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http://www.latribune.fr/carrieres/formation/20090608trib000385011/monique-canto-sperber-la-formation-par-la-recherche-est-la-meilleure-preparation-pour-l-innovation.html
La Tribune.fr - 08/06/2009 | 05:31 - 2172 mots

Quelle est votre analyse de la crise universitaire actuelle?
La contestation s'inscrit dans le contexte général de la progressive perte de statut social et économique des universitaires. Il y a 40 ans, le salaire d'un professeur d'université était le même que celui d'un conseiller d'Etat. Aujourd'hui, il est à peine supérieur au tiers. Cela suffit à dire de quelle manière les universitaires sont traités. Par ailleurs, on voit émerger des formes de réussite qui ne doivent rien aux diplômes alors que ces derniers ont longtemps donné une indication assez fiable quant à la place sociale occupée, dans le système méritocratique hérité de la IIIe République. Cette mutation culturelle profonde se manifeste par la place sociale réduite qu'occupent les universitaires et la perte de leur monopole du savoir.
Comment expliquez-vous les réactions provoquées par la réforme du statut des enseignants chercheurs?
C'est un problème lié directement à l'autonomie des établissements : beaucoup d'enseignants-chercheurs ne se sentent pas employés par leur université mais par le système centralisé de l'enseignement supérieur français. Or, dans la logique de l'autonomie universitaire, il faudrait octroyer à l'université la capacité de gérer ses personnels. Mais beaucoup d'universitaires craignent, à juste titre, le localisme et l'autoritarisme du président. Ce sont des craintes qu'il est légitime de former lorsque les communautés universitaires commencent à s'autogouverner. L'autorégulation exige un long apprentissage, mais il devrait être possible de montrer qu'une communauté universitaire est capable de prendre des décisions impartiales et de mettre en oeuvre un intérêt commun.
La France se fait distancer par les pays d'Europe du Nord, anglo-saxons, asiatiques. N'est-ce pas un paradoxe?
C'est un paradoxe majeur. Comment l'expliquer? C'est en lien direct avec la contestation actuelle. Dans la plupart des pays, l'université est un acteur social qui, en tant que tel, joue à armes égales avec les autres acteurs sociaux, qui impose les valeurs de savoir, de transmission, de recherche de la vérité, de désintéressement. Par définition, les études universitaires ne sont pas immédiatement utiles, mais à long terme, elles sont la seule ressource de progrès et de garantie sur l'avenir dont nous disposions. En France, l'université n'a peut-être pas toujours suffisamment d'influence sur la société et les valeurs universitaires sont parfois impuissantes.
Les réformes en cours vont-elles y remédier?
C'était l'intention de la loi Responsabilité des universités (LRU). Mai pour bien comprendre l'enjeu que recouvre l'autonomie universitaire, il faut faire un peu d'histoire. Jusqu'au XVIIIe siècle, l'université a vécu à l'écart du mouvement des idées et de la société. Les Lumières se sont d'ailleurs faites en partie contre elle. En 1793, elle est supprimée pour quasiment un siècle, ce qui va permettre aux grandes écoles d'occuper une place importante. Puis, l'université est recréée sous sa forme centralisée et étatique. Ce n'est que depuis 1968 que les universitaires élisent leurs présidents. Quarante ans après, une loi d'autonomie universitaire est votée qui devrait permettre qu'à plus ou moins long terme l'université devienne une institution active dans la société dotée de ses propres valeurs et capable de s'autogouverner. Quarante ans, c'est peu pour se préparer à acquérir et exercer des responsabilités que les autres universités mondiales ont mis des siècles à maîtriser. Pourtant, les universités françaises s'en sortent assez bien dans l'ensemble.
Le système universitaire n'a-t-il pas pêché par manque d'exigence?
Il faut juger l'université en fonction de l'immense mission qu'elle a accomplie : l'extraordinaire démocratisation de l'enseignement supérieur. Cela dit, si les universités pouvaient mettre en place des parcours de formations extrêmement construits, pour les deux premières années, nombre d'étudiants seraient intéressés. Actuellement, l'avantage comparatif des grandes écoles est de garantir la qualité de cette formation de base. Pourquoi les employeurs américains recrutent-ils des étudiants, quelle que soit leur discipline (grec ancien, sociologie, ou autres)? Parce qu'ils sont sûrs de la qualité de la formation intellectuelle des jeunes qu'ils recrutent. Aux employeurs d'assurer ensuite leur formation professionnelle. Les études littéraires, sérieusement suivies, sont une remarquable formation de l'esprit, qui prépare l'étudiant à de nombreuses activités professionnelles.
Qu'est-ce qui explique la fuite des cerveaux?
Le tableau est moins noir qu'il n'y paraît. D'excellents jeunes scientifiques restent en France, parce que l'environnement scientifique y est très correct, même si les moyens manquent. Le problème a trait plutôt à l'environnement matériel. S'il y avait des moyens accrus pour rénover les locaux de recherche, et pour renforcer l'encadrement en personnels, la recherche française serait encore plus attrayante pour les jeunes.
Comment faites-vous, à l'ENS pour maintenir cette attractivité?
Nous défendons un modèle de formation fondée sur la solidité des connaissances générales et l'initiation à la recherche, avec une forte attention portée à la qualité de l'expression et de l'argumentation. C'est, selon nous, la formation intellectuelle d'avenir, car le contact précoce avec la recherche est la meilleure formation à l'innovation et la conduite de projets. 80% de nos étudiants font une thèse. Certains deviendront des chercheurs, d'autres iront, avec cette formation, irriguer toutes les sphères de la société, y compris l'entreprise. Leur présence dans nos laboratoires, l'interdisciplinarité des recherches, la réactivité et la synergie, ainsi que la qualité de l'entourage scientifique sont les principaux facteurs de notre attractivité.
Encore faudrait-il que le doctorