La Tribune

Oser l'émotion et l'improvisation, un management qui paie !

Atelier d'improvisation théâtrale dans une entreprise francilienne, en mai 2013. / IME-CCI PARIS IDF
Atelier d'improvisation théâtrale dans une entreprise francilienne, en mai 2013. / IME-CCI PARIS IDF
Isabelle Boucq  |   -  902  mots
Avec ses techniques d'improvisation théâtrale appliquées au monde de l'entreprise, Scène Expériences a conquis d'abord les grandes écoles puis les grandes entreprises et séduit à présent nombre de PME. Les participants jouent le jeu pour libérer leurs émotions et leur créativité, améliorant ainsi leurs capacités d'écoute et de négociation ainsi que la cohésion d'équipe. Un outil efficace de management qui se développe de plus en plus.

Deux dirigeants d'entreprise sont dos à dos. Au top départ de Laurent Pewzner, ils se retournent et l'un d'entre eux lance un bonjour chargé de sens. À partir de là s'engage une improvisation où chacun donne libre cours à son imagination en restant à l'écoute de l'autre pour construire un personnage et une histoire. Dans un autre exercice, un homme s'exprime avec conviction dans une langue qui n'existe pas. Son acolyte traduit pour l'auditoire ce discours sans sens en se nourrissant du ton, de la gestuelle et de l'émotion dégagée. Émotion, écoute et énergie, voilà les idées fortes de ces exercices.

Sortir des formations classiques

Au sortir de deux heures d'improvisation, Antoine Chatelain, PDG de QuelleEnergie.fr, est conquis. Son entreprise créée en 2008 propose des études énergétiques à distance et met en relation les particuliers avec des entrepreneurs pour réaliser des travaux qui permettront des économies d'énergie. « Dans notre travail, on est trop sérieux et trop rationnel. On est mal à l'aise pour parler d'émotions alors qu'il y a beaucoup d'émotions quand il y a des enjeux et de la pression, explique-t-il pour raconter son quotidien. Ces exercices nous rappellent de puiser dans nos émotions. »

À l'évidence, les dirigeants invités à participer à une soirée d'improvisation théâtrale animée par Scène Expériences n'ont eu aucun mal à se glisser dans la peau d'acteurs.

« Nous voulions sortir des salles de formation classiques et aborder le leadership de façon plus conviviale », raconte Madjid Yahiaoui, animateur du réseau d'entreprises à la CCI Paris Île-de-France et de l'Institut du mentorat entrepreneurial (IME), qui a organisé la soirée. « L'IME travaille avec des entreprises qui ont dépassé un million d'euros de chiffre d'affaires et qui sont en forte croissance. Nous les présentons à un mentor qui leur apporte son expérience. »

Emmanuel est un autre entrepreneur qui a joué le jeu : « Dans mon rôle de dirigeant, je suis en constante représentation. Souvent, je dois gérer l'urgence quand un collaborateur arrive avec un problème. L'écoute est très importante. »

À la fin de deux heures d'exercices où tout le monde s'est donné sans retenue, Laurent Pewzner, comédien et fondateur de Scène Expériences, fait le lien entre les techniques de l'improvisation théâtrale et les talents d'un dirigeant d'entreprise. « L'improvisation est un outil pour travailler sa capacité à rester en écoute. Il faut être en énergie et reconnaître ses émotions. Ce sont des clés qui ont un rapport direct avec le travail de leader. Le but est d'aligner des ressources personnelles avec des comportements professionnels. »

Un comédien s'improvise entrepreneur

Il y a une quinzaine d'années, Laurent Pewzner était comédien, spécialisé dans l'improvisation. Un étudiant de Polytechnique l'approche pour créer un cours d'impro à l'école. Cette activité prend de l'ampleur et il passe bientôt le plus clair de son temps à dispenser des formations dans de grandes écoles (HEC, Normale sup, Mines, etc.). Convaincus de l'efficacité des techniques d'improvisation dans le monde professionnel, ses anciens élèves lui demandent d'intervenir dans les entreprises qu'ils ont rejointes.

