"Harvard ne proposera jamais de Mooc pour apprendre à utiliser Excel"

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(Crédits : reuters.com)
Jérémie Sicsic et Yannick Petit ont fondé Unow, une startup spécialisée dans la conception de MOOCs. Ils nous expliquent pourquoi aujourd'hui, ils misent sur les SPOCs pour croître...

Unow est une startup spécialisée dans la conception de MOOC, fondée il y a deux ans par Jérémie Sicsic et Yannick Petit, deux diplômés de l'EM Lyon. Au cours de l'année écoulée, elle a accompagné plus de 20 établissements dans la mise en place de MOOC, avec des succès comme le MOOC Gestion de Projet (Centrale Lille), le MOOC Effectuation (EM Lyon) ou encore le MOOC Pensée Design (France Business School). Elle fait désormais partie des « MOOC Agencies » reconnues en France. L'entreprise a récemment lancé une offre de SPOC, pour Small Private Open Courses, des cours assez proches du format des MOOC, mais payants, et impliquant un certain accompagnement et une validation des acquis. J'ai voulu en savoir plus sur la diversification de leur offre.

Vous vous êtes lancés récemment dans Capitaine SPOC, une plateforme qui propose un certain nombre de SPOC. Pourquoi cette réorientation ?

Après avoir réalisé 20 MOOC et analysé les données de quelques 100.000 participants sur notre plateforme, nous avons tiré trois principaux enseignements sur les MOOC.

Le premier constat est que nos apprenants sont à 85% des professionnels (salariés, libéraux, auto-entrepreneurs), avec une moyenne d'âge de 37 ans. Notre public n'est donc pas étudiant, et la principale motivation de nos apprenants n'est pas de refaire une formation initiale, mais de développer des compétences utiles et valorisables dans le monde professionnel. Cela explique par exemple le succès du MOOC Gestion de Projet qui accueillera dans les prochains jours son 60.000ème inscrit.

Deuxième constat : comme plus de 95% des MOOC sont aujourd'hui créées par des universités et grandes écoles, les disciplines enseignées ont un prisme académique, et poursuivent des objectifs de formation initiale. Or nous l'avons vu, le public souhaite acquérir des compétences professionnelles et pratiques. Nous avons une asymétrie entre l'offre et la demande qui explique en partie les critiques qu'essuient les MOOC aujourd'hui. Ainsi, Harvard ne proposera jamais de MOOC sur "apprendre Excel" ou sur la "Gestion du stress"...

Troisième et dernier constat : bien que les MOOC accueillent plusieurs milliers de participants, on observe en réalité assez peu de contributions par participants : seuls 1% à 2% des apprenants participent activement sur les forums de discussion. Cela s'explique notamment par la difficulté à assurer un suivi individuel pour chaque participant, et par le manque de valeur ajoutée perçue par les apprenants dans le fait de contribuer aux échanges.

Capitaine SPOC est le résultat de ce triple constat. Il s'agit d'une plateforme de MOOC privés, ou SPOC pour Small Private Online Course. Les thématiques sont choisies pour leur impact immédiat dans le monde professionnel : la gestion de projet, l'informatique, le développement personnel, la culture digitale. Nos SPOC épousent les mêmes caractéristiques que les MOOC, à la différence que le public est restreint à des groupes de maximum 50 participants, permettant un suivi individualisé par l'expert. Cela permet notamment de créer des activités fil rouge plus sophistiquées que dans les MOOC, à l'instar de notre SPOC "Parler en public" dans lequel chaque apprenant soutient son discours en direct devant le formateur, par webcam interposée. De plus, les visioconférences laissent la place aux questions de chaque participant et deviennent de véritables classes virtuelles. Ainsi, les SPOC sont pris en charge plus facilement dans les plans de formation des entreprises, car les thématiques et le format intéressent à la fois les salariés, les managers et les RH.

Selon vous, quelles vont être les places respectives des MOOC et des SPOC dans le paysage de la formation professionnelle à moyen terme ?

