Dix nuances de management : Eloge de la lucidité (8/10)

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(Crédits : DR)
Comment Pascal T, manager dans un grand groupe, parti en vacances en Italie sur les rivages de la Méditerranée avec son ordinateur et ses palmes, découvre, grâce à une rencontre avec une lectrice passionnée, qu'il a oublié l'essentiel : des ouvrages pour lui ouvrir l'horizon.

Chapitre VIII - 'Eloge de la lucidité'

Levé tôt, il contemplait la mer depuis la terrasse. Il pensait à Péguy, à l'honneur du travail. Les discussions avec Sabrina changeaient son regard à mesure que les vacances défilaient. Il ne cherchait plus à s'étourdir dans ses habituels dossiers.

L'iPhone était resté éteint durant deux jours. Aux abonnés absents de son bureau, Pascal jouissait enfin de la douceur du temps et de la beauté du paysage. Avec une légère angoisse en toile de fond. Celle de la rentrée qui se profilait. Comment agir autrement ? Il ne suffisait pas d'être d'accord. Encore fallait-il tenter de faire autrement.

Sa carrière n'avait pas connu de réel accident. Bien qu'elle fut teintée par endroit de ce vague sentiment d'imposture. En montant les échelons, il réalisait à quel point il avait rejoint la cohorte des cadres supérieurs adeptes de la rationalité humaine. Tous ces dirigeants au comportement de moule, dont la seule décision existentielle revient à se fixer sur un rocher. Une fois la décision prise, le mollusque passe le restant de ses jours la coquille cimentée à la roche. Avec une seule explication du monde. S'avouer désormais qu'il était non seulement possible, mais nécessaire de trouver de nouvelles façons de voir et de faire galvanisait Pascal et le terrifiait à la fois. Sa valeur personnelle était en jeu. Adepte de la logique, rigoureux et méthodique, l'élaboration des plans stratégiques, ça il savait faire. Le décrochage de Robert allié aux propos de Sabrina avait ouvert une brèche dans sa compréhension du monde.

Sa tasse de café dans la main, il se risqua à une nouvelle lecture :

À partir du moment où tout ce qui est pris en compte ce sont les résultats de l'entreprise, on produit du chiffre, mais que veut-il dire dans le réel ? On a produit du chiffre ou de la richesse ? La richesse pour les actionnaires c'est certain. Mais pour les salariés pas de cathédrale à la Charles Péguy. Et si c'était là que commençait la rupture avec le réel ? Le discours vient camoufler le réel. La direction dit ce qu'elle veut obtenir, mais ni pourquoi, ni comment. Les actionnaires disent juste ce qu'ils veulent gagner.

La base, à laquelle on a donné des procédures à suivre, ne dit pas ce qu'elle fait, ni comment, de peur de ne pas être dans les clous. Le manager lui impose un résultat, mais ne donne pas les moyens de l'atteindre. Tout est clivé. Chacun vit dans ses logiques et produit ses infos qui finissent par être délirantes et on arrange comme on peut les rapports d'activité et les évaluations.

Sans doute faut-il arrêter de rendre le travail invisible. Du temps du travail manuel, on pouvait apprécier la valeur du travail. Péguy regardait sa mère et sa grand-mère rempailler des chaises. Plus on s'éloigne du lieu de l'action plus la représentation est prépondérante sur l'action elle-même. Nous n'avons plus d'images du travail humain. Nous gérons des ressources humaines. La technique va tout résoudre. Chaque nouvelle technologie ouvre de nouveaux champs de compétence humaine, éthique, politique. Il ne s'agit pas de s'opposer aux progrès techniques. Mais il faut s'opposer à la dévalorisation de la dimension humaine dans l'économie et le travail. Finalement c'est le facteur humain qui me pose aujourd'hui le plus de problèmes. On nage en plein paradoxe : ce monde économique qui se présente sous un angle chiffré et rationnel ne l'est pas tant que cela. La crise financière nous l'a montré.

- Tu as retenu la barque pour notre sortie en mer de la journée ? Sa femme le sortit de sa réflexion.

- Euh oui bonne idée.

Au port, ils avisèrent les baraquements des loueurs les uns à côté des autres.

- Aucune concurrence entre eux, s'étonna Pascal. Comment choisir ? Ils pratiquent tous le même tarif.

- Nous n'avons qu'à choisir celui qui nous paraît le plus sympathique, celui qui paraît le plus disponible.

De fait, celui qui se présenta à eux sous les traits de Marcello l'emporta haut la main.

Finalement se dit Pascal, quand on regarde ce qui fait la valeur ajoutée dans une interaction commerciale comme celle-ci, c'est le travail lui-même, le sourire de ce gars, sa dimension poétique avec ses jolies barques blanches et bleues, sa créativité avec sa précipitation à aller nous chercher un sac de glaçons pour fournir la glacière. La valeur, c'est le travail lui-même. L'"ajoutée" c'est la dimension de l'amour et de la poésie. On réduit décidément trop les individus à un process de production. Ici ils ont le sourire, le temps et le désir de servir au mieux. Ici le travail ne s'exécute pas, il s'interprète. On devrait faire pareil. Après tout, dans mon équipe je pourrais les laisser se coordonner entre eux. Ainsi on les remettrait autour du travail, hors de la gestion verticale de prescription.

