Dix nuances de management : Vivre à propos (10/10)

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(Crédits : DR)
Comment Pascal T, manager dans un grand groupe, parti en vacances en Italie sur les rivages de la Méditerranée avec son ordinateur et ses palmes, découvre, grâce à une rencontre avec une lectrice passionnée, qu'il a oublié l'essentiel : des ouvrages pour lui ouvrir l'horizon.

Chapitre X - 'Vivre à propos'

Les valises étaient fermées. Les maisons rangées. Ils s'étaient tous retrouvés avec évidence sur le quai de l'embarcadère. Les navettes n'étaient pas si fréquentes. Les locataires de juillet laissaient la place à ceux d'août. Là, ils prendraient l'hydroglisseur qui devait les emmener vers Naples. Six heures de navigation. Avant le transfert pour l'aéroport et l'avion pour Paris. Le temps d'un dernier échange. Le temps déjà de se repasser le film de ces quinze jours à la tonalité estivale. Et de redouter la pluie qui les attendait à Paris en guise d'unique bienvenue.

Il n'est pas rare que le temps des vacances pousse à plus d'introspection. Un temps qui offre l'immense privilège de se reconnecter à soi-même. De prendre conscience que nous

devrions changer notre façon de consommer le temps et les choses. À condition d'éviter la technique du remplissage. Celle où la "vacance" n'existe pas, où le temps et l'espace sont saturés d'exercices physiques et de trop-plein culturel, où le temps intérieur est interdit de séjour.

Pascal était reconnaissant à sa femme d'avoir jeté son dévolu sur cette petite île de Panaréa où rien ne distrayait du temps intérieur. L'introspection auquel il s'était livré à son insu lui apprit qu'on lui avait caché l'essentiel, que les choses se contentent d'être, que c'est nous qui leur attribuons une valeur.

Il s'avança vers elle :

- Sabrina, avant de retrouver nos quotidiens encombrés, je tenais à vous dire combien j'avais apprécié vos éclairages. J'ai aimé discuter avec vous, aimé la passion que vous mettez à déployer les idées. Je me souviens qu'Aristote disait :

Sans doute est-il étrange de faire d'un homme parfaitement heureux un solitaire : personne, en effet, ne choisirait de posséder tous les biens de ce monde pour en jouir seul, car l'homme est un être politique et naturellement fait pour vivre en société.

- Merci Pascal. Plaisir partagé ! Les meilleurs concepts, les thèses les plus brillantes dégagent leur véritable saveur si elles s'échangent et se confrontent à l'aune d'un vécu personnel. Si je vous disais que j'ai également apprécié la confiance que vous m'avez témoignée. Je vous confierais que j'ai un bon ami pour guide : Michel de Montaigne qui préférait les esprits véridiques, « c'est-à-dire désireux de conformer leur pensée au réel ». Notre savoir n'est autre chose que ce que notre pensée parvient à saisir du chaos avec le moins de confusion possible. En ces temps de chaos, n'oublions pas de regarder le monde par le petit bout de la lorgnette et de « vivre à propos » comme le recommandait Montaigne.

- Ah je savais bien que vous trouveriez un ultime auteur à me recommander ! Ne changez rien surtout, s'amusa Pascal. Alors en rentrant, il faut que j'ajoute à ma feuille de route les Essais de Montaigne ? Mais c'est un pavé ! Et cela ne date pas un peu ?

- Détrompez-vous, mon cher Pascal. Rien de plus moderne ! Saviez-vous que bien avant les bataillons de coachs, bien avant la psychanalyse, Montaigne a été l'un des tout premiers à faire de l'auto-analyse...et à soigner son penchant dépressif ? Laissez-moi vous en parler, nous avons le temps, le bateau a du retard.

- Allez-y ! Vous en mourrez d'envie manifestement. Je vous taquine...

Mourir d'envie ? C'était bien le terme qui convenait. L'occasion se présentait trop rarement pour convaincre un dirigeant de se plonger dans Montaigne.  Sabrina ne se fit pas prier plus longtemps :

- Suite à une chute de cheval qui le laissa quelques heures sans connaissance, ayant frôlé la mort, Montaigne décida de se repasser les sensations pour s'en instruire. Il appela cela une "exercitation" dans laquelle il raconte avoir appris à ne pas craindre son inexistence. Et dès lors vécu un peu différemment. Il perdit une bonne part de sa peur et dans le même temps acquit le sentiment nouveau que la vie, alors qu'elle passait par son corps - sa vie à lui - était un sujet d'enquête fort intéressant. Il allait continuer de prêter attention aux sensations et aux expériences, non pas pour ce qu'elles étaient censés être, ou pour les leçons philosophiques qu'elles pouvaient transmettre, mais pour ce qu'il en éprouvait. En cela, il est un véritable précurseur de tous les mouvements des thérapies humanistes.

