La Tribune

Les MOOCs ont-ils un avenir dans l’entreprise ?

Matthieu Cisel  |   -  1587  mots
La révolution MOOC peut-elle rendre la formation professionnelle plus accessible ? Eléments de réponse.

La révolution des Massive Open Online Courses, ou MOOC, a commencé à l'université. D'abord avec Stanford, Harvard et le MIT, puis le reste du monde a suivi. Ces cours en ligne ouverts à tous et qui peuvent accueillir plusieurs dizaines de milliers de participants ont pris leur essor il y a maintenant deux ans, avec l'apparition d'entreprises spécialisées comme Coursera ou Udacity ou le consortium à but non lucratif edX. Coursera accueille déjà plus de 5 millions d'internautes, propose plusieurs centaines de cours dans toutes les disciplines, et a signé avec de nombreux établissements prestigieux à travers le monde.

Le mouvement a récemment atteint la France; HEC, Polytechnique et Centrale Paris ont rejoint Coursera, et le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche a lancé sa propre plate-forme. Après avoir embrasé le milieu académique, le mouvement s'étend peu à peu au milieu professionnel, intriguant et inquiétant les acteurs traditionnels de la formation. Retour sur l'un des marchés les plus prometteurs du vingt-et-unième siècle.

Des étudiants minoritaires sur les cours en ligne

Premier élément marquant : le retour sur le devant de la scène des établissements d'enseignement supérieur traditionnellement spécialisés dans la formation initiale. Les MOOC sont par définition ouverts à l'ensemble des internautes: nul besoin d'être inscrit à l'université, ni de payer de frais d'inscription. On y trouve donc un public extrêmement varié, bien différent de celui qui fréquente les amphis. 

A vrai dire, les étudiants sont en général minoritaires.  Dans le cas du MOOC Gestion de Projet lancé par Centrale Lille, près de 85 % des participants avaient déjà fini leurs études, seuls 15% étaient encore étudiants. Plus de la moitié de notre audience était constituée de cadres et professions intellectuelles disposant au moins d'un Bac+5, les employés et les personnes en recherche d'emploi représentant chacun 15% du public. Bref, le public de la formation continue.  Le succès du cours "Du Manager au Leader" organisé sur FUN par le CNAM et qui devrait battre des records d'audience au vu du rythme d'inscription, semble confirmer ce phénomène. Bien sûr, tous les cours ne s'adressent pas nécessairement au milieu de l'entreprise. Et si des MOOC sur l'Histoire du Rock ont fait fureur, c'est avant tout car les participants étaient motivés par leur intérêt personnel pour la question. 

Mais pour certains sujets - typiquement le MOOC Gestion de Projet de Centrale Lille ou le MOOC Evaluation financière de l'entreprise d'HEC - il peut y avoir recoupement entre formation initiale et formation tout au long de la vie. Les cartes pourraient être redistribuées plus rapidement qu'on le pense dans le monde de la formation, et d'aucuns se posent la question: les MOOC sont-ils faits pour l'entreprise ?

 

A la recherche d'un modèle économique

Pourquoi les organismes de formation ne s'emparent-ils pas du sujet ? La réponse tient en deux mots : le modèle économique. De par leur gratuité, les MOOC n'ont pas encore trouvé de modèle économique viable. Les cours proposés sur Coursera sont gratuits, et les seules sources de revenus proviennent de services Premium comme la vente de certificats authentifiés.

Et bien que de nouveaux modèles soient envisagés (tutorat, examens, recrutement, etc), aucun MOOC n'est rentré dans ses frais à notre connaissance. Cependant, il est possible que la situation change rapidement avec la diminution des coûts de production (la réédition d'un cours coûte jusqu'à trois fois moins que la conception de la première édition) et l'augmentation des recettes.


Un investissement avant tout

Mais la question du retour sur investissement n'est pas le seul problème. Ce qui gêne sans doute les organismes de formation, c'est de s'attaquer à leur propre modèle économique en proposant des formations gratuites et ouvertes à tous en parallèle de formations payantes. Hors de question de se tirer une balle dans le pied en s'auto-phagocytant Il n'est donc pas surprenant que les premières entreprises à s'être lancées, comme Google avec son cours Power Searching, n'appartenaient pas au milieu de la formation.

Et pourtant, certaines entreprises spécialisées dans la formation comme First Finance ou ENACO proposent dès cet automne des MOOCs sur l'Analyse Financière ou sur le Management Interculturel. Comment expliquer un tel investissement ? La réponse est dans la question. Le MOOC est avant tout un investissement, et les bénéfices ne sont pas toujours immédiats. C'est un investissement déjà en termes d'image, car il est clair que les acteurs qui se lancent dans l'aventure gagnent une visibilité et une notoriété considérable, d'autant plus importante que le cours est réussi. Et la notoriété peut se convertir en argent à condition d'avoir le savoir-faire.


