Dix nuances de management : Jouissances (6/10)

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(Crédits : DR)
Comment Pascal T, manager dans un grand groupe, parti en vacances en Italie sur les rivages de la Méditerranée avec son ordinateur et ses palmes, découvre, grâce à une rencontre avec une lectrice passionnée, qu'il a oublié l'essentiel : des ouvrages pour lui ouvrir l'horizon.

Chapitre VI - 'Jouissances'

L'ombre douce et menaçante du Stromboli se rapprochait. Ils débarquèrent sur une plage de sable aussi noir que brillant. Pascal, sa femme et ses enfants s'étaient joints pour la journée à Sabrina et ses amis. L'excursion fascinait la petite troupe.

Depuis quelques jours, l'ascension du volcan était interdite. Il grondait de façon inhabituelle. Ses éruptions se produisent à la fréquence moyenne d'une toutes les heures et même, à certains moments, d'une toutes les 15 minutes. Certains habitants de l'île le surnomment alors Iddù (« lui »), comme une nature divine à qui l'on reconnait le droit de provoquer des phénomènes naturels incontrôlables.

L'excitation était à son comble. Pascal jouait habilement le rôle de guide. Curieux et cultivé de nature, il avait tout lu ou presque sur ce volcan effusif, le plus actif de tous les volcans européens.

- Trois cônes adventifs sont constamment actifs, ils entrent en éruption successivement à intervalle d'une heure. Ils fonctionnent comme des « valves de sûreté », empêchant des événements plus conséquents. Mais cela n'a pas empêché quelques évènements dramatiques comme en 2002 et 2003, où son activité provoqua une sorte de tsunami. La vague la plus haute atteignait 10 mètres et causa de sérieux dommages au village. L'île fut évacuée pendant plusieurs mois.

- Pas très rassurant, frissonna Sabrina au moment où le volcan se mit à gronder.

Ils progressaient depuis plusieurs heures le long des ruelles aux maisons blanches.

"C'est jouissif", pensa-t-elle. Toute à l'instant qu'elle vivait. Comme une réjouissance. En écho au livre qui dormait sans son sac. La jouissance, un entretien entre les philosophes Adèle Van Reeth et Jean-Luc Nancy. Depuis deux jours, elle était plongée dans cet essai.

Oui, la jouissance était bien cet instant décrit, où il faut savoir jouir de lâcher la maîtrise. La pensée du présent l'exige. Mais c'est aussi une question de caractère. "Il faut une rare vocation pour être jouisseur" écrit Camus. Elle observait chacun. François, son ami entrepreneur au succès fulgurant, était-il réellement un jouisseur ? Elle se souvenait des propos de Jean-Luc Nancy :

La jouissance n'a de sens que pour ceux qui sont du bon côté du profit. Ceux qui entassent le profit tout en étant dans l'esprit le plus actif et le plus entreprenant du capitalisme, qui ne se contentent pas d'accumuler, mais sont aussi dans l'entreprise, le risque, le calcul de rentabilité. Mais aussi pour ceux qui maîtrisent les marchés où règnent prise de risque, défis et vitesse.

Et Pascal ? De quoi jouissait-il ? De son niveau de vie ? Du titre de sa fonction ? La Jouissance s'étant réduite à la consommation et au pouvoir de l'image.

Il avait senti son regard.

- Le Stromboli vous inspire Sabrina ?

- Si je vous disais qu'il m'inspire une réflexion sur la jouissance...

Rien de sulfureux. À voir vos mines, on voit bien que ce mot a encore des accents obscènes. Et pourtant étymologiquement il n'y a pas de rapport privilégié entre le mot "jouir" (du latin Gaudere qui évoque la joie) et la sexualité, précise en préliminaire Jean-Luc Nancy.

Elle sortit le livre de son sac et le posa sur la table de la Trattoria. La couverture intriguait avec la surbrillance de la syllabe "oui" de Jouissance.

- Pendant longtemps, la jouissance a eu un sens avant tout juridique. En Mai 68, il s'est déplacé vers le sexe et la consommation - d'où le fameux "Jouissez sans entraves". Ce qui est passionnant dans ce terme ce sont les mystères de la définition, qu'explorent les deux auteurs philosophes dans un dialogue.

- On ne sait finalement pas très bien ce qu'est très précisément la jouissance, tant ce mot est utilisé à propos de tout : le corps, l'esprit, des biens... le jouir tantôt brandi comme un droit, tantôt comme une indécence, admit Pascal.

- On jouit du pouvoir, de la vitesse, de l'argent, de la prise de risque... Cela doit vous parler, dit Sabrina en s'adressant aux deux hommes. Si ce mot est très difficile à décrire et à conceptualiser, la jouissance est universellement partagée. Elle est en même temps singulière et subjective. La jouissance est un important motif de réflexion, paradoxalement peu exploré, pour comprendre notre société.

- Jouissance du pouvoir, on le comprend aisément, dit Pascal. Mais pour autant la jouissance n'est-elle pas une question de caractère ? Je connais des hommes et des femmes d'argent et de pouvoir qui ont la jouissance triste.

- Si l'on en croit Adèle Van Reeth, répondit Sabrina, " Il faut un talent certain pour maîtriser l'art de jouir, c'est-à-dire savoir aménager le temps, l'espace, réunir les conditions pour atteindre la félicité. Voilà pourquoi nous ne sommes pas tous égaux devant la jouissance. Cela dit, le caractère n'est pas une fatalité : on peut le modeler, apprendre à être attentif à ce qui nous enchante, que ce soit un rayon de soleil, un tableau ou un corps dans le cadre du désir physique".

- Finalement cela renvoie à la question : a-t-on un appétit de vivre, ou est-on au contraire méfiant, rétracté, inquiet dans l'existence ? interrogea l'amie de Sabrina qui jugeait son mari entrepreneur, malgré sa réussite, peu dans le plaisir.

- Les gens qui ont cet élan vers la vie accèdent plus facilement à la jouissance. Mais comme le souligne la philosophe, cela se travaille. Au bémol près que notre époque y est moins propice qu'avant, car cela demande du temps.

L'accélération dans laquelle nous vivons rend beaucoup plus difficile cette soustraction du temps qui permet d'être attentif à soi, à son désir, et de ciseler ce plaisir-là. La jouissance exige de la patience. C'est une délicatesse vis-à-vis de soi.
 en amour aussi, il faut du temps pour s'apprivoiser, construire une relation...

Avec le temps qui s'accélère, la vie du couple est bousculée et les moments de plaisir partagé se rétrécissent, compressés par les contraintes professionnelles et familiales. Elle n'est pas uniquement tendue vers davantage de plaisir et sur une ligne droite vers le bien. L'addiction est le signe que notre rapport à la jouissance est devenu plus destructeur.

- À vous entendre, nous sommes loin de la jouissance dans nos sphères, concéda Pascal à l'intention de François qui semblait absent de la discussion. Quelle définition en donnent vos philosophes ?

- "Avoir le plaisir du plaisir" propose Adèle Van Reeth. Si tous les êtres humains s'interrogent sur le sens de leur existence, elle est persuadée qu'on ne trouvera de réponse ni dans les livres ni chez les psys, mais peut-être dans une forme de réconciliation avec notre existence qui passerait par cet art de vivre qu'est la jouissance. Elle va même un cran plus loin : le sens se trouve dans la jouissance. Jouir, c'est la meilleure preuve du contentement d'être en vie, la meilleure réponse à l'absence de sens, au nihilisme. Et la meilleure façon de dire "Oui" à l'existence. "Jouir ne se laisse facilement ni penser ni dire - ni même éprouver : jouir est inestimable, c'est une manière de sentir la vie" conclut Jean-Luc Nancy. Voilà de quoi nous questionner... Regardez le Stromboli. N'évoque-t-il pas une forme de jouissance de la terre ? Un plaisir d'être en vie ?

- D'une certaine façon, cela ne suffit pas de profiter de l'instant présent. Si je vous suis Sabrina, il y faut une certaine lumière, une façon d'éclairer l'instant précisément. Tel un art lié aux dispositions de caractère que vous évoquez. On comprend que chaque fois c'est un ton, une atmosphère, un langage, à l'image de ce Stromboli. J'aime beaucoup l'idée que c'est une manière de sentir la vie. Le plaisir a déserté le monde de l'entreprise. Il n'y a qu'à voir les salariés. Ils se sentent à raison parfois des numéros. En vous écoutant, il est certain que si nous, dirigeants, avions a cœur d'entraîner nos équipes dans une aventure plus passionnante, nous aurions plus de chance de leur redonner le plaisir de travailler. Qu'ils éprouvent le plaisir du plaisir de travailler.

François s'étonnait de l'enthousiasme soudain qui étreignait Pascal. L'entrepreneur était constamment sur la brèche, s'inquiétant de la moindre toux de ses actionnaires. Alors même qu'il jouissait d'une fortune conséquente, construite sur sa force de travail, rien ne semblait apaiser son anxiété.

En homme pressé, il se leva et donna l'ordre à la tablée de s'en retourner au bateau. Il était l'heure de rentrer.

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>>> Demain : De l'argent (7/10)

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Commentaires
a écrit le 20/08/2014 à 18:30 :
Wahou! Y'a du niveau ici!
Quand on voit certains commentaires qui empestent la suffisance et l'aliénation à un modèle de société décadent et agonisant, on se dit qu'il y a du boulot pour les psys et les coachs pour 15 générations!
a écrit le 20/08/2014 à 18:27 :
Test
a écrit le 14/08/2014 à 16:56 :
Ou est le mal à vouloir restaurer le plaisir au travail ??
Qu'importe si l'auteur n'a pas été à cet endroit, non ?
Je ne suis pas érudite, ni philosophe, mais je suis managée... Et moi, dans mon humble petitesse d'esprit, j'aimerai bien que mon Manager lise cette série d'articles... Et même ce serait encore mieux si beaucoup de Managers lisaient ces articles ...
a écrit le 13/08/2014 à 11:02 :
Il est certain que tous ces commentateurs negatifs doievnt avoir lu l ensemble de la bibliographie citee dans les artcicles..

Continuez a publier svp
a écrit le 11/08/2014 à 14:41 :
Habitée par le désir de penser et... C'est tout.
Pâle copie d'un style moderne détrempé par un insipide et méprisable sentiment de supériorité culturelle où l'auteur nous débite de gentilles références, donnant la désagréable sensation que le propos ne se suffit pas à lui-même. Un style d'écriture dominé par l'envie passagère de "faire comme". Néanmoins mêler l'intrigue d'une collégienne sentimentale avec la vie fantasmé d'une psychanalyste est assez novateur et on peut remercier l'auteur pour ce superbe exemple à ne pas suivre.
a écrit le 11/08/2014 à 12:31 :
A l'évidence l'auteur n'est pas allé à Stromboli...
a écrit le 11/08/2014 à 8:09 :
Faut - il avoir fait des études pour écrire ça ? Plus balourd, tu meurs ! Mais bon ! Il est vrai que plus c'est médiocre et plus c'est tendance ! Tous les clichés et tout le langage des cycles " d'études " bidons à la mode !
a écrit le 11/08/2014 à 7:57 :
No comment ........

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