La Tribune

Le salariat a vécu

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Sophie Péters  |   -  1159  mots
Principal régulateur des relations sociales et de la solidarité, le salariat, né de la société industrielle, est sur le déclin. Jean-Pierre Gaudard, dans « La fin du salariat », livre une analyse fine et précise de l'extinction prévisible de ce modèle, résultat plus d'une évolution de la société que des seules contraintes économiques.

Le salariat, un astre mort ? Il continue de nous éclairer et de nous rassurer mais son cycle de vie se termine. Il suffit pour s'en convaincre de retracer l'actualité sociale de ces derniers mois : les plans de départ volontaires et les plans de licenciements se multiplient dans un marché qui n'offre que peu de perspectives de retour à l'emploi traditionnel, autrement dit, qui impose à chacun de réinventer son emploi, ou plutôt d'inventer son activité.
Car la nuance entre « emploi » et « activité » est de taille désormais : « le salariat, c'est une forme marchande de l'activité. Pour certains aujourd'hui, par un renversement des valeurs, c'est devenu un simple moyen d'accès à des droits sociaux et il n'appelle pas plus d'investissement que cela. Le salariat va, de plus en plus, être confronté à la concurrence de l'activité », prédit Jean-Pierre Gaudard, dans « la fin du salariat » qui vient de paraître chez François Bourin Editeur. Et de raconter qu'il peut comme expert échanger avec des pairs sur Internet, rédiger son blog, écrire une fiche sur Wikipédia, aider un projet associatif tout en vendant par ailleurs les mêmes compétences en tant que free lance ou salarié d'une entreprise.
Selon ce spécialiste des questions économiques et industrielles, ancien rédacteur en chef à l'Usine Nouvelle, « le travail sous sa forme salariale, n'occupe plus du tout l'espace économique et social, encore moins l'imaginaire, sauf pour les plus démunis, les moins bien formés, les moins aptes à affronter l'incertitude et les aléas de notre société».

Le pacte "protection contre subordination" a vécu

Depuis deux siècles, la révolution industrielle a imposé le modèle salarial. Mais la crise de l'emploi alliée à un profond changement de société et des mentalités, à de nouvelles exigences de compétitivité, aux révolutions technologiques, a progressivement modifié notre rapport au travail. Et avec lui tout le modèle social, entraînant dans sa chute le salariat.
« C'est la fin d'une organisation sociale qui a modelé la société industrielle depuis le XIXème siècle. Le salariat s'est imposé grâce à l'essor de la révolution industrielle. Les droits qu'il a fait naître sont indissociables de l'idéal politique démocratique. Mais ces droits étaient collectifs, à vocation universelle, avant que les droits de chaque individu ne supplantent dans l'imaginaire collectif les droits de l'homme. Ce n'est pas seulement l'emploi à vie qui disparaît. Le pacte social entre patrons et salariés, qui reposait sur l'échange « protection contre subordination » a vécu. Les structures hiérarchiques sont discréditées, le pouvoir et l'autonomie des individus prennent le dessus », poursuit Jean-Pierre Gaudard.
Ce constat, on l'observe tous les jours : derrière l'essor du télétravail, du recours massif à la sous-traitance, du succès croissant de l'auto-entrepreneuriat, c'est l'individualisation qui dicte sa loi, au travers de laquelle on ne compte plus que sur son réseau Facebook et Linkedin et où il n'est plus rare de croiser plusieurs jobs. C'est la nouvelle économie du « free lance » promise selon Jean-Pierre Gaudard à un bel avenir et dont les seniors sont « l'armée de réserve » et les élites intellectuels, actifs urbains, le c?ur du réacteur. Ceux que le professeur américain Richard Florida désigne sous le nom de « classe créative » : scientifiques, enseignants, intellectuels, designers, professionnels du droit, de la finance. Les bac +, ferment de la société de la connaissance, qui sont en train redéfinir le rapport au travail, entre coopération intermittente et succession de projets ponctuels. « Cette auto-organisation constitue un tournant majeur après des siècles de croyance dans une autorité hiérarchique, le patron, l'entreprise, l'Etat, les syndicats, plus généralement toutes les institutions ».