Les MOOC et les SPOC répondent à des besoins / stratégies différents, et vont naturellement trouver leur positionnement. Les MOOC sous leur forme actuelle ne sont pas tout à fait adaptés à la formation professionnelle pour les raisons que nous avons évoquées précédemment. De ce fait, les MOOC vont continuer à se développer sur l'axe stratégique de la communication, en servant de produits d'appel pour des acteurs académiques et corporate souhaitant mettre en valeur leurs produits (de formation ou non). Nous allons notamment voir émerger des COOC (MOOC d'entreprise) qui vont nous apprendre à utiliser leurs produits et services. Google a déjà crée un MOOC pour apprendre à développer des applications Android, et de notre côté nous travaillons avec des industriels dans le secteur de la santé notamment. Les MOOC vont également servir à recruter des talents, qu'il s'agisse d'une grande école pour attirer ses futurs étudiants ou d'une entreprise pour communiquer sur la cible des jeunes diplômés.

Nous pensons que les SPOC, eux, sont bien positionnés pour répondre aux enjeux actuels de la formation professionnelle, grâce à 3 principaux atouts. Leur prix en premier lieu : dans le contexte de la réforme de la formation professionnelle et de la suppression du DIF, les entreprises vont devoir passer de plus en plus de formations sur leur plan de formation, qu'elles financent elles-mêmes. La sensibilité prix va alors augmenter. Ça tombe bien, un SPOC est 3 fois moins cher qu'une formation présentielle, et n'induit pas de coûts logistiques.

En second lieu, un SPOC a l'avantage de ne pas immobiliser durant plusieurs jours un salarié, contrairement au présentiel. Or aujourd'hui il s'agit d'un frein important à la formation : difficile pour un manager de laisser filer ses salariés durant 3 jours consécutifs. Cela rejoint le troisième atout du SPOC : la capacité pour le responsable formation ou le manager de mesurer le retour sur investissement de la formation : combien de temps le salarié a-t-il passé sur la formation ? Quelles compétences a t-il développé ? A t-il pu les transférer dans son contexte professionnel ?

Quel rôle les formateurs et les organismes de formation ont-ils à jouer dans ce nouveau contexte ?

Nous avons aujourd'hui deux catégories d'acteurs : tout d'abord, ceux qui pensent que la formation digitale est une menace et nous perçoivent  comme des concurrents. L'exemple de Kodak en bref, l'histoire se répète. Et puis il y a ceux qui veulent y voir une vraie opportunité business, et ils sont nombreux je vous rassure.

Cela nous permet de nouer des partenariats avec les meilleurs experts pour développer des SPOC, comme en témoigne la conception de 16 SPOC sur Capitaine SPOC en l'espace de 6 mois. Les organismes de formation sont eux aussi intéressés : ils y voient le moyen de se montrer innovants en produisant des SPOC à nos côtés. D'autres ont déjà entamé une transformation totale de leur modèle, et sont prêts à placer les SPOC et  la formation digitale en général au coeur de leur business.

Pour terminer, avec quels organismes avez-vous travaillé jusqu'à présent et avec lesquels envisagez-vous de travailler à l'avenir ?

A ce stade nous avons travaillé avec 12 formateurs indépendants ou salariés d'entreprises avec qui nous créons des SPOC, à l'exemple de Florent Lothon, responsable Agilité chez Swiss Life et co-concepteur du SPOC Introduction à l'approche Agile. Côté organisme de formation, nous sommes en train de tisser des partenariats avec des acteurs spécialisés sur certaines thématiques, telles que la culture digitale, l'informatique ou les langues par exemple. Ces derniers perçoivent un intérêt à s'adosser à un acteur comme nous, qui va les aider à produire  et à commercialiser les SPOC. Enfin, nous travaillons avec des entreprises pour qui nous concevons des SPOC sur mesure. Nous pouvons citer l'exemple de BNP Paribas que nous avons accompagné dans le cadre d'un SPOC pour former plusieurs centaines de conseillers Spécialisés en Gestion Financière du réseaux Banque de détail.

Merci pour le temps que vous avez consacré à cette petite interview. Nous avons abordé aujourd'hui des questions fondamentales que beaucoup se posent en ce moment dans l'écosystème MOOC. Nous reviendrons probablement sur ces questions dans les semaines à venir avec d'autres acteurs de l'écosystème. En attendant, nous vous souhaitons bon vent et à bientôt.

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Commentaires
a écrit le 06/03/2015 à 8:03 :
Il faut rédiger un MOOC sur l'énergie, avec l'aspect économique, social et environnemental s'inspirant du livre de Benjamin Dessus "déchiffrer 'énergie".

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