La Tribune

Quelle usine pour quel futur ?

Photo Creative Commons, par Monster et Girls
Photo Creative Commons, par Monster et Girls
Véronique Routin, co-responsable du programme Refaire pour la Fondation Internet Nouvelle Génération.  |   -  960  mots
À l'heure où l'on entend beaucoup les termes de réindustrialisation, relocalisation, "fabriqué en France", il semble intéressant de regarder à quoi ressembleront les usines de demain. Quel est l'avenir de l'industrie ? La fabrication personnelle a-t-elle un rôle à jouer dans celui-ci ?

A l'heure où l'on entend beaucoup les termes de réindustrialisation, relocalisation, "fabriqué en France", l'intervention de Marc Giget, président du Club des directeurs de l'Innovation, dans le cadre des Rencontres de Cap Digital, le pôle de compétitivité de la filière des contenus et services numériques en Ile-de-France, le 27 mars 2012, offrait un éclairage intéressant sur l'avenir du monde industriel. Vous pouvez retrouver son intervention (vidéo) en introduction de la table ronde sur le sujet de la nouvelle industrialisation.

 Après avoir introduit son propos par le mythe du Fabless (le fait de délocaliser ou d'externaliser tout ou partie de sa production, de "produire sans usines"), insisté sur la faiblesse de la création d'emplois high-tech et du manque crucial d'investissement industriel dans les pays développés, Marc Giget s'est intéressé à l'évolution des usines en France.

 "On entend surtout parler des usines françaises lorsqu'elles ferment. Des fermetures qui provoquent colère et incompréhension, parce qu'elles détruisent des pans entiers de notre économie, sur des territoires, des villes, des régions. Effectivement, le constat est pourtant sans appel : depuis 2009, en 3 ans, près de 900 usines ont fermé leurs portes, soit plus de 100 000 emplois supprimés. En 10 ans, 800 000 emplois dans l'industrie en France ont disparu, un phénomène sans aucun équivalent en Europe, estime Marc Giget. Pourtant, la France est encore au 3e rang européen en terme d'activité industrielle, derrière l'Allemagne et l'Italie et bientôt derrière la Grande-Bretagne qui est en train de la rattraper.

"Les usines ont beaucoup changé"

 Si l'image que nous avons de nos usines est d'abord celle de friches et d'usines en grève, à quoi ressemblent les usines qui se créent ? Marc Giget prend le temps d'en montrer quelques-unes, qui se construisent, qui s'étendent. Il nous montre aussi les visages des personnes qui travaillent à l'usine. "S'il y a un décalage entre la société et un secteur, c'est bien l'usine : on garde souvent la vision de l'usine comme l'horreur absolue... Peut-être parce que beaucoup d'entre nous n'y sont pas allés depuis leur dernier voyage scolaire quand ils avaient 14 ans."

 "Les usines ont beaucoup changé" par rapport à l'imaginaire qu'on en a, estime Marc Giget d'un ton bon enfant, en insistant sur la variété des populations qui y travaillent, sur le lieu de vie, les couleurs... "Il y a peu de gens, c'est très clean", souligne-t-il en montrant des images de sites industriels emplis de machines colorées et proprement alignées. L'usine du futur semble assurément numérique, créative, propre, fonctionnelle... et rentable.

 "On a perdu le goût pour nos usines", regrette Marc Giget. "Peu de gens savent que des emplois se créent, peu de gens savent quelle formation suivre pour construire et gérer des usines..." Et ce alors même que la production industrielle s'est considérablement transformée ces dernières années en devenant une forme d'organisation de la production très technologique.

"Transmettre les valeurs de l'industrie"

 Il faudrait revaloriser le monde industriel, "transmettre les valeurs de l'industrie", insiste Marc Giget. En Inde, au Brésil, il y a des universités qui consacrent leurs programmes de formation à l'industrie, alors que ce n'est plus vraiment le cas dans les pays développés. Selon Marc Giget, l'usine du futur se déploiera à la périphérie de nos villes, elle fera partie du paysage périurbain, elle sera plus compacte, plus ramassée, plus intégrée qu'elle ne l'est actuellement.

 Ce rapide portrait de l'usine du futur nous interroge nécessairement, nous qui questionnons les nouveaux modes de fabrication. En quoi les pratiques de fabrication personnelle pourraient-elles transformer les relations entre industriels et grand public ? Les Fablabs, pensés comme de petites unités de production, doivent-ils s'intégrer à la réflexion sur l'usine du futur ?