En 2005, Laurent Pewzner décide de lancer Scène Expériences. Ses 80 consultants ont tous un parcours commun : diplômés de grandes écoles, ils ont fait un passage dans l'entreprise avant de devenir comédiens professionnels. Avec un pied dans les deux mondes, ils sont bien équipés pour enseigner ce que Laurent Pewzner appelle « les soft skills et le "savoir-être" ».

Ses consultants interviennent autour de plusieurs thèmes : la négociation, l'efficacité commerciale, la prise de parole, la cohésion d'équipe et le leadership. Sa liste de clients comprend BNP Paribas, L'Oréal, Danone, Safran ou encore General Electric.

Avec un chiffre d'affaires estimé à 1,2 million d'euros cette année, le comédien entrepreneur voit son activité croître régulièrement. « On commence souvent par les comités de direction, puis on nous rappelle pour les managers et les commerciaux. C'est efficace parce que les exercices créent l'adhésion et la bienveillance. Nos interventions vont de la simple soirée de trois heures pour la cohésion d'équipe à des formules de trois jours avec un jour de piqûre de rappel », explique-t-il. Pour une journée avec un formateur, il faut compter environ 1500 euros. « L'impro se développe de plus en plus et elle est de plus en plus reconnue pour son efficacité », confirme-t-il.

Casino, le géant de la distribution, est l'une des entreprises accros à l'improvisation depuis six ou sept ans. « J'ai découvert le principe dans une réunion d'équipe. Maintenant, on fait appel à Scène Expériences régulièrement, pour des cadres dirigeants comme pour des hôtesses de caisse. Actuellement, elles doivent proposer une carte de fidélité et l'improvisation les aide à prendre confiance et à réagir positivement, explique Guy Boudarel, directeur de la formation chez Casino. L'improvisation ouvre la porte à la créativité et permet de se lâcher. On rompt avec les tables en U et les PowerPoint. »

Du coup, Casino fait ponctuellement appel à une autre société, Théâtre à la carte, pour des interventions sur la prise de parole. Laurent Pewzner a un dernier argument de taille. « Les syndicats pratiquent depuis longtemps les techniques théâtrales pour se préparer aux négociations. Les dirigeants devraient en faire autant », lance-t-il à ses élèves d'un soir.

Réagir

Commentaires

Julien Delalande  a écrit le 16/07/2013 à 13:39 :

Encore un petit effort et nous allons redécouvrir l'essentiel : l'entreprise - et plus généralement les organisations - sont bien pilotées et composées d'êtres humains !

Prendre en compte les émotions et l'improvisation, devoir en faire un article est symptomatique de l'état de déshumanisation dans lequel nous étions tombés, aveuglés par notre cupidité, lobotomisés par les vagues successives d'idéologisme, de technologisme, de communicationnisme...

Tout ceci, le commentaire de Tom, restent intéressants dans la prise de conscience et la mise en mouvement. Mais, pour être à la hauteur des enjeux - construire une société de l'intelligence, enjeu posé par l'Union européenne à Lisbonne - nous allons devoir profondément nous remettre en question, d'abord individuellement, puis collectivement...

Etre présent à soi pour mieux être présent aux autres. Mieux s'occuper de soi pour avoir plus à donner aux autres. Toutes les sphères de la société en bénéficieront pour le bien de tous, à commencer par notre économie, autant sur le plan micro-économique - c'est-à-dire la vie des entreprises - que macro : les interactions des continents.

Les ingénieurs - accompagnateurs - médiateurs, comme moi, généralistes de la personne humaine et des organisations, sont disponibles pour y contribuer.

Tom  a écrit le 16/07/2013 à 9:57 :

Le théâtre seul ne constitue pas une réponse pédagogique en soi : utile sur certains volets (non verbal, diction, ton de la voix, etc.), il ne garantit en rien ni la maitrise du processus, ni la pérénité des acquis. La communication orale est un processus (improvisation, conviction, transmission d'info complexe, etc.) en tant que tel qu'il convient d'intégrer avant que de passer à la théâtralisation.