Michel Rocard fait encore entendre sa petite musique

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(Crédits : DR)
Au sein d'un Parti socialiste déboussolé par la crise, Michel Rocard est loin d'avoir abandonné toute activité militante: l'un des plus vieux militants reste force de proposition. par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

 Cinq cent soixante militants ont contribué à la rédaction de la Charte de l'Identité Socialiste. Une des contributions a été rédigée à Reykjavik par notre ambassadeur pour les Pôles, arctique et antarctique, Michel Rocard. Ce n'est pas la contribution la plus courte : six pages denses sous le titre « Réorienter le PS pour le redresser, une urgence et une nécessité » dont la moitié a été publiée par le Monde.

 Ne pas transiger sur la liberté

Il dit l'essentiel à ses camarades socialistes. Ne jamais transiger sur la priorité à la liberté, qui inclut la liberté d'initiative dans le domaine économique et implique l'existence du marché. Redévelopper la dimension internationale, les objectifs à poursuivre étant « internationaux ou mondiaux : réguler la financiarisation, endiguer l'effet de serre, recommencer la construction européenne, établir avec le milliard de chinois des rapports d'amitié... »  Le PS ne peut y contribuer utilement que dans le cadre de la sociale- démocratie internationale, ce qui justifie pleinement le maintien de son nom et de ses appartenances. Inventer un militantisme « moins électoral, plus social, territorial, environnemental et international ».  Se situer dans le temps long, reconnaître que la machine continuera de progresser selon des « règles quine sont pas les nôtres et que les injustices ne s'effaceront que progressivement »

 Une étonnante réhabilitation du gauchisme

Vient alors une sorte de réhabilitation du gauchisme qui a étonné: « une cure de gauchisme n'est donc ni pour me surprendre ni pour me déplaire ». Un rappel historique est éclairant. Michel Rocard fait partie de la « génération algérienne » C'est aussi mon cas. Ceux qui militaient en 1956/57, les années terribles,  pour la négociation en Algérie et contre la torture avaient contre eux tout l'establishment de droite et de gauche, PC compris et Mendès- France silencieux. Ils étaient peu nombreux : PSU, UNEF, amis de Témoignage Chrétien et ils n'avaient l'appui que de quelques hebdomadaires.

D'une certaine façon, ils étaient gauchistes, à la limite de la légalité. Lorsque ces mêmes militants soutenaient l'expérience Lip, qui ne devait en aucun cas réussir selon le même establishment, ils étaient traités de gauchistes. Pour cette génération, subsiste un fonds d'attachement à l'égard du gauchisme, elle sait qu'un jour, dans des circonstances exceptionnelles (l'extrême droite au pouvoir) il faudrait réapprendre à devenir gauchiste. A ce stade, Michel Rocard aurait pu tenter une réhabilitation de l'autogestion. Jamais dans la société française, les capacités de création, d'innovation, de gestion et d'innovations n'ont été aussi développées. Jamais le besoin de redistribuer le pouvoir n'a été aussi urgent. A leur manière, tous ces jeunes créateurs, qu'ils relèvent de l'économie sociale et solidaire ou de start-up capitalistes ne sont-ils pas les autogestionnaires du XXI ème siècle ?

 Son opposition au programme commun et aux 110 propositions de François Mitterrand aurait été d'inspiration gauchiste : elles n'étaient pas de nature à assurer « la vraie transformation sociale »  et à changer la vie. Le gauchiste Michel Rocard se doublait, il est vrai, d'un comptable. Il l'est toujours lorsqu'il incite ses camarades gauchistes de 2014 « par commencer à travailler comme des forcenés pour comprendre comment le monde marche » Peu de chance que ses camarades soient ces « forcenés »

 Rocard adoubé rue de Solférino

 Michel Rocard ne s'est pas contenté d'écrire à ses camarades, il leur a parlé lors d'un entretien diffusé sur la chaîne du PS. L'époque n'est plus où le challenger de François Mitterrand suscitait l'ire des dirigeants de Solferino. Le climat est à l'apaisement et Henri Weber  apparaît comme un fidèle rocardien. Dès ses premiers mots, l'orateur crée un climat de complicité en demandant que l'on éteigne les spots qui éclairent la scène au profit de la salle afin qu'il puisse voir le regard de ses auditeurs. «  Nous ne sommes pas au spectacle » précise -t-il. Après avoir commenté sa contribution, il se livre au jeu des questions. Le premier intervenant  indique qu'à 13 ans il a été séduit par la politique en écoutant Michel Rocard et qu'il n'a pas oublié. C'était le temps de la « petite musique rocardienne » devenue inaudible dans les années 80.

Le "parler vrai": reprendre le débat sur les 35 heures...

Et miracle, la petite musique s'est de nouveau fait entendre dans des réponses, où la langue de bois était exclue.

La complicité qu'il avait établie avec son public de militants, comme le fait qu'il soit libéré de toute contrainte recréait les conditions d'un lointain passé. « Il parlait vrai .

