La Tribune

Suicides à France Telecom : ce que n'a pas compris Didier Lombard

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Sophie Péters  |   -  1194  mots
Après Didier Lombard, c'est au tour de France Telecom, qu'il présidait à l'époque, d'être mis en examen pour harcèlement moral dans l'enquête sur la vague de suicides de salariés de l'entreprise en 2008 et 2009. Si l'instruction du dossier devrait durer 18 mois à 2 ans, les plaignants devront prouver qu'il y a eu «intention coupable». Il faudra que soit démontré que l'entreprise et ses dirigeants auraient eu connaissance et toléré un système qui, potentiellement, pouvait conduire les gens au suicide.

Conduire les gens au suicide ? Voilà qui n'a jamais effleuré Didier Lombard. Ni sûrement aucun patron d'ailleurs. En revanche que Didier Lombard, comme nombre de ses homologues, puisse être totalement inconscient de mettre à mal ses salariés par la conduite d'une réorganisation à marche forcée sans respect pour la culture professionnelle de ses salariés, qu'il ait totalement négligé l'impact des changements sur la santé psychologique des salariés, ne fait aucun doute. Et ce d'autant plus qu'il ne mesure toujours pas aujourd'hui l'impact d'une conduite du changement désastreuse. Pour preuve, s'il avoue au journal Le Monde qu'il est «conscient que les bouleversements qu'a connus l'entreprise ont pu provoquer des secousses ou des troubles », il conteste « avec force que les plans indispensables à la survie de l'entreprise aient pu être la cause des drames humains cités à l'appui des plaintes», ajoutant : «à aucun moment, les plans conçus et mis en ?uvre par France Télécom n'ont été dirigés contre les salariés au contraire, ils étaient destinés à sauver l'entreprise et ses emplois".

Une conscience professionnelle mise à rude épreuve

La seule chose que veut voir et comprendre Didier Lombard c'est la situation financière et le contexte économique, technologique et règlementaire dans lequel évoluait France Télécom. Il évoque ainsi « des règles de concurrence particulièrement défavorables que les pouvoirs publics ont imposées à cette entreprise ». Or Didier Lombard a mis dans cette entreprise le travail en souffrance. Comme l'a expliqué le psychologue du travail Yves Clot lorsque le pouvoir d'agir d'une personne est empêché, il est important de le restaurer pour éviter que le travail fasse mal, et que cela dégénère en maladie. Ce qui fait souffrir, ce qui use au travail, ce n'est pas tant d'avoir beaucoup de travail mais plutôt de ne pas pouvoir le réaliser de façon acceptable, de perdre sa capacité d'agir sur lui. C'est cela que n'a pas compris et ne comprend toujours pas Didier Lombard.
Dans les restructurations d'entreprises où les réorganisations sont conduites d'en haut, c'est justement cette capacité de penser et d'agir que l'on confisque aux salariés. Le travail n'est plus au centre des débats. D'où un sentiment de solitude qui naît chez des professionnels mis dans l'impossibilité de discuter autour d'une tâche prescrite par d'autres. De cette position où l'on ne discute plus de l'activité, mais où les débats se concentrent sur l'environnement, sur l'organisation, l'individu est conduit, au final, à s'occuper seul de son travail. La qualité du service ne faisant plus partie du travail prescrit, « le ressentiment qui suit la multiplication des problèmes de conscience professionnelle rencontrés par chacun isolément empoisonne l'existence» explique Yves Clot dans son ouvrage « Le travail à c?ur, pour en finir avec les risques psychosociaux ». Quand la conscience professionnelle est ainsi mise à rude épreuve, l'intensité de la perte de sens peut alors devenir très forte et générer une souffrance telle qu'elle amène à en perdre le goût de vivre. Et ce d'autant plus qu'elle affecte un métier dont la vocation n'est pas la seule finalité commerciale.

