La Tribune

Pourquoi il faut rebâtir la "maison travail"

Le ministère du travail américain prévoit qu’un étudiant actuel aura occupé entre 10 et 14 emplois différents quand il atteindra 38 ans. Au même âge, en France un individu né avant 1940 avait exercé en moyenne 2,7 emplois... | REUTERS
Le ministère du travail américain prévoit qu’un étudiant actuel aura occupé entre 10 et 14 emplois différents quand il atteindra 38 ans. Au même âge, en France un individu né avant 1940 avait exercé en moyenne 2,7 emplois... | REUTERS (Crédits : Reuters)
Sophie Peters  |   -  1171  mots
Les carrières changent, les individualités se libèrent, et il est temps que les codes du travail changent avec lui... Radicalement.

Parce que la révolution individualiste est en train de bouleverser le monde du travail et avec elle une économie de plus en plus aléatoire, il est nécessaire de repenser notre modèle social et notre façon d'appréhender nos carrières. Dans l'ouvrage « Travailler pour soi », l'auteur Denis Pennel nous invite à en comprendre les tenants et les aboutissants et propose des recommandations concrètes pour adapter nos acquis sociaux à ces nouveaux paradigmes du travail. A condition que chacun prenne aussi sa carrière en main.

 

Entre 10 et 14 postes en 20 ans

Nos parcours professionnels sont et vont devenir de moins en moins linéaires. Face à l'individualisation croissante des besoins et modes de vie, face à une économie en constante recomposition et à une protection sociale de moins en moins certaine, une nouvelle réalité du travail émerge lentement mais sûrement. L'emploi à vie, on le sait désormais, c'est fini. Alors que l'espérance de vie des individus augmente, la durée moyenne passée au sein d'une entreprise ne cesse de se réduire, celles-ci voyant leur durée de vie menacée.

Le ministère du travail américain prévoit ainsi qu'un étudiant actuel aura occupé entre 10 et 14 emplois différents quand il atteindra 38 ans. En France un individu né avant 1940 avait exercé en moyenne 2,7 emplois à l'âge de 40 ans, alors que celui né dans les années 60 en est déjà à 4,1 emplois au même âge (Dares). L'insécurité professionnelle et l'instabilité financière qui en découle touchent désormais beaucoup les jeunes générations mais aussi toutes les strates d'actifs.

 

L'employé assume la responsabilité de sa carrière

Faut-il paniquer ? Non répond en substance Denis Pennel, Directeur général de la Ciett (Fédération mondiale des services privés pour l'emploi) et auteur de l'ouvrage "Travailler pour soi. Quel avenir pour le travail à l'heure de la révolution individualiste ?". Nous sommes face à une mutation structurelle de la relation au travail aussi bien du côté des entreprises que des individus, remarque l'auteur.

Dans la mesure où de plus en plus d'éléments de la vie dépendent directement de soi, où la pérennité de l'emploi a disparu et ne fait plus l'objet d'un "engagement moral" de l'entreprise, et que la stabilité n'est plus forcément considérée comme un avantage en termes d'employabilité, "le salarié doit, d'une façon générale, assumer la "responsabilité" de sa carrière, au sein puis à l'extérieur de l'entreprise", constate Denis Pennel.

 

Adapter l'organisation du travail à l'individu

Comme l'individu choisit de consommer, il va devoir choisir sa façon de travailler. De façon volontaire ou subie. L'objectif étant, comme l'indique le débat actuel autour de la formation professionnelle, de "sécuriser son parcours en lui permettant d'évoluer". Nombre de salariés, pris dans l'engrenage du quotidien de leur travail, laissent passer les années sans se soucier de leur employabilité, ou mieux, de leurs propres désirs d'évolution. Or le contexte actuel vient éclairer cruellement ce manque d'intérêt personnel. Et le bilan de compétences ou le coaching interviennent encore trop souvent lors d'un "accident" de parcours, dans un moment de difficultés.

Comme dans l'approche orientale de la médecine, il s'agit désormais plus de prévenir que de guérir. Prévenir sa propre évolution au regard du contexte global de l'économie et des nouveaux marchés. Plus qu'une nouvelle fragilité et qu'un manque de sécurité, mieux vaut envisager cette nouvelle responsabilité comme "une émancipation individuelle et l'expression d'une liberté de choix dans la manière de vivre et de travailler", estime Denis Pennel. A une condition: la mise en œuvre d'un nouveau contrat social pour installer de nouveaux filets de sécurité à travers l'individualisation et la personnalisation des droits sociaux. Autrement dit il s'agit de "moderniser l'organisation du travail afin de l'adapter au triomphe de l'individualité et à la société post-industrielle.


Repenser le contrat social

Reconnaître que cette nouvelle ère dans laquelle nous sommes entrés, celle de la primauté de l'individualité, nous oblige à repenser le contrat social qui lie l'homme à l'entreprise, le citoyen à la société". Car paradoxe de taille, la plupart des travailleurs sont encore employés sous un modèle hérité du XXème siècle, inspiré par un mode productif qui associait le travail à un effort physique. Résultat : "hérités de la civilisation de l'usine, le droit du travail, les modes de management et la représentation des travailleurs ont trente ans de retard sur l'évolution de la société.

L'accès à la sécurité sociale, aux indemnités chômage, à la retraite, à la formation reste essentiellement organisé sur le modèle d'un statut unique (le salariat) et d'un emploi en CDI. De même , le droit du travail  n'a pas remis en cause le principe de base - pourtant de plus en plus contesté- de tout rapport entre un salarié et son employeur : la subordination".

Libérer les initiatives individuelles

En conséquence de quoi  c'est l'ensemble de la "maison travail" qu'il est urgent de reconcevoir. "Il ne faut pas simplement changer le mobilier, abattre une ou deux cloisons et déplacer une porte ou une fenêtre, mais bâtir une nouvelle maison , qui réponde aux aspirations et aux réalités du marché de l'emploi du XXIème siècle".

La nouvelle contractualisation de l'emploi devrait selon Denis Pennel pouvoir intégrer l'impératif de singularisation, mais également le besoin de mobilité et de carrières protéiformes. L'enjeu est de concevoir la sécurité à l'échelle du marché du travail et non pas au niveau d'un emploi, et donc pour cela faciliter et accompagner les transitions professionnelles. De façon à libérer les capacités d'initiatives individuelles des tavailleurs. Il prône le recours à un "accompagnateur de carrière" (services publics de l'emploi, cabinet de recrutement et/ou centre de bilan de compétence, coach) qui tel un imprésario conseillerait et guiderait au cours des différentes étapes de sa carrière.

 

Des compétences qui s'ajoutent

Le marché du travail étant en perpétuel mouvement, il s'agit aussi désormais de regarder pour chacun d'entre nous où mène son emploi et d'envisager au moment opportun des virages qui permettront in fine d'offrir des compétences qui s'ajoutent les unes aux autres. "La vraie sécurité, la liberté réelle, c'est de faire en sorte qu'un maximum de choses ne dépendent que de soi" en conclut Denis Pennel.

Pour l'heure, et en attendant l'édification d'une nouvelle "maison Travail", mieux vaut rester individuellement alerte en défrichant de nouveaux territoires, et trouver le moyen de les associer à sa personnalité et à ses compétences, la mise en axe faisant le reste. Une trajectoire se met dans l'axe tout naturellement lorsque les éléments qui la composent ont un sens éminemment singulier. Plus que jamais, il est urgent de suivre son étoile.

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Commentaires

IMPORTANT  a écrit le 03/03/2014 à 10:42 :

il faudrait lutter aussi contre les personnes qui sont des "pervers manipulateurs". leur nombre selon les psychologues explose.

letardusud  a écrit le 28/02/2014 à 23:08 :

Pour avancer, il faut remettre en cause une très grande partie du raisonnement et des avantages que l'on ne peut plus se payer...or qui est prêt à cela? Qui?

mdr  a écrit le 26/02/2014 à 13:25 :

On se fiche de qui ? le boulot salarié public/privé c'est juste alimentaire et pour survivre. Et tant pis si ça défrise nos manipulateurs de service.

à la loupe  a écrit le 26/02/2014 à 7:30 :

l'auteur : la voix de ses maitres
l'apologie du libéralisme dans toute sa splendeur . ah! mon dieu, qu'on sera bien dans cette barbarie douce. l'individualisme n'est pas une tendance naturelle chez l'homme, mais une construction sociale inhérente au capitalisme. vous confondez les causes et les effets

Adulez Sang  a écrit le 24/02/2014 à 17:43 :

Pfuuu ! Si l'on compte le nombre de stages forcés, on les a déjà battu les ricains !

JJH  a écrit le 24/02/2014 à 14:23 :

"Le ministère du travail américain prévoit qu’un étudiant actuel aura occupé entre 10 et 14 emplois différents quand il atteindra 38 ans. Au même âge, en France un individu né avant 1940 avait exercé en moyenne 2,7 emplois."
Comparer les USA d'aujourd'hui et la France d'il y a 60 ans pour mettre en exergue le retard français, c'est vraiment digne du journalisme actuel, pas de celui des journalistes nés avant 1940....

libertad46  a écrit le 24/02/2014 à 14:03 :

Peu d imagination....un ramassis de "déjà dit" et déjà vu" ultra libérale sans fondement.
Doit être aussi inhumain que les ultra libéraux capitalistes Américains ???
Certainement pas !!!

Cet article n engage que son auteur et personne d autre !!!

ZorGlube  a écrit le 24/02/2014 à 13:28 :

Il y a des innovations éternellements émergentes (et les arlésiennes) de mêm qu'il y a les discours éternellement émergents. Leur mérite est d'alimenter la filière des sciences sociales et de la société en mal de sujets de recherche.

YopLaBoum  a écrit le 24/02/2014 à 13:12 :

De l'art de mélanger serviettes et torchons : "Le ministère du travail américain prévoit qu’un étudiant actuel aura occupé entre 10 et 14 emplois différents quand il atteindra 38 ans. Au même âge, en France un individu né avant 1940 avait exercé en moyenne 2,7 emplois... | REUTERS"

rebelle33  a écrit le 24/02/2014 à 12:24 :

Ancien conseiller professionnel de l'ANPE, je partage le diagnostic mais je reste réservé sur les propositions...Dans la mesure où je ne sens pas une réelle volonté du patronat pour mettre en place un vrai parcours de transition destiné à favoriser cette évolution...J'ai plutôt le sentiment que ce même patronat est plus enclin au recours abusif aux CDD et ,partant ,à la déréglementation complète du marché du travail...

Maxime Piolet  a écrit le 24/02/2014 à 12:24 :

Votre article est bien "tourné", mais vous n'avez semble-t-il fait aucune revue de littérature... il y a pourtout moults auteurs en prospective des métiers qui ont déjà livré la substance de votre papier... Et quid de la GPEC ? Enfin, l'expression "révolution individualiste" est-elle appropriée pour décrire un mouvement insidieux qui s'est progressivement instauré depuis les années 80, grâce notamment, mais pas seulement, aux rémunérations individualisées,