- D'où les Essais ?

- Effectivement ! Essais au sens "essayer" du terme. Trouvant son esprit si plein de "chimères et monstres fantastiques les uns sur les autres, sans ordre, et sans propos", il décida de les coucher par écrit, non pas directement afin de les surmonter, mais plutôt pour en examiner à loisir l'étrangeté. Montaigne s'essaya donc... À la manière d'un Sénèque qui recommandait, lorsque la dépression nous guette, de s'intéresser à la variété et la sublimité des choses : "le salut réside dans l'attention soutenue à la nature". C'est donc sa propre nature d'être humain que Montaigne décida de questionner. Très jeune, il avait étudié tous les grands philosophes, parlaient le latin, comme vous et moi le français, et suivit le précepte de Pline au pied de la lettre : "chacun est à soi-même une très bonne discipline (un sujet d'étude) pourvu qu'il ait la suffisance (la capacité) de s'épier de près". En somme, il ne se lassa jamais de se laisser surprendre par lui-même, la bizarrerie de l'esprit humain devenant la seule chose dont il pouvait être vraiment sûr. Pour Virginia Woolf, qui était fascinée par Montaigne, il était le premier écrivain à avoir prêté autant d'attention à la simple sensation d'être vivant. Ce que nous oublions constamment et de plus en plus tragiquement dans le monde contemporain. Il illustre à merveille la célèbre phrase de Winicott : "L'acceptation de la réalité est une tâche sans fin".

- C'est son célèbre "Vivre à propos" ?

- Exact ! "Le glorieux chef d'œuvre de l'homme", écrivait-il. Notre époque a tout à gagner à un sentiment montaignien de la vie. Dans les moments les plus troublés comme ceux que nous traversons aujourd'hui, il manque tristement une politique montaignienne. On pourrait tirer profit de son sens de la modération, de son amour de la sociabilité et de la courtoisie, de sa suspension du jugement, et de son intelligence subtile des mécanismes psychologiques impliqués dans l'affrontement et le conflit. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Sarah Bakewell. Une Anglaise qui a écrit il y a un an "Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et une vingtaine de réponses". Au connaisseur comme au néophyte, son ouvrage adresse le conseil que Flaubert autrefois prodiguait à ses amis : "Lisez Montaigne, il vous calmera..., lisez pour vivre."

- Ah ça ! J'ai bien retenu la leçon ! admit Pascal. Mais vous savez Sabrina, mon emploi du temps ne m'en laisse pas réellement le loisir. Et je suis loin d'être un érudit.

- Montaigne ne se prenait pas pour un érudit et n'étalait pas sa science. Il n'aimait rien tant que la vie, la vie des gens ordinaires et avait fait graver sur une poutre de sa bibliothèque : "il est beau pour le mortel de penser à hauteur d'homme". Si dans l'entreprise on en faisait une ligne de conduite depuis les sommets cela changerait le quotidien de nombre de salariés, vous ne pensez pas ?

- Certainement Sabrina. J'apprécie votre enthousiasme. Je comprends aussi que lorsque l'on a la chance, comme moi, d'exercer un poste ou une activité à responsabilité, il faut préférer l'exercice du pouvoir à la jouissance du pouvoir. Et se faire confiance pour relancer ensemble le débat. Débattre autour des enjeux, discuter en se respectant. L'être humain a à vivre aujourd'hui trop d'enjeux pour arriver à les affronter seul. C'est la fin du salariat, la fin des familles monoparentales, le désenchantement des jeunes générations, qui, pour la première fois dans l'histoire, pensent qu'elles vivront moins bien que leurs parents. Pour lever tous ces obstacles qui ont tendance à nous opposer et nous diviser, il faut se parler, se rencontrer, s'organiser, décider et agir. Je repars dans cette intention, croyez-moi.