Un modèle plus contraignant qu'innovant

Revers de la médaille, ces « liens faibles », dont parle Jean-Pierre Gaudard, créés par ces nouvelles formes de travail, impliquent aussi des engagements faibles : « Google gère ses employés comme des lignes dans un tableau Excel. En retour les recruteurs constatent que les candidats sont moins motivés et ne font que se tester sur le marché »
Rien d'étonnant dans ces conditions qu'il soit devenu difficile de mobiliser les troupes dans les entreprises. D'autant que celles-ci se sont également tournées vers un mode projet et privilégient allègement des coûts et vision à court terme. « Les aspirations à l'autonomie de l'individu, qui jouent un rôle moteur dans la fin de la société salariale sont, d'une certaine manière, la résurgence de cette contestation du contrôle total qu'a imposé le modèle industriel et qu'il ne peut plus justifier à partir du moment où sa contrepartie, assurer une sécurité de l'emploi, n'existe plus ». Ainsi le salarié s'est-il individualisé au prix d'un effort colossal d'adaptation permanente, créant un hiatus entre autonomie et système salarial. La responsabilisation n'ayant pas suivi au sein des entreprises, le modèle du travail salarié est apparu plus contraignant qu'innovant, ne permettant pas à l'individu de « se réaliser ».
Résultat : le salariat répond de plus en plus mal aux attentes des actifs, surtout les jeunes « Y » prêt à changer d'emploi dès qu'il ne leur convient plus. « Il semble que, pour une bonne partie de la société, à commencer par les catégories les plus instruites et cette fameuse « classe créative », l'aspiration à l'autonomie soit plus forte que les inconforts de la précarité », estime Jean-Pierre Gaudard. Vrai pour les mieux armés, beaucoup moins sûr pour ceux qui rencontrent une difficulté quelconque dans un moment de leur vie (divorce, maladie, deuil) et les moins diplômés.
D'ailleurs, si toutes les catégories sociales sont affectées par l'effritement de la société salariale, elles ne le sont pas de manière homogène. Apparaît dès lors une concurrence des « egos » et le retour du « travail à la tâche ». « Peut-être que l'avenir appartient aux slashers s'interroge Jean-Pierre Gaudard ? Cet anglicisme désigne ceux qui cumulent plusieurs activités : graphiste/céramiste, journaliste/producteur, coach/consultant ... « Les slashers incarnent une vision transformée du monde du travail, ayant intégré la précarité comme mode d'emploi et ne rêvant plus de salaires mirobolants mais juste les conditions d'une vie épanouie ». Faute d'avoir su garder cet élan de solidarité qui faisait le charme du salariat, les entreprises, en ne misant que sur la « gestion des talents », ont sacrifié sur l'autel du retour sur investissement rapide les valeurs de cohésion du travail salarié. Leur conception essentiellement utilitariste de leurs salariés corrélée à la montée des désirs des individus, à la nécessité de faire face aux aléas de l'économie, et à sa « vitualisation » signent le délitement du salariat. « C'est de notre capacité à faire revivre les vraies solidarités de proximité, de redonner leur légitimité aux communautés, que dépend l'avenir », en conclut Jean-Pierre Gaudard.

 

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Commentaires

Je suis déçue, déçue, déçue...  a écrit le 07/02/2013 à 16:06 :

Moi je suis d'accord notamment avec ça : « La responsabilisation n'ayant pas suivi au sein des entreprises, le modèle du travail salarié est apparu plus contraignant qu'innovant, ne permettant pas à l'individu de « se réaliser ». » En d'autres termes, un échec du Management et de la Direction des Ressources Humaines ? Pour moi, le salariat, en France en tout cas, a été synonyme de frustration, rabaissement, contraintes, étouffement de l'opinion et manipulations, sans parler des dérapages en veux-tu en voilà. Et j'ai pu l'observer dans 4 entreprises différentes... Et pourquoi la démission est-elle davantage un tremplin de carrière que la « gestion des carrières » au sein des entreprises ??? Peut-être parce qu'il n'y en a pas du tout ?

Laminico  a écrit le 30/01/2013 à 9:44 :

A ceux qui s'inscrivent en faux, il faut juste rappeler que le salariat lui-même ne s'est pas imposé comme une évidence: ce fut d'abord un moyen que les patrons ont trouvé pour fidéliser une main d'oeuvre trop volatil. "Protection contre subordination".

rourou  a écrit le 27/01/2013 à 12:34 :

Est-ce qu'il n'y a pas une confusion entre l'effet et la cause? Le cout du salariat est tellement énorme et tellement contraignant, que l'entreprise qui paye et celui qui est payé cherchent toutes les solutions pour éviter la tonte massive des charges sociales. Quand en plus il y a des niches fiscales crées comme l'auto-entreprise, tout le monde s'y engouffre avec pour objectif principal d'espérer avoir un peu plus d'argent à la fin du mois, et personne n'en a grand chose à faire du devenir du "salariat" ou de "l'activité".

jmichel  a répondu le 30/01/2013 à 13:45:

Je partage tout à fait votre point de vue. C'est un belle intreprétation sociologique établie avec belle finesse théorique derrière un bureau, mais d'une certaine façon sans réalisme,vécu et pragmatismeJe parlerai ici de sophisme

max72  a écrit le 22/01/2013 à 21:01 :

"les entreprises ont une vision utilitariste de leur salaries"
euh... parce qu elles seraient sensees faire du social ou de l enfilage de perles sociologique ??!
mettez a jour votre logiciel. please.

kkkk  a répondu le 23/01/2013 à 19:12:

kkkkk

fin du systeme pyramidal  a écrit le 22/01/2013 à 6:41 :

en observant une pyramide,on remarque qu'avec le temps l'homme est plus paresseux....