Un pouvoir d'agir contrarié et empêché

Plus que dans le secteur privé, la culture des entreprises de « service au public » s'est nourri au fil du temps d'une réflexion sur le métier menée par un collectif qui supposait que « ce que je fais individuellement engage l'autre ». Un collectif dans lequel chaque salarié peut puiser des ressources auprès de ses collègues, avec lesquels il partage une « bibliothèque » de savoir-faire, et peut puiser dedans en cas de difficultés. « La constitution d'un collectif d'analyse du travail ne va pas de soi. Il y a une différence entre une équipe et un collectif. Le collectif de travail n'est donc pas synonyme d'équipe de travail, cela reviendrait à confondre le fond et la forme, l'équipe étant une entité abstraite alors que le collectif est concrètement habité par l'histoire et la présence des collègues. Le collectif permet qu'un espace existe où le travail peut être débattu où la controverse sur l'objet travail est encouragé », expliquent Jean-Paul Villars et Muriel Jean, psychologues du travail spécialisés en clinique de l'activité.
Non seulement Didier Lombard a confondu le fond et la forme -et il n'est malheureusement pas le seul aujourd'hui-, mais en imposant un consensus autour du travail, en voulant favoriser une homogénéité de la pensée, il n'a pas transformé mais cassé le lien entre responsabilité collective et action individuelle qui avait pour avantage de porter collégialement les difficultés. Il a contrarié et empêché le pouvoir d'agir, soumettant les salariés à retourner contre eux-mêmes leur propre impuissance.

Un discours trop psychologisant

Ce n'est donc pas à un simple travail compassionnel qu'il faut s'atteler pour prendre en charge des travailleurs démunis et fragilisés. Comme le souligne Yves Clot, la thématique de la souffrance au travail transforme les salariés en sinistrés et la perspective psychologisante des discours politiques et gestionnaires ne permet pas de resituer le travail dans une saine réalité. Pour lui, la seule solution qui vaille est celle de redonner aux professionnels un pouvoir d'agir, garant de la qualité de leur travail et de leur bonne santé. La santé au travail est donc bien étroitement liée à la fierté du travail bien fait, partagée avec les autres professionnels lorsqu'on s'efforce de produire ensemble un objet ou un service pour autrui. Ne plus se sentir comptable avec d'autres de la bonne marche du travail et de son histoire rend malheureux. C'est ce qu'a compris le successeur de Didier Lombard, Stéphane Richard, aidé dans sa tâche de restauration par des sociologues du travail. En redonnant « la main » aux techniciens de France Télécom, sommés auparavant de faire un nombre d'interventions par jour, qu'ils arrivent ou non à réparer la panne, la nouvelle organisation de l'entreprise soigne le chagrin d'honneur de ses salariés.

Des réformes passées aux forceps

L'éventuelle mise en examen du groupe en tant que personne morale arrive donc au plus mauvais moment. « Nous serons très heurtés si France Télécom est mis en examen, car nous sommes tous très attachés à notre maison. Nous avons réussi à reconstruire l'attachement. C'est un processus très compliqué», a expliqué Sébastien Crozier, délégué du syndicat CFE-CGC. De cette affaire, tous les dirigeants devraient cependant retirer un enseignement : couper l'herbe sous le pieds de la souffrance au travail, du mal être de leurs collaborateurs, c'est prendre le risque du dialogue pour définir les critères du travail bien fait, c'est engager la controverse sur les méthodes, les moyens mis en ?uvre et les buts visés, c'est développer le pouvoir d'agir des travailleurs et ne pas se contenter d'agiter devant eux le chiffon rouge de l'emploi pour faire passer aux forceps des réformes décidées dans leurs bureaux et justifiées au seul nom d'une efficacité financière.

 

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Commentaires

Souffrance  a écrit le 05/12/2012 à 22:17 :

Je vis un calvaire au sein de ma société par la responsable qui ne cesse de m'humilier, je suis mise au placard tout cela pour avoir dénoncé des cas de harcelement de souffrance au travail normal je suis une élue. Mais ma vie a basculée, ma responsable me refuse mes congés, me donne des taches insignifiantes. J'ai alerté l'inspection du travail ainsi que mon employeur mais rien n'a été fait.
J'ai alerté mon syndicat qui a écrit au DG evidement ce dernier à nié. Et c'est moi la victime qui suis convoquée à une sanction disciplinaire pour avoir dit stop a cette souffrance.
Je suis désemparée et seule et mes collegues me disent "tu peux rien faire pot de terre contre pot de fer"
J'en peux plus

Error System  a écrit le 26/07/2012 à 10:03 :

