La Tribune

Suicides : ce n'est pas le travail qui tue mais la gouvernance

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Sophie Péters  |   -  1719  mots
Alors que demain débute la semaine de la qualité de vie au travail, la mise en demeure par l'Etat de l'usine Areva La Hague pour cause de taux de suicides anormalement élevé relance le débat autour de la souffrance au travail. Pointée du doigt : les heures supplémentaires. Mais les cas de suicides à La Poste et chez France Telecom ont montré que la pénibilité physique et psychique tient essentiellement à un mode de gouvernance qui détruit le sens du travail.

Aujourd'hui Areva La Hague. Hier La Poste. Avant-hier France Télécom. Les cas de suicides au travail se suivent ...et se ressemblent. Hélas. Devant l'ampleur des « maladies du travail », toutes les institutions sont secouées : entreprises, État, institutions, chercheurs et experts. Et, face aux dégâts engendrés se multiplient dans l'urgence les fausses solutions qui risquent de virer au « despotisme compassionnel », sans rien résoudre sur le fond, estime le psychologue du travail Yves Clot. Selon le titulaire de la chaire en psychologie et sociologie du travail au Cnam et auteur de « Le travail à C?ur, pour en finir avec les risques psycho-sociaux », la négation des conflits autour de la qualité du travail au sein de l'entreprise menace le collectif et empoisonne la vie des organisations. Le plaisir du « travail bien fait » est la meilleure prévention contre le « stress » : il n'y a pas de « bien-être », sans « bien faire ».

De fait, il est urgent de tordre le cou aux stéréotypes autour de la pénibilité du travail. De quoi parle-t-on ? S'agissant de la charge de travail, nombre de cas d'entreprises où les salariés jouissent d'une autonomie dans leurs fonctions et leurs façons de mener les tâches montrent que la quantité n'est pas tant en cause que la qualité de la relation au travail. Dans certaines, on ne compte pas les heures. Seule la responsabilité de chacun devant la tâche à accomplir donne du c?ur à l'ouvrage. Et les salariés ne sont pas malades pour autant. Ainsi comme l'a montré le philosophe et médecin Georges Canguilhem, la santé dépend de la possibilité de porter la responsabilité de ses actes dans une approche créative, dynamique, et singulière : "Je me porte bien dans la mesure où je me sens capable de porter la responsabilité de mes actes, de porter des choses à l'existence et de créer entre les choses des rapports qui ne leur viendraient pas sans moi, mais qui ne seraient pas ce qu'ils sont sans elles." Une conception qui insiste sur le fait d'être un sujet et donc un être actif, plutôt qu'un objet passif. Toute situation où l'on se sent inutile au travail, où on ne peut rien faire de soi est donc porteuse de souffrance pour l'individu.

A ce titre l'exemple des postiers, est révélateur. Initié en 2008, le projet « Facteur d'avenir » a consisté à développer une nouvelle organisation du travail accompagnant les anciens centres de tri par des plates-formes industrielles. Sur le papier, il s'agissait de lisser la charge de travail des facteurs au cours de la semaine en introduisant la « sécabilité » des tournées, c'est-à-dire le partage d'une tournée vacante sur les autres facteurs de l'équipe. Sans tenir compte du travail réel effectué par les facteurs, les logiciels de La Poste ont calculé les temps nécessaires pour réaliser les tournées. Cette logique comptable a justifié le non-remplacement des facteurs, intensifiant la charge de travail et la pénibilité pour ceux qui restaient. Avec cette charge de travail lissée les facteurs n'ont plus réussi à trouver des moments de récupération entre leurs tournées qui leur permettaient de tenir dans un métier déjà très fatiguant physiquement. Suite aux suicides et tentatives de certains d'entre eux, le cabinet Ergos Ergonomie mandaté pour faire un diagnostic a souligné que la souffrance des facteurs était liée au fait qu'ils n'ont plus le temps de maintenir le lien social avec les usagers. Or c'est le lien social qui donnait du sens à leur travail et leur apportait de la satisfaction. Même chose du côté des guichetiers avec des mobilités forcées, un travail debout, un suivi individualisé de leurs résultats de ventes et des « visiteurs mystères », inspecteurs qui surveillent respect des normes et procédures des agents. Ces normes de « relation client » ont eu pour effet de réduire les marges de man?uvre des agents, tout en provoquant un fort sentiment d'infantilisation. Enfin, les salariés de la Banque postale ne sont pas mieux lotis, eux qui se sont vus imposer une multiplication des dispositifs de surveillance et de contrôle managérial. Les performances individuelles faisant l'objet d'un reporting permanent, visible de tous alors que le travail administratif et social n'est plus pris en compte. Or la Banque Postale continue d'accueillir une population négligée par les autres banques, des personnes en situation d'interdit bancaires sans domicile ou sans papiers. Et pour tenir leurs objectifs, les conseillers financiers font plus souvent 45 heures que 35 heures.