 Vrai sur les 35 heures : ce n'est pas à l'Etat de fixer la durée du travail il doit intervenir de façon indirecte par un dispositif de modulation des cotisations sociales incitant les entreprises à baisser la durée. Il en avait fait la proposition, le patronat-inquiet- n'avait rien à dire sur le principe. Elle n'a même pas été discutée au sein du PS. Il n'était pas d'accord avec Martine Aubry. Il ne l'est toujours pas et infatigable il demande que le débat soit repris au sein du PS.

 ... et sur l'environnement

Vrai sur l'environnement. Il bat sa coulpe d'avoir, à la demande de son ministre, Brice Lalonde, financé sur les fonds secrets un parti écologique. Un parti ne devrait jamais être « sectoriel » mais horizontal. Un parti écologique est inapte à arbitrer entre les différentes exigences, incluant l'économique et le social. Il risque d'être anti humaniste. Lutter contre le réchauffement climatique et pour la biodiversité est la tâche de tous.

 Un auto-pastiche

Si Michel Rocard a su faire entendre sa petite musique, il a su aussi se pasticher. Un quart d'heure pour répondre à une seule question. Il n'a pu en traiter que trois, au vif regret d'une dizaine de militants qui voulaient l'interroger.

Pour traiter de la faiblesse des syndicats en France, il est parti de l'échec de la forme de l'empire en Europe occidentale, de l'apparition d'états nationaux, de l'exception d'une France composée de plusieurs communautés culturelles et linguistiques, des efforts de la Monarchie puis de la République pour imposer l'unité par le haut en étouffant la société civile, du décret Le Chapelier, du massacre des chefs ouvriers lors de la Commune, de la Charte d'Amiens, des accords Matignon, du Conseil National de la Résistance, de la loi sur les Conventions collectives de 1950, des 39 heures....et j'en oublie. Le déroulement était logique, les approximations nombreuses. Il a conclu par des propositions concrètes.

 La charte des socialistes ou des généralités sympathiques

De ces interventions, écrites et orales, est-i passé quelque chose dans la « charte des Socialistes pour le progrès humain » ( !) ? Difficile à dire, s'agissant d'un document aussi général et non programmatique. Pas de désaccords majeurs : la tonalité est internationaliste, humaniste (s'il reste du Marx, c'est celui d'avant « le Capital) pluraliste (une conception ouverte de la laïcité).  Sur le mode de production, la charte est particulièrement discrète. Le mot « entreprise » apparait une fois à propos des TPE, PME et ETI. Le mot « nationalisation » est absent. Des généralités sympathiques sur « un nouvel interventionnisme et sur l'Etat-Stratège. Bref, ce n'est pas de la rue de Solferino, que viendra une stratégie de sortie ce crise cohérente et multiforme. Le PS se réfugie dans l'utopie qualitative. Le qualitatif plait à Michel Rocard mais ne lui suffit pas.

Ne croyons pas pour autant que le militant socialiste et le plus ancien d'entre eux soient à classer parmi les espèces disparues.

 Pierre-Yves Cossé

Décembre 2014

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Commentaires
a écrit le 05/01/2015 à 8:06 :
Malheureusement, l'homme finit par avoir l'âge de ses artères ... et faute de s'extraire de la gangue du parti, il finit par n'avoir aucune lucidité sur le souhaitable ni de propositions pour un mieux être du monde ...
a écrit le 21/12/2014 à 10:18 :
Alors que l'économie de marché est moribonde, agonisant de crise en crise, voilà cette seconde gauche qui ,n'a de gauche que le nom qui vient faire l'apologie du marché. Rocard, ministre du Pôle Nord et du Pôle Sud (ce n'est pas n'importe qui) est comme fasciné par ses propres incantations. Quelle peut bien être la différence entre le rocardisme, l'hollandisme, le blairisme ou encore le thatcherisme ? Que quelqu'un m'éclaire sur les intentions de cette droite complexée.
a écrit le 17/12/2014 à 20:12 :
PS = la Droite complexée
a écrit le 17/12/2014 à 17:17 :
le scialisme est mort depuis longtemps
mais comme il se partgeait le pouvoir divers gauche et upm
sans un parti fort pres du peuple patriote maintenant ave le fn c'est fini pour eux ....
ils n'ont plus de colonnies depondantes comme l'algerie etc;;;;;
qu leur a servit a prendre le pouvoir au detriment du patriotisme qu'ils auraient du avoir
c'st fini de nourir dans le luxe ces gens la
a écrit le 17/12/2014 à 8:24 :
Michel Rocard n'a pas compris le role qu'aurait dû jouer la taxe carbone en finançant les charges sociales et plus particulièrement les retraites.
Réponse de le 18/12/2014 à 8:11 :
Il est encore temps pour lui de proposer de financer les retraites par une taxe sur l'énergie; il serait reconnu comme le sauveur!

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