La Tribune

François Hollande séduit à son tour par la "colocalisation industrielle" en Méditerranée

François Hollande, le président français, lors de la conférence de presse à Rabat, le 4 avril 2013, après deux jours de visite officielle au Maroc. Copyright REUTERS/Youssef Boudlal
François Hollande, le président français, lors de la conférence de presse à Rabat, le 4 avril 2013, après deux jours de visite officielle au Maroc. Copyright REUTERS/Youssef Boudlal
Alfred Mignot  |   -  1210  mots
Début avril, lors de son voyage officiel au Maroc, le président français a évoqué à maintes reprises le concept de « colocalisation industrielle ». Présentée par lui comme une « idée neuve », la colocalisation est au contraire une réalité déjà ancrée, y compris dans le cadre du partenariat franco-marocain. Et même dans les « éléments de langage » d'Arnaud Montebourg et de Jean-Marc Ayrault...

 En novembre 2007, lors d'un colloque au Sénat, dédié au partenariat franco-marocain, François Courtot, alors directeur délégué à l'international du groupe Safran, se félicitait de la création, dès 1999, d'une coentreprise (à 51/49) avec la Royal Air Maroc, la Snecma Morocco Engine Services (SMES), spécialisée dans la maintenance des moteurs d'avion pour les compagnies africaines.

« Nous n'avons qu'à nous en réjouir, les résultats dépassent largement nos espérances : à partir du Maroc, nous touchons 25 compagnies aériennes qui envoient leurs moteurs à Casablanca. 80 moteurs y sont traités par an, nous sommes au-delà du seuil de compétitivité de 60 moteurs par an, relevait François Courtot. Aujourd'hui [en novembre 2007, ndlr] nos six coentreprises créées au Maroc représentent un pôle stratégique pour notre groupe, et je précise que nous n'employons que 80 expatriés pour un effectif total de 1.500 personnes ». Mais, ajouta encore François Courtot, des emplois avaient aussi été créés en France, ce qui n'aurait pas été possible en dehors du cadre de la coentreprise car sans son ancrage au Maroc, jamais Safran (Snecma Services, en 1999) n'aurait pu être assez compétitive pour décrocher les contrats de maintenance avec les compagnes africaines.

Depuis, Safran a créé d'autres coentreprises au Maroc, drainant aussi dans son sillage nombre de PME, sous-traitantes ou pas, l'ensemble constituant aujourd'hui l'embryon conséquent - une centaine d'entreprises - d'une industrie aéronautique marocaine.


L'exemple allemand de « la théorie du vol des oies sauvages »

Ce processus de coentreprise, d'essaimage et de transferts d'une partie des savoir-faire constitue un exemple franco-marocain des processus de colocalisation que l'Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed, Paris) s'efforce de promouvoir.


« Cette intégration économique par le redéploiement du système productif, c'est ce que l'on appelle "la théorie du vol des oies sauvages", explique Jean-Louis Guigou, délégué général fondateur de l'Ipemed. Cette théorie consiste à admettre que ce n'est pas le travail (du Sud) qui doit émigrer vers le capital (du Nord), mais plutôt l'inverse : le capital du pays développé doit se redéployer vers le pays émergent ou en développement. C'est ainsi que les Japonais, refusant l'immigration, ont volontairement créé les Dragons du sud-est asiatique. C'est ainsi que les Allemands ont redéployé leur appareil de production dans les PECO. »

Une étude réalisée par l'IPEMED sur l'industrie allemande dans les PECO met d'ailleurs en exergue les bénéfices que l'Allemagne a retirés de son implantation de greffons dans son voisinage oriental. D'une part, en réimportant jusqu'à 46 % de la valeur ajoutée des biens d'équipement produits dans son « hinterland », elle a tiré l'exportation des PECO tout en bénéficiant de biens intermédiaires importés bon marché, ce qui a contribué à préserver sa compétitivité à la réexportation de produits finis ; d'autre part, ce processus de partage de la chaîne de valeur a simultanément créé en Allemagne des emplois industriels de qualification croissante, le pays gardant ainsi le contrôle sur l'ensemble de la chaîne.