C'est là où la question des heures supplémentaires entre en jeu. Dès lors qu'il s'agit, comme dans certaines entreprises, de dépasser son temps de travail habituel pour résoudre une difficulté sur laquelle le salarié a toute responsabilité et qui lui procurera la satisfaction du travail bien fait, l'horaire n'est plus un souci. A l'inverse, quand il faut mettre les bouchées doubles pour pallier à des process qui désorganisent le sens du travail, là il y a stress et perte de sens. « Un des risques majeurs, c'est le conflit d'intensité car le travail pose des problèmes de conscience : capacité de juger la qualité entre professionnels, de penser sa propre activité et celle des autres. Il y a un conflit d'évaluation et de conception de la performance », constate Yves Clot. Pour le psychologue du travail, la santé au travail n'est pas incompatible avec la performance. Au contraire. C'est la possibilité d'être efficace, de pouvoir atteindre les buts fixés, de faire un travail dans lequel on se reconnaît. C'est bien dans la performance que se joue la santé au travail : « Il n'y a pas de distinction possible entre recherche de performance et recherche de santé puisqu'il s'agit bien d'efficacité. Encore faut-il s'entendre sur l'efficacité, à savoir le professionnalisme. Plus on va vers une société de services plus on s'oriente vers des controverses sur le professionnalisme et les critères d'efficacité. Une portière de voiture sur une chaîne de montage est moins chargée en dilemme sur ce qui est juste ou pas juste. Le travail de service entraîne une conflictualité avec le réel qui va s'accentuer parce qu'il n'est pas discuté dans les organisations. Ce qui est difficile ce n'est pas ce qu'on impose aux gens. C'est ce qu'ils doivent s'imposer à eux-mêmes pour tenir bon ». Yves Clot parle à ce sujet de « qualité empêchée ».

De fait, le rapport de la commission du Grand Dialogue à La Poste présidée par Jean Kaspar et remis à Jean-Paul Bailly, le président de La Poste le mois dernier, pointe des signaux d'alerte au premier rang desquels « une pression accrue sur les effectifs et les hommes, dont le sentiment général est « qu'il faut faire plus avec moins », et « un manque d'écoute généralisé ». « Il semblerait que les dispositifs mis en place aient plus comme objectifs de convaincre de la pertinence de choix déjà arrêtés que d'écouter les avis des personnels et de débattre des solutions » pointe le rapport à la page 28. Et plus loin page 30 : « le sentiment domine d'un chemin inachevé où le pilotage demeure trop contraignant et trop descendant, et pourtant d'une concentration excessive des responsabilités sur la tête des managers de terrain ».


Ce ne sont pas seulement les savoir-faire antérieurs qui sont remis en cause par la nouvelle organisation du travail, mais également les valeurs qui étaient partagées, une certaine conception de la qualité du service rendu mais aussi de valeur partagée par l'usager. Et au-delà, une identité professionnelle qui fait sens. Avec la gestion des risques psycho-sociaux s'installe un drôle de consensus autour de l'idée que les travailleurs n'auraient plus les ressources nécessaires pour faire face aux exigences de l'organisation. « J'ai proposé de retourner le problème, répond l'auteur du «Travail à C?ur ». Et si on se mettait à considérer que ce sont les organisations qui n'ont plus les ressources pour répondre à l'exigence des salariés de faire un travail de qualité ? Alors, ce ne sont plus les travailleurs qui sont trop « petits », fragiles et à « soigner ».

