en 1911. Les technologies qu’elle a développées au cours des dernières années ont révolutionné le monde. Quelle est la vision d’IBM pour les cent prochaines années en terme sociaux, économiques et technologiques ?
Nous avons posé cette question à nos scientifiques. Ils sont parvenus à faire une projection de 20 à 25 ans sur l’évolution technologiques. Le premier point important est ce qui s’appelle l’analyse des données en temps réel. Au cours des dix prochaines années, on va créer 35 zetaoctets de données, c’est 3,5 multiplié par 10 à la puissance 29. On parle alors de « Big Data ». La question actuelle est de parvenir à les analyser en temps réel. A ce sujet, nous avons fait une offre gratuite à quelques banques centrales de prendre leurs données et de modéliser l’ensemble du système financier pour en prévoir les risques systémiques. Elles n’ont pas voulu accepter. Mes chercheurs en mathématiques, qui ont déjà décroché un prix Nobel, sont persuadés qu’ils peuvent le faire. Et s’ils le réalisent, ils auront un autre prix Nobel mais personne ne veut leur confier les données. Même si leur travail reste gratuit.

Aujourd’hui, nous avons Watson, qui comprend le langage naturel (Watson est un superordinateur qui a gagné au jeu télévisé américain Jeopardy). Jusqu’à un passé récent, nous devions comprendre la manière de fonctionner des machines pour les programmer. Sur Internet, avec Google, si vous lancez une recherche, vous obtenez au moins 50 réponse et c’est votre cerveau qui va choisir la bonne. Avec Watson, nous pouvons obtenir la bonne réponse en anglais de tous les jours. Nous l’avons également fait en allemand pour démontrer ses capacités à la chancelière allemande (au Cebit de Hanovre). La différence est que Watson peut faire une recherche pour vous et donner une réponse sur la base d’un critère statistique : 95 fois sur 100, voici la bonne réponse à ce type de question. Et on peut faire beaucoup de choses avec cela.
Nous avons aussi de la recherche très futuriste, du type guerre des étoiles. Nous avons montré une puce électronique en trois dimensions dont les circuits internes simulent les synapses du cerveau humain. Elle existe dans nos laboratoires. Elle permettra de réduire considérablement l’énergie consommée par un centre de données. Avec ce type de technologies, les opportunités sont illimitées.
Comment faire pour opérer dans un monde compliqué tout en restant une entreprise citoyenne ?
Il faut savoir donner à la société. Nous avons une présence dans 170 pays et nous demandons à nos employés de prendre un jour et de faire quelque chose qui peut servir à leur communauté. Les grandes entreprises ont toute liberté d’agir lorsqu’elles rendent service à la société. Si elles ne pensent qu’à leurs intérêts, elles risquent une réaction négative de la société. Nous l’avons appris avec la Commission Européenne et le Département américain de la Justice.
Watson a gagné le jeu Jeopardy. Qu’allez-vous en faire ?
Watson n’est pas parfait. Il est nul pour la mode et la culture populaire. Mais on peut l’utiliser efficacement dans la recherche contre le cancer. Il peut aussi servir à la détection anti-fraude dans le commerce et notamment le paiement par téléphone portable.
IBM est présent dans plus de 170 pays. Comment analysez-vous les évènements au Moyen-Orient ?
C’est phénoménal. Songez qu’avec l’interconnexion des réseaux d’information, que cela soit avec Twitter ou Facebook, vous pouvez obtenir de tels changements de société. C’est l’ultime outil de la démocratie. Et c’est encourageant. Remarquez bien que Twitter ou Facebook ne sont simplement que des outils. C’est la liberté du flux d’informations qui compte.

Quel conseil pourriez-vous donner aux étudiants d’HEC ?
Comme je vous l’ai déjà dit, soyez passionné pour vos points forts mais apprenez à regarder les choses sous des angles différents. Je vais vous donner l’exemple des pays émergents qui ne se limitent pas uniquement aux BRICs (Brésil, Russie, Inde, Chine). Ils représentaient 11% d’IBM en 2000, 22% aujourd’hui. En 2015, ils représenteront 30% d’IBM. Lorsque nous sommes allés dans ces pays, nous nous sentions tout seul. Il y a plusieurs méthodes pour justifier l’investissement dans un pays émergent. Vous pouvez utiliser le potentiel de rentabilité financière pondéré du risque ou faire une estimation de cash flow. Il existe cependant une autre méthode. Avant d’investir, je rencontre le gouvernement, puis les banques car c’est elles qui ont l’argent. Je rencontre aussi les opérateurs télécom qui brassent pas mal d’argent. Puis, je me promène dans la ville et je regarde comment les gens vivent. Cela fait 25 ans que je visite Beijing. J’ai vu arriver les Mercedès, les BMW et les restaurants français. Pendant un moment, Shanghai possédait la plus forte concentration de grues de construction au monde. J’ai demandé : qu’allez-vous en faire. Et on m’a répondu que l’on entendait construire l’équivalent du Sud de Manhattan en deux ans. Et deux ans plus tard, c’était fait.
Il y a quelques années, les sociétés indiennes pensaient nous dépasser alors que nous employions 3000 personnes en Inde. Elles voulaient faire subir à IBM ce que Toyota a fait subir à General Motors. Alors j’ai dit : je respecte votre business model mais, au cours des trois prochaines années, je compte employer 50.000 personnes, dont 1000 PhD er 10.000 MBA, et construire quatre centres de recherche. Trois ans plus tard tout le gouvernement indien est venu visiter notre campus. Et les gens nous ont remerciés car nous avons changé leur vie.
Ce sont des choses que l’on n’apprend pas à l’école. Donc, je vous encourage à faire de bonnes analyses mais aussi de ne pas oublier votre intuition et votre jugement. Visitez votre quartier, regardez comment les gens vivent, ce qu’ils achètent et où ils l‘achètent. Vous pouvez certainement modéliser le revenu par habitant mais n’oubliez pas de penser à créer de la valeur à long terme. Enfin, même si cela se traduit par une gêne financière passagère, ne renoncez jamais aux vertus de l’éthique. Sachez tracer un trait et vous tenir du bon côté. De cette manière, vous préserverez votre réputation et celle de l’entreprise que vous dirigerez.
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