Des retours financiers difficiles à mesurer

Par exemple, le MOOC peut servir de produit d'appel et augmenter les ventes de produits qui eux ne sont pas gratuits : formations payantes, livres au format papier, etc. Même si les retours financiers ne sont pas faciles à mesurer, je n'ai aucun doute sur les retombées positives des MOOCs sur les court, moyen, et long terme.

Certains vont jusqu'à faire quelques variations autour de la définition en qualifiant de MOOC des formations où l'ensemble des services sont payants, y compris l'inscription et l'accès au contenu pédagogique. Un "MOOC" sur Wordpress avait par exemple été proposé à l'été 2013; si le format ressemblait aux MOOC classiques du point de vue pédagogique, l'inscription s'élevait à un peu plus de 150 euros.


Une formation 10 fois moins chère que les formations traditionnelles

Certains vont encore plus loin en s'attaquant de manière frontale à l'ensemble de la formation en entreprise. Jean-Marc Tasseto, ancien patron de Google France, a ainsi quitté son poste pour fonder Coorpacademy, une plate-forme dédiée aux MOOC tournés vers l'entreprise. L'objectif est d'utiliser le levier offert par le numérique pour diminuer les coûts de la formation dans le secteur du privé. Autant que je sache, les entreprises devront payer pour que leurs employés aient accès à ces formations. Jean-Marc Tasseto défend le modèle, qui est selon lui jusqu'à dix fois moins cher que les formations traditionnelles.

Ce modèle a d'ailleurs été testé dans le cadre du MOOC Gestion de Projet. Si tout un chacun pouvait suivre le cours gratuitement sur une base individuelle, les entreprises qui souhaitaient inscrire un certain nombre de leurs employés au MOOC devaient contribuer à hauteur de quelques dizaines d'euros par employé, un coût dérisoire quand on connaît le prix des formations classiques.

 

Gare à ne pas dévoyer la définition des MOOCs

S'il est naturel que des services payants se mettent en place pour garantir la pérennité du système, il faut faire attention à ne pas dévoyer trop la définition de MOOC pour des raisons de marketing. Je conçois que chacun ait sa propre définition de l'ouverture (le O de Open), mais il convient de faire preuve d'un peu de rigueur dans la définition.

Si c'est pour offrir une bibliothèque de vidéos accompagnées de quizz, le terme MOOC est inapproprié. On se situe davantage dans le cadre de formations e-learning classiques qui n'ont rien de particulièrement nouveau. Je ne dis pas qu'un modèle est meilleur que l'autre, car chacun répond à des besoins différents, mais appelons un chat un chat.

 

Une communauté d'apprenants pleine d'atouts

N'oublions pas que les MOOC ont un petit quelque chose en plus et sur lequel il s'agit de capitaliser: une véritable communauté d'apprenants centrée autour du thème enseigné. Grâce à cette communauté, ces cours en ligne peuvent dans une certaine mesure s'attaquer à l'un des problèmes récurrents de l'entreprise, à savoir le cloisonnement et le manque de communication entre collaborateurs.

Bien utilisés, ils possèdent en ce sens un certain nombre d'atouts que peinent à offrir les formations traditionnelles: la capacité à créer du lien à l'échelle de l'entreprise, objectif qu'ont poursuivi avec un succès inégal les réseaux sociaux d'entreprise. D'ailleurs, le géant de l'acier Tenaris a récemment annoncé qu'il adopterait la plate-forme de MOOC open source edX pour former ses employés. 

Est-ce le début d'une compétition avec le modèle du e-learning classique? Dans quelle mesure les MOOC peuvent-ils s'adapter à la diversité des besoins, des contextes dans lesquels les formations sont requises ? Comment trouver un juste équilibre entre l'ouverture qu'implique ce modèle pédagogique, et la confidentialité nécessaire au bon fonctionnement de l'entreprise ? Les retours des premiers expérimentateurs seront précieux pour répondre à ces questions. Patience donc.

 

Construire l'avenir

Au cours des années à venir, le numérique va prendre une importance croissante dans le milieu de l'entreprise. Les MOOC ne sont qu'un élément parmi d'autres, et des approches hybrides mêlant numérique et présentiel vont continuer à se développer rapidement. Au vu des milliards que pèse la formation, c'est un véritable marché à conquérir pour les acteurs du domaine.

C'est également l'occasion d'élargir l'accès à la formation en en diminuant le coût, en particulier pour les PME et les TPE, dont la capacité à se tenir toujours à jour est un enjeu vital. Quand à savoir qui, quand, et comment, nous verrons bien; mais pour le moment, il ne s'agit pas de prédire l'avenir, il s'agit de le construire.

 

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