Conclusion : c'est le travail et l'organisation qu'il faut soigner. Les standards de Bien-être qui se mettent en place dans certaines entreprises - collecte d'indices, formation de « signalants », cellules de veille sanitaire, peut virer au « despotisme compassionnel », estime Clot, si on ne s'attaque pas aux problèmes ordinaires du travail réel. « Après la cellule d'écoute psychologique et la victimologie ira-t-on jusqu'à l'obligation de soins ? Ira-t-on jusqu'à demander, comme dans certaines entreprises japonaises, au salarié nouvellement embauché de s'engager par écrit à ne pas se suicider ? On l'imagine mal en France. Mais l'hygiénisme qui cherche actuellement à « pasteuriser » le travail plutôt que de le transformer a de beaux jours devant lui, à moins de faire le pari inverse : celui qui va chercher la santé où elle est, dans les ressources insoupçonnées chez ceux qui travaillent. Les salariés ont davantage besoin de se reconnaître dans ce qu'ils font, plutôt que d'obtenir une reconnaissance faussée de leur plainte, cette plainte leur permet juste de supporter l'insupportable. Mieux vaut prendre le parti du travail de qualité, du travail bien fait plutôt que de chercher à ouvrir des « couloirs humanitaires » dans des organisations qui le maltraite ».

Alors que s'ouvre demain matin la semaine de la qualité de vie au travail, reste à méditer ce que nous souffle Clot : L'enjeu ce n'est pas la qualité de la vie au travail, mais la qualité du travail tout court. En se mobilisant autour d'une idée neuve du métier, avec tous les autres acteurs concernés - dirigeants d'entreprises, syndicalistes et spécialistes -, ceux qui, au travail, sont en première ligne, peuvent eux-mêmes « retourner » la situation. Pour en finir, enfin, avec les « risques psychosociaux », pour que le suicide ne soit pas « une solution envisageable », pour que cesse l'épidémie de troubles musculo-squelettiques et l'explosion des pathologies professionnelles... Et pour que, comme le préconise le Docteur Canguilhem, les salariés ne soient pas objets dans un milieu de contraintes mais sujets dans un milieu d'organisation.

 

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Commentaires

Marcus  a écrit le 16/01/2013 à 2:21 :

"la gouvernance", ça n'existe pas. Soyons clairs cette "gouvernance" ce sont des individus malsains, tous formés dans le même moule des mêmes grandes écoles, qui ont complètement perdu de vue le sens et la grandeur de la mission qui leur a été confiée par la Nation et qui dérivent en s'amusant à nuire à ceux qu'ils sont censés faire progresser, voire protéger. La "mode" aujourd'hui pour ces chefaillons sans envergure qui ne cherchent que leur propre intérêt immédiat, c'est de jouer avec les individus placés sous leur conduite comme s'ils jouaient avec des personnages virtuels d'un jeu video ... Quand l'un d'eux est éliminé, ils n'ont aucun remord, aucune culpabilité : pour eux, ceux qui s'autodétruisent sont des faibles qui n'avaient simplement pas leur place dans le jeu. Bref, à mon sens, la Nation ne s'en sortira qu'après une vraie Révolution Populaire (et pas la bourgeoise de 1789) qui anéantira ces élites politiques, financières et industrielles soient disant "managériales" qui ont largement montré leur incompétence et leur faillite à leur devoir envers la collectivité.

octopus94@orange.fr  a écrit le 02/01/2013 à 0:08 :

2013 une année rebelle ?
Une autre référence l'excellent film de Cazeneuve 'De gré ou de force' sorti fin 90 et malheureusement retiré de Daylimotion.
Courage à tous, la colère légitime et justifiée est en marche. Bonne année à tous, résistez mais surtout NE CRAQUEZ PAS !

jpdlx  a écrit le 13/11/2012 à 13:30 :

Article 23 qui sortira le 12 décembre prochain, un long métrage dédié à la mémoire des disparus de France Télécom, Renault, La Poste, Thales, Areva, EDF, GDF Suez, PSA, ONF, ? et bien d'autres ?

Bande Annonce : http://youtu.be/H_gKrn5-SBU

Facebook : http://www.facebook.com/Article23.lefilm

Le site du film : http://www.article23-lefilm.com/

Souffrir au travail. Qu'en dit le théâtre ? 13 et 14 nov : invitation à la lecture performance de "Silence, Travail !" à Confluences (Paris 20ème)  a écrit le 12/11/2012 à 1:15 :

Bonsoir à tous,
le mardi 13 et mercredi 14 novembre 2012 à 20h30, se tiendront deux lectures performance d'un texte de théatre contemporain sur la souffrance au travail des cadres, intitulé "Silence, Travail !"