- Pascal, tu écoutes ce que dit Marcello pour démarrer le moteur ?

Sa femme voyait bien que depuis ce matin il n'était pas vraiment là. Pas particulièrement sombre. Juste dans ses pensées. À quoi penses-tu ?

- Allons mouiller dans un coin tranquille, je t'en parlerais. Je pense à la façon d'organiser différemment le travail de mon équipe à la rentrée.

La barque se balançait au gré des vagues. Les fonds étaient limpides. Pascal déboucha le rosé.

- À nos vacances !

- Heureuse de te voir aussi heureux, sourit sa femme. J'ai le sentiment que tes échanges avec Sabrina t'ouvrent de nouvelles perspectives...

- Tu ne crois pas si bien dire ! Je découvre que le travail c'est comme la musique. C'est ce qui n'est pas écrit sur la partition. J'entrevois désormais mon rôle comme celui de coordonner ce qui n'est pas vraiment prescriptible. À la rentrée, je compte ouvrir le dialogue au sein de mes équipes. Et tant pis si on s'engueule.

- Dans mon bureau, depuis que le manager nous a permis de débattre autour de notre travail, on se dispute beaucoup moins pour des broutilles. On n'est plus là à gloser sur untel qui a pris des congés ou sur la tenue vestimentaire d'une telle. Tu n'imagines pas comme on y a gagné en intérêt pour ce qu'on fait tous les jours. Parfois, on n'est pas d'accord. Mais on en parle. Ça fait toute la différence. Et notre manager, c'est celui qui tranche et qui impose le consensus. Et qui prend le risque. Avant c'était "je fais comme je veux et s'ils ne sont pas contents je laisse les autres faire".

Pascal aimait bien la façon dont sa femme racontait les choses. Cela pouvait passer pour de la simplicité. Mais non. Il y avait chez elle une véritable intelligence des situations. Il devrait l'écouter plus souvent.

- C'est vraiment intéressant...et dis-moi j'ai vu que tu lisais un livre sur "l'éloge de la lucidité", c'est sur le monde de l'entreprise ?

- Non tu es fou ! Pas en vacances ! Tu me connais... j'aime bien les bouquins de psycho et de développement personnel. Celui-ci est écrit par un spécialiste de l'intelligence émotionnelle qui donne pas mal de conférences. Ilios Kotsou. Tu en as entendu parler ?

- Oh moi, tu sais, l'intelligence émotionnelle... Mais je sens que c'est la grande découverte de mes vacances, avoua Pascal d'un ton léger.

- Écoute, par rapport à tous ceux que je lis sur le sujet, celui-ci pourrait t'intéresser

- Ce serait bien la première fois, continua Pascal toujours d'aussi bonne humeur

- Toi qui est facilement agacé par toutes les recettes magiques autour du bonheur, à raison d'ailleurs, tu y trouveras une critique constructive de ce bonheur idéalisé, de cet épanouissement personnel constant, de tout ce nombrilisme actuel qui nous fait perdre de vue l'essentiel : la possibilité d'être heureux malgré les vicissitudes de la vie. Comment une conscience clairvoyante nous ouvre à la tolérance, à la douceur et à une compréhension plus profonde de ce qui se joue en nous. La lucidité, c'est cette capacité à se désillusionner et à voir la réalité comme elle est et non comme on aimerait qu'elle soit. C'est finalement une attitude qui nous conduit à ne plus chercher à contrôler ce qu'en définitive nous ne contrôlons pas. C'est pour toi, non ? plaisanta-t-elle. C'est chercher à changer ce qui peut l'être tout en comprenant que le résultat de nos actions ne dépend pas entièrement de nous. La lucidité n'est aucunement un gage de réussite et ne garantit rien. Elle permet juste, et c'est déjà beaucoup, de savourer sa vie le plus pleinement possible. Tu me parais mûr pour une telle lecture, lui asséna sa femme sur un ton rieur.

- Alors je te le confirme : je suis en route vers la lucidité. Pour la première fois de ma vie, j'ai envie de me lancer dans de nouveaux projets sans en attendre de résultat, juste pour l'engagement. J'ai envie de plus de cohérence entre mes actions et ce qui compte pour moi.

Il avait l'air sérieux. Elle se blottit dans ses bras. Pascal lui adressa un sourire. Il adorait qu'elle puisse lui proposer son livre. Il comprit subitement qu'il envisageait enfin son existence davantage comme une expérience à vivre que comme un problème à résoudre. Cette sortie en barque se résumait à un moment de grâce.

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>>> Demain : Revivre (9/10)

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Commentaires
a écrit le 14/08/2014 à 9:16 :
"celui qui tranche et qui impose le consensus"
Ne s'agirait-il pas d'une aporie, à tout le moins d'un oxymore ?
Réponse de le 16/08/2014 à 1:09 :
effectivement, je pense que le "ou" eu ete plus indiqué

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