Taule ferme pour les organisateurs de ce management dégueulasse !!!! Vous verrez qu'ils arrêteront vite après ça...

td  a écrit le 11/07/2012 à 12:10 :

Les décisions imposées d'en haut ayant des effets néfastes, ce ne sont pas celles de la direction de FT mais celles qui ont imposé des changements de structure profonds aux entreprises publiques françaises via la mise en concurrence.
Ce sont donc les décisions d'un quarteron d'économistes et de juristes en chambre, appuyés par les euro-enthousiastes du parlement.
Et puisqu'on chante dans l'article les louanges de Stephane Richard (ou de Martin Bouygues), rappelons qu'ils ont tous deux, ainsi que Montebourg, critiqué les avantages accordés à Free : en somme, la réponse à la mauvaise publicité faite à la "concurrence libre et non faussée" a été une baisse à la hussarde des tarifs...

Jacques999  a écrit le 08/07/2012 à 21:06 :

Merci pour cet excellent article. Il n'excuse ni justifie, il explique.

Je me retrouve dans les situations de grandes entreprises où en résumé tous les six mois une re-organisation est annoncée, avec pour objectif des gains financiers et de délocalisation. En parallèle, on rame pour garantir la continuité du service au client. Et comme le dit l'article, tout le monde s'en fiche ni valorise. On valorise votre coût, pas la valeur ajoutée.

J'ajouterais à cet article toute la chaîne de commandement qui sent venir les coupes claires et se fait complice, sauve qui peut.

On oublie que l'entreprise est un acteur social dans une société où le travail est la première valeur de reconnaissance, du moins jusqu'a présent. Casser ceci, vous cassez le cadre social et ses membres et les valeurs de votre Société.

Démission  a répondu le 08/07/2012 à 22:32:

L'entreprise n'est pas un acteur social. L'entreprise est un acteur économique. Le problème de certains salariés de FT ou d'ailleurs, c'est que le travail compte moins que d'être au travail. Il faut vraiment être mentalement fragile, sans doute mal élevé, pour réduire sa vie sociale à sa vie professionnelle et ne pas comprendre quand il est nécessaire de démissionner.

Jacques999  a répondu le 09/07/2012 à 6:06:

Je trouve votre vision réductrice tant sur la compréhension systémique de l'économie et de la psychologie humaine. Bien en ligne avec les libéraux de la dérégulation où l'humain est un bien interchangeable à coût d'échange 0 (socialement, macro-économiquement et pour l'entreprise et ses clients). Mais ce sont des approches différentes, les goûts et les couleurs...

L'éconnomie c'est l'organisation de l'échange, si cela n'a pas une dimension sociale, expliquez moi. Quand à la fragilité, nous ne sommes pas tous égaux face au stress et la capacité de prendre du recul, cest vrai. Certains boivent... d'autres préfèrent refuser toute implication émotionnelle dans son travail pour se protéger. Lorsque ces échapatoires ne fonctionnent plus, les drames arrivent. C'est une fonction de manager de détecter quand quelqu'un dans votre équipe est en train d'imploser. C'est mauvais pour la personne et le rendement de l'équipe.

Pour le post de Crime, l'accusation ici est de ne pas avoir mis en place des mécanismes de correction et d'alerte. Autant de suicides en si peu de temps... je n'ose même pas imaginer les indicateurs d'absentéisme sur cette période. Enfin en management, la productivité est lié au fait que vos travailleurs sont présents, impliqués et fonctionnent dans un cadre qui maximise leur rendement (être content d'aller au travail par exemple... et la définition d'objectifs efficaces).

Crime  a écrit le 08/07/2012 à 20:40 :

Le suicide est un crime contre soi-même. Accuser les autres de ce crime ajoute un autre crime. Cette mise en accusation des honnêtes citoyens par des criminels est tout simplement ignoble, tout comme notre "justice" dévoyée qui s'ébroue dans la fange.

Jules  a écrit le 07/07/2012 à 18:27 :

Il y a le suicide collectif et les suicides individuels... bref nous ne sommes plus dans une société civilisée. Ne faudrait-il pas que les salariés d'entreprises se défendent contre le système de goulag qu'on met en place avec une destruction du niveau de vie. Les plaintes sont quasi générales sur les salaires... c'est un système qui n'a plus rien d'humaniste.

Amona  a écrit le 07/07/2012 à 9:07 :

Il a sûrement mieux compris qu'il ne le prétend la souffrance engendrée par ses méthodes.Simplement pour lui,la fin justifiait les moyens.au demeurant.En revanche,ce qu'il n'avait pas mesuré,c'est "la mode des suicides" ni ses conséquences.

Niko  a écrit le 07/07/2012 à 9:03 :

Ces pleurnicheries psychomachinsocio sont du pipi de chat. La guerre économique implique des mesures difficiles. FT est pleine de fonctionnaires pas habitués à l'effort. Qui entreprendra en France et qui embauchera ? Ce pays est aux mains de syndicats révolutionnaires irresponsables. La suite est connue : chômage, chômage et chômage. La France n'a pas d'avenir. Pays à fuir d'urgence.

Setori  a répondu le 07/07/2012 à 9:28:

Tout a fait de votre avis. J'ai travaille 20 ans a FT, je sais de quoi je parle....Je vis depuis 8 ans en Angleterre. Les problemes economiques ici sont les memes qu'en France....C'est une culture differente, les gens ne sont pas "cocones", la responsabilite individuelle est beaucoup mieux assumee, le suicide professionnel n'est pas commun. Bonne journee!

Brodnik  a répondu le 07/07/2012 à 12:48:

Vous fuyez où ? En Chine ? C'est vrai que les financiers aiment les pays totalitaires et leurs laogaïs....

TARTARIN  a écrit le 07/07/2012 à 7:44 :

Qu'est-ce que c'est que ce débat et cette mise en accusation grotesques de France Telecom et de ses dirigeants !!! Je suis persuadé que la situation et le stress n'étaient pas pire à France Telecom qu'ailleurs. Les arguments déployés sont totalement risibles. Je travaille en Russie, où les entreprises ont bien moins d'état d'âme qu'en France vis-à-vis de leurs salariés, et ici personne ne se suicide !!! CQFD.

Error System  a répondu le 26/07/2012 à 10:05:

La Russie en exemple, on croit rêver !!!! Pourquoi pas la corée du nord tant que vous y êtes !!

toccata  a écrit le 06/07/2012 à 20:44 :

Le problème n'est pas la réorganisation, c'est l'accomplissement de sa mise en oeuvre. On ne peut pas rêver avoir l'assentiment de tous les salariés. Il faut traiter les mécontents. Cela fait parti du coût de la restructuration. Mais il existe une alternative: se comporter de manière autoritaire, à la loubarde, sans empathie, en forçant les salariés récalcitrants (ou jugés comme tels) à accepter la réorganisation. Comment? Par des pressions psychologiques (employer à ne rien faire par exemple). L'entreprise a-t-elle volontairement plongé ses salariés dans une situation psychologique difficile pour profiter de leur vulnérabilité? Si c'est le cas, les dirigeants doivent être lourdement sanctionnés.

Démission  a répondu le 08/07/2012 à 20:46:

Quand vous n'êtes plus heureux dans votre entreprise : la démission, jamais ?

Error System  a répondu le 26/07/2012 à 10:08:

Comme réponse au harcèlement moral, vous proposez la démission ? Quel sens de la justice !!! Moi je propose le coup de poing dans la gueule des harceleurs par les harcelés, non pénalisable... Avec une plainte pour harcèlement en plus, croyez moi ça marche !!!!

liberté21  a répondu le 05/12/2012 à 22:20:

le harcelement moral est difficile à prouver et la loi du silence est là. Je suis victime et j'en peux plus.

simple citoyen  a écrit le 06/07/2012 à 20:09 :

C'est bizarre cet article. J'avais parfois l'impression de lire ce que l'état, les collectivités et leurs innombrables administrations et autres régulations font à un entrepreneur en France. A quand une class-action des entrepreneurs contre les pouvoirs publics et les responsables politiques?

Zek  a répondu le 07/07/2012 à 12:46:

A simple cioyen - Un jour , il faudra établir les listes de ces hommes "ordinaires" des administrations, des banques, des organisations de toutes sortes qui ont précipits vers l'angoisse et le suicide leurs semblables...