Ceq lectures auront lieu à Confluences, 190 bld de Charonne Paris 20ème.

Lectures suivies d'un échange avec le public en présence d'un responsable de ressources humaines en entreprise (le 13) et d'un délégué syndical (le 14).

A découvrir absolument !

une femme  a écrit le 03/11/2012 à 13:56 :

Bonjour, merci de cet article. Je subis actuellement le travail dans une entreprise où les dirigeants pressionnent et menacent les personnes qui ont eu le courage de manifester d'un malêtre issu d'une situation de conflit avec un directeur. Malheureusement, il s'est avéré que les victimes sont remises en question, que leur travail est attaqué et que la solution au conflit est de faire visiter ces travailleurs souffrants par un psychologue qui donnera ses conclusions et l'affaire sera clos. "La récré s'est finie" on a dit... C'est triste, j'ai vu des collègues partir en dépression, souffrir des crises d'angoisse, de panique, tétanisés par l'incompréhension. Et de toute façon "je vous signerai une rupture conventionnelle, il faut pas se mettre dans ces états"... Prochain pas: les suicides. SOS, personne ne réagira?

Claire Sandron 22/10/12  a écrit le 22/10/2012 à 15:23 :

Merci pour cet article pertinent.
Oui, la souffrance au travail s'installe insidieusement dans le quotidien des personnes lorsqu'il ne leur est plus possible de penser par elles-mêmes, lorsque le sens donné aux tâches s'oppose à une volonté de rationalisation le plus souvent destructrice de créativité.
Le management de proximité est utilisé comme relais privilégié, souvent à son insu, d'injonctions paradoxales contenues dans les consignes de travail et les possibilités concrètes de les appliquer. Je ne compte plus les exemples de personnes venues me consulter pour savoir si elles étaient "folles", si elles se plaignaient "pour rien", alors même qu'elles me décrivaient un contexte totalement aliéné, qui ne pouvait produire au mieux qu'une réaction de fuite vers un autre projet professionnel, au pire vers un sentiment invalidant d'échec personnel.
Merci donc à tous ceux qui contribuent à alerter, sur l'importance capitale de la qualité de la vie au travail, laquelle commence par une considération authentique des ressources de chacun, et de celles du collectif de travail.

Jean  a répondu le 22/10/2012 à 22:35:

Acteur de la prévention au sein de différentes entreprises depuis plus de 15 ans, je constate certaines dérives en grande partie liées à la montée de l'individualisme et effectivement les injonctions contradictoires qui pleuvent à chaque niveau de l'entreprise.
les impacts sont parfois désastreux et peuvent conduire aux drames que nous retrouvons trop fréquemment dans la presse aujourd'hui.
Les managers ne sont pas préparés et ne veulent pas voir la souffrance. Être humain semble être devenu une tare au sein de nombreuses organisations. A l'heure où les recruteurs valorisent les "talents", il convient de remettre un peu de collectivité au sens travail d'équipe (construit et non subi)...
Nous avons encore beaucoup de travail sur le sujet

G  a écrit le 18/10/2012 à 14:02 :

TrÚs bien vu

et si...  a écrit le 17/10/2012 à 22:10 :

et si .. on découvrait que le "suicidé" d'Areva avait pour motivation le fait que l'état a menacé de détruire la filière nucléaire pour lequel il se donnait à fond dans son travail , hein ???

churchill  a écrit le 17/10/2012 à 19:43 :

c'est enfoncer une porte ouverte, comme d'hab..... apres, le pb c'est que quand on a un mur, on le contourne quand on peut, sinon ft y aller a la masse; et grace aux syndicalistes ' a la francaise', c'est option numero 2... c'est triste pour les gens qui ne font pas la lutte des classes et en prennent dans les gencives pour les autres, mais c'est la vie....

toccata  a écrit le 17/10/2012 à 19:30 :

A 100% d'accord avec l'article.

moonbear  a écrit le 17/10/2012 à 18:52 :

A imprimer et à diffuser absoluement.....!!!