 Pour Marc Giget, ces pratiques impacteront la production d'objets en petite série, elles interviendront probablement au niveau du design de la conception et de la recherche et développement, elles s'intègreront dans les "labs" mais il ne les voit pas s'immiscer, se frotter à la "grande industrie", tout simplement parce que ce ne sont pas les mêmes échelles. Marc Giget s'intéresse d'abord aux "grandes usines" (en termes d'emploi et de production - celles qui produisent plus de 400 millions d'exemplaires). Pour lui, les pratiques amateures et artisanales, de par leur définition même, devraient rester cantonnées au niveau de la microproduction : "elles toucheront vraisemblablement plus le monde des petites entreprises, de l'artisanat".

Eclosion d'ateliers polyvalents

"Si on parle des objets de la vie quotidienne, on entre dans une économie d'échelle telle (en terme de quantité et de prix) que ces pratiques ne pourront "concurrencer" la "grande usine"", nous explique-t-il. "Les pratiquesdo it yourself pourront certainement modifier, transformer la manière de faire du prototypage rapide, de la petite série mais certainement pas la production de masse", souligne-t-il avec raison.

 Lorsqu'on lui demande si ces pratiques collaboratives, à l'image de l'open source, pourraient transformer le monde industriel, Marc Giget évoque une différence essentielle entre ce qui se passe dans le monde numérique et ce qui se passe dans le monde physique : la question des flux ! Dans le monde physique, il y a la question des stocks, de la production, des déchets... "Dupliquer dans le software ne coûte rien, mais dupliquer dans le physique coûte tout de suite plus cher". Reste que, selon lui, le passage au monde physique pourrait avoir lieu dans l'éclosion d'ateliers polyvalents qui allieront recherche, design, formation, sur le modèle des Fab Labs. Dans nos villes, "on veut bien le labo, mais pas l'usine".

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Commentaires

Urgo  a écrit le 10/06/2012 à 20:10 :

Avant tout, il faudra produire quelque chose que les chinois n'ont pas encore réussi à fabriquer. Dans ces nouvelles usines, la technologie de pointe y sera reine et n'offrira que peu d'emplois et s'adressera particulièrement aux techniciens de haut niveau. L'usine de papa et de grand-papa a vécu !
Seulement, le grand... hic, c'est qu'au niveau des hautes sphères du pouvoir, personne ne semble y être préparé. Tout ce qu'ils ont trouvé, c'est de nommer un ministre au titre ronflant : Ministre du Redressement de la Production.
Et nous voilà, peut-être, partis vers un retour au....stakhanovisme....allez savoir ?

scipion0  a écrit le 10/06/2012 à 12:04 :

Tout ce qui est dit rejoint l'idée d'usines intelligentes, à la pointe d'un progrès mené par des acteurs formés. Mais quid de ceux, très nombreux, petites mains peu formées jeunes, moins jeunes ou âgées mais actifs, exclus de ces modèles parce qu'ils ne peuvent plus les rattraper (et vu la tendance des coûts de formation qui s'accroissent violemment par rapport au retour sur investissement, qui est de plus en plus faible, il y a de quoi avoir peur) ?

L'économie a besoin de créativité dans des niches de pointe mais aussi d'activité de masse. Les pénuries d'énergie, la récupération des matières premières, l'aide à la personne etc. sauront elles y répondre et pourvoir pour tous ? Dans l'affirmative, la forme des usines en dépendra. Lisses et clean pour les premières, voire dématérialisées (chacun chez soi, travail indifviduel ou non, l'"entreprise" pour simplifier se matérialisant par un lien électronique entre acteurs connectés et travaillant ainsi ensemble ), ou lieux physique, éventuellement de masse, au même endroit, tant qu'il y aura de la matière et des objets à construire; à traiter, à recycler.

vercaud  a écrit le 09/06/2012 à 10:35 :

Il conviendrait d'abord de ne plus utiliser le terme "délocaliser" quand il s'agit d'implanter une usine en Europe !
Cela collerait à la réalité et donnerait une dynamique positive à ce mouvement d'implantation dans les pays dont nous souhaitons le développement le plus rapide possible pour conforter la puissance de l'Europe. Les allemands l'ont très bien compris.
Il est temps effectivement que les gens effacent aussi cette vielle image de l'usine sombre et bruyante gérée par des contremaîtres dictateurs, la vérité est tout autre et l'exigence vis à vis du niveau des employés aussi.
Alors on peut aborder de façon beaucoup plus sereine la croissance de l'industrie et ce distinguo entre les "labs" et les "fabs". L'un dépend de l'autre et l'ensemble crée la dynamique de croissance par la complémentarité.
Par contre il ne faudrait pas tomber dans l'illusion du Fabless bien à la mode aujourd'hui à cause des entreprises américaines. Ce système ne tient que par la force des brevets et des avocats comme le montre bien Apple et peut être réduit à néant comme le montre bien Samsung !
Le "fabless" ne peut se généraliser car il dépend d'un rapport de force "Innovation / image de marque" versus " coût de production / logistique" extrêmement fragile.
Le "fabless" est l'antichambre du jobless.........