Quand Arnaud, Jean-Marc et François... se révèlent être d'accord

Est-ce donc une fois de plus un exemple allemand qui aurait inspiré les politiques français, mettant notamment d'accord Arnaud Montebourg et Jean-Marc Ayrault... puis François Hollande ?

En effet, lors d'une conférence-débat organisée par l'Ipemed à Paris le 6 décembre 2012, le ministre du Redressement productif, qui y participait sans être revêtu de sa marinière emblématique du « fabriqué en France », déclarait son enthousiasme pour le concept de « coproduction » euroméditerranéenne. A cette occasion, il annonça d'ailleurs que de concert avec Nicole Bricq, ministre du Commerce extérieur, il commanditait une expertise sur les possibilités de coproduction entre la France et le Maghreb. « Nous cherchons ensemble les filières pour organiser le gagnant-gagnant en Méditerranée. C'est un chantier extraordinaire, avec des ressources humaines fabuleuses », déclara-t-il.

Une semaine plus tard, le 12 décembre, c'est le Premier ministre Jean-Marc Aryrault qui, en voyage officiel au Maroc, s'exprime à Casablanca devant un parterre d'entrepreneurs, et estime que le partenariat économique franco-marocain présente « une chance à saisir pour la France, pour ses entreprises, comme pour ses salariés... une colocalisation industrielle, si elle résulte d'une analyse fine de la valeur ajoutée sur toute la chaîne de production et les avantages compétitifs de chaque site, peut être bénéfique et soutenir l'activité des deux côtés de la Méditerranée ».


Le label présidentiel  à « l'idée neuve » de la colocalisation 

Il ne manquait donc plus que le président de la République pour que le concept de colocalisation devienne une « idée officielle ». Ce fut chose faite au début de ce mois : lors des deux jours passés au Maroc pour sa visite d'État, les 3 et 4 avril, François Hollande s'est exprimé par trois fois publiquement. Chaque fois, il a parlé de la « colocalisation ».

Ce fut d'abord à l'occasion du dîner d'Etat avec Mohamed VI. « Sire (...) vous avez aussi souhaité, comme nous, partager la production, faire en sorte que les investissements français au Maroc puissent être utiles au Maroc et à la France, créateurs d'emplois au Maroc et en France, ce que nous appelons la colocalisation » a déclaré le président de la République française.

La deuxième fois, s'adressant aux élus dans l'enceinte du Parlement marocain, François Hollande évoque les projets communs que la France et le Maroc pourraient développer - à la suite de ceux déjà concrétisés ou en cours du port de Tanger Med, du tramway de Casablanca et du TGV Rabat-Tanger - et déclare : « La France sera au rendez-vous de ces réalisations [de développent du Maroc, ndlr] (...) Nous allons le faire avec une idée nouvelle que nous portons ensemble, la colocalisation industrielle. Ce qui peut s'énoncer ainsi : ce qui est bon pour le Maroc sera bon pour la France. Les activités créées au Maroc seront bonnes pour l'emploi en France... ».

Enfin, le président français est revenu sur ce thème à l'occasion de sa conférence de presse, évoquant « l'intérêt qu'il y aurait à ce que les chefs d'entreprise français et marocains puissent faire de la colocalisation et en même temps de la coopération pour aller à la conquête des marchés sur le continent africain ».

On voit ainsi comment une réalité déjà ancienne - celle de la coentreprise -devient, grâce à un rafraîchissement des éléments de langage, « l'idée neuve de la colocalisation ». Pour minime qu'il soit au regard des réalités, ce changement de vocabulaire annonce-t-il quand même un infléchissement vers une attitude plus proactive ? On pourrait s'en réjouir. Mais, si l'idée de la colocalisation peut paraître adaptée aux défis qu'aujourd'hui le nord et le sud de la Méditerranée ont à relever ensemble, un grand problème reste à résoudre, en amont : celui de la réindustrialisation de la France. Car, comment partager ce que l'on n'a pas, ou plus, ou plus assez ?

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