- À la bonne heure ! Comme disait mon grand-père, ne pût s'empêcher de s'exclamer Sabrina, admirative de la souplesse inattendue dont faisait preuve Pascal. Avant de nous quitter, car je vois le bateau arriver, une dernière chose : je propose pour vos futures ambitions de réfléchir autour de l'image du triple A.  Vous savez cette notation absurde de la santé financière d'un pays donnée par les analystes financiers ? Partant de notre triptyque républicain "Liberté, Égalité, Fraternité", nous pourrions imaginer une nouvelle trilogie en lien avec nos valeurs ? Pour Liberté, je suggère comme premier "A" : "Action" avec son corollaire la responsabilité. Pour "Égalité", Altérité ou Altruisme, comme vous voudrez. Enfin la "Fraternité" pourrait s'exprimer par les sentiments et les liens d'Attention, d'Amitié et d'Amour. Triple A donc, le seul qui vaille : Action, Altérité, et... Amour.

- Belle et amusante image ! Je la retiens. Et vous suis dans l'idée qu'il faut arrêter de laisser la main à la comptabilité pour lui préférer le sens du service et du projet. Sortir de la dictature du court terme.  Et s'il s'agit de se métamorphoser, le cap importe moins que le moyen. L'essentiel c'est le chemin, comme le dit la sagesse orientale.

Pascal fit un clin d'œil amical à Sabrina. L'hydroglisseur accostait, chargé de ses vacanciers tout neufs.

- Sabrina, vous avez votre agenda sur vous ?

- Oui, au fond de mon sac.

- Sortez-le ! Je souhaite que nous prenions rendez-vous en septembre. Vous viendrez à mon bureau. Vous y verrez sans doute un autre Pascal. Mais celui que vous avez éveillé en moi ne saurait renoncer. J'ai besoin que vous continuiez à m'accompagner quelque temps, si vous en êtes d'accord ? Sans lui laisser le temps de répondre, il lança : Lundi 1er septembre, 9h à mon bureau, c'est une bonne date pour un bon début ?

- C'est noté, répondit-elle avec un grand sourire.

Ils ne savaient plus, ni l'un ni l'autre, s'il fallait se serrer la main ou s'embrasser. Un léger embarras les saisit au moment de se quitter. Il fut brisé par la femme de Pascal qui s'approchant de Sabrina l'enserra chaleureusement en lançant à son mari un "Chéri, il faut y aller. Tu as bien les billets ?". Mû par ce mouvement amical et porté par l'atmosphère balnéaire, il se laissa aller avec une maladresse persistante : "allez on s'embrasse !"

Puis ils s'engouffrèrent dans l'hydroglisseur, dont les vitres embuées de sel laissaient mal voir le paysage.

Déjà, la petite île s'éloignait à toute vitesse. Pascal eut l'étrange sentiment d'abandonner quelque chose. Ou quelqu'un. À trois rangées devant lui, il pouvait apercevoir la chevelure de Sabrina comme une promesse qu'il retrouverait, d'une façon ou d'une autre, les rivages qu'il laissait derrière lui.

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Commentaires
a écrit le 18/08/2014 à 14:34 :
Tout à fait pompier. Décidément transmettre est un art rare
a écrit le 18/08/2014 à 10:15 :
Merci pour cette série, qui en dehors de toute opinion plus ou moins inspirée, a le mérite de varier un peu en ces temps d'intériorisation estivale.
C'était une initiative louable.
a écrit le 17/08/2014 à 13:14 :
Beau travail, bravo! Il m'a manque une partie sur l'Intelligence Collective, puissant catalyseur si inegalement reparti.et les acquis de la psychologie sociale et autres neurosciences cognitives.
Merci pour ce bel hommage a l'humanisme dans les sciences humaines.
Réponse de le 17/08/2014 à 22:06 :
Dommage que toutes ces belles ouvertures intellectuelles se terminent sur de la démagogie et des bons sentiments : c'est sans doute la règle des mélos et autres intellos...
Réponse de le 18/08/2014 à 8:49 :
Dommage que ces éclairages intéressants se terminent dans les bons sentiments et la démagogie. Est ce vraiment toujours le lot des intellos ?
a écrit le 16/08/2014 à 21:28 :
Le leadership moderne doit muter vers :
- le lien
- le bénévolat
- la bonne éducation
- le bon comportement
- la satisfaction du juste besoin
- la valorisation de l'innovation

Le socialisme est une entrave au développement humain juste

Le capitalisme doit être débarrassé de ses excès sinon il amène le socialisme
a écrit le 16/08/2014 à 8:37 :
Merci pour ce passionnant feuilleton et ô combien d'actualité....qui risque de rester lettre morte ...balayée par la folie humaine
Réponse de le 16/08/2014 à 10:02 :
@der
... et DIX de der.. Fin de la partie, fin des vacances, des belles lectures, retour à la grisaille quotidienne.

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