N'importe quoi !  a écrit le 21/01/2013 à 21:36 :

C'est la fin du salariat parce que les entreprises délocalisent ou ferment à tour de bras. Elles n'ont plus besoin de salariés, mais elles n'ont pas plus besoin de freelance. Résultat : il ne reste plus que des chômeurs...

jos  a écrit le 21/01/2013 à 21:10 :

L'individualisme ne concerne pas que les liens du travail, dans la famille ou dans les relations avec les voisins on constate une forme d'égoïsme. On nous rabâché dans les années 90 que l'Etat c'était fini, les syndicats désuets, seule l'Entreprise allait nous apporter un bien être matériel croissant, voir nous permettre de nous épanouir individuellement. Et puis on s'est rendu compte que même après s'être investi pendant 30 ans dans notre entreprise, on pouvait être licencié malgré les bénéfices, par un nouveau PDG qui ne fait que passer et qui empoche une retraite chapeau délirante. Mais peut on travailler de manière productive avec une épée de Damocles sauf a pouvoir gagner beaucoup. C'est pire pour ceux qui rencontrent une difficulté quelconque dans un moment de leur vie (divorce, maladie, deuil) et les moins diplômés! Une belle régression, on finira par reparler du travail pour les enfants !

floppy  a écrit le 21/01/2013 à 18:38 :

le freelance? oui. au début de la révolution industrielle, les freelancers étaient les personnes qui savaient toutes seules fondre le fer et personne d'autre. Les entreprises ont eu beaucoup de problèmes car ils étaient pieds et mains liés. Ils ont alors développé la caste des salariés qui reprenait les connaissances des autres. maintenant on fait marche arrière? je rigole. Que les freelancers se mettent en petits groupes pour.. regrouper les connaissances et les pouvoirs entre-eux. Et alors? ils pourront plumer les soit disant entreprises. La société n'évolue pas beaucoup.

floppy  a répondu le 21/01/2013 à 19:33:

Complément: la caste des "freelancer" de l'ère industrielle du départ ne mettaient pas seulement les entreprises à leur merci, mais aussi les salariés non formés. Conclusion: devenez les maitres du savoir comme avant. Vous aurez le pouvoir entre vos mains (pas socialement mon objectif)

Cuba  a écrit le 21/01/2013 à 18:34 :

C'est juste, nous rejoignons à pas lents le modèle cubain où chacun reçoit selon ses besoins( pas grand chose il est vrai) et au moment de crever le regime castriste a trouvé une parade. Il y a désormais à Cuba deux monnaies, le pesos avec lequel le gouvernement paie les salaires à chacun selon ses besoins, et les services, et le cuc qui est la monnaie de l'activité privée. Depuis que le cuc a été créé, sa valeur en pesos ne cesse de croitre, et les magasins où on trouve quelquechose exigent un paiement en cuc.
De fait ce qui est censé garantir l'essentiel et le juste ne représente plus rien, les maudits qui ont l'audace de travailler commencent à voir le bout du tunnel.

Patrickb  a écrit le 21/01/2013 à 18:21 :

Je suis assez d'accord dans l'ensemble, mais le gros problème actuel, c'est que les grosses entreprises étouffent les petits entrepreneurs qui ne peruvent évidemment pas les concurrencer, car ils n'ont pas accès aux poches sans fond des contribuables. Il faudrait donc mettre tout le monde en concurrence, mais cela va être difficile, car force est aussi de constater que les dirigeants desdites grandes entreprises sont des choix politiques pour placer les copains.

Tavapiso  a écrit le 21/01/2013 à 17:59 :

Je crois que l'on ne vit pas sur la même planète Mr GODARD: 3/4 des jeunes français aspirent à être fonctionnaire, soit l'exact opposé de tout ce que vous décrivez....
http://www.rmc.fr/editorial/239891/les-3-4-des-jeunes-francais-revent-de-devenir-fonctionnaires/

BLABLABLA  a écrit le 21/01/2013 à 17:55 :

C'est la classe moyenne que vous assassinez, inutile de trouver des soutiens syndicaux à vos turpitudes

Vite  a écrit le 21/01/2013 à 17:31 :

Vite,vite je rentre dans la fonction publique,emploi à vie,retraite 75% du dernier poste qu'on a jamais tenu..etc etc.

luc-romain  a répondu le 21/01/2013 à 17:59:

délirium ?