pNv6wY  a écrit le 09/06/2012 à 8:56 :

Constat personnel : il y a en France environ 200écoles d'ingénieurs mais à peine 15% d'entre eux travaillent dans l'industrie ,nous nous plaignons à juste titre de désinstrualisation mais dés qu'une usine veut s'implanter ou s'agrandir c'est la lévée de boucliers d'associations divers et variées pour s'y opposer.Nos politiques que ce soit au niveau local ou national se désinteressent des entreprises et plus encore des industries qui sont pour eux uniquement pourvoyeuses de taxes ,vous rajouter à cela que les administrations freinent quand elles ne font pas obstacle à toute avancée des dossiers et vous comprendrez qu'il faut plus que du courage et de la persévérance pour se lancer dans l'industrie .

Officina  a écrit le 09/06/2012 à 7:56 :

Le mot usine vient du latin Officina c'est-à-dire l'atelier. Hier nous avions des ateliers de production, demain nous aurons besoin d'ateliers de récupération car notre terre ne peut pas donner plus (matière premières et énergie) pour satisfaire les milliards d'individus qui souhaitent garder leur bien être (pays industrialisés) et les autres acquérir ce même bien être ( pays en développement). Donc l'avenir dans nos pays sera : 1° Fabriquer de la nourriture selon un mode différent voire une nourriture plus saine et moins consommatrice de chimie, eau, ne plus jouer à l'alchimiste, etc..2° des ateliers nouveaux ou créativité, intelligence et connaissance primeront pour produire uniquement des choses utiles avec peu de matières premières nouvelles voire toutes récupérées, peu d'énergie, etc.. C'est-à-dire à l'opposé de ce que nous faisons aujourd'hui. Ne venait surtout pas me parler de politique écologique, ce sera un nouveau paradigme à inventer.

Fleur  a répondu le 10/06/2012 à 9:27:

Analyse très juste et je continue en disant aurait-il fallu que nos gouvernants toute tendance confondue anticiper sur notre "industrie" du futur et anticiper pour aussi orienter nos jeunes qui ne seront pas tous des super diplômés et je suis persuadée qu'a ce jour certains auraient du travail....Quand à l'écologie lorsque le Francais lambda ne respecte pas son propre périmètre en jetant partout papiers, bouteilles de coca, et bcp de chose pour moi l'écologie commence déjà par çà.....

PMI  a écrit le 08/06/2012 à 21:31 :

"L'usine du futur semble assurément numérique, créative, propre, fonctionnelle... et rentable." Pour ce qui est de la rentabilité va falloir vraiment changer pas mal de choses. Surtout en France. On a un tissus de PMI très majoritairement sous-traitant de grands groupes qui se gavent litérallement sur le dos de ces dernières. Et encore je ne parle pas de l'état qui tond ce qui reste... Pour ce qui est des minis labs sur du prototypage 3D etc... Je pense que c'est une vision à très court terme. Je ferais un parallèle avec la PAO ou l'impression Laser des années 80-90. On allait chez un prestataire de service pour celà. Le progrès aidant, les coûts de production des imprimantes et logiciles/ordinateurs sont tellement tombés, les technos se sont démocratisées. La fin des prestataires. Il en sera de même pour le prototypage rapide qui est mentionné. Les imprimantes 3D utltra-performantes seront dans tous les foyers ou presque d'ici 10 ans ou presque amha. L'industrie devient de plus en plus un jeu pour les "grands/gros" car les technos de différentiation et leur utilisation sont très performantes et très coûteuse en acquisition et en maîtrise. Aujourd'hui essayez donc en tant que tourneur de créer une société de mécanique de zéro, de grossir et de travailler au rang 1 avec l'automobile ou l'aéronautique. Le ticket d'entrée est exhorbitant. Et pourtant de belles PMI meurent tous les ans qui maîtrisent tout celà et leurs emplois avec.

Fleur  a répondu le 10/06/2012 à 9:32:

Je continue sur votre analyse oui car l'on veut que des gros et vs le savez arriver dans certaines sphères les politiques et ce qui gravite autour appuient fortement au détriment d' une petite entreprise qui peut-être fait de l'ombre à un petit niveau et puis aujoud'hui dans l'état d'esprit ou ns sommes pas de valeur travail pourquoi chercher des idées nouvelles......

bravo  a écrit le 08/06/2012 à 17:38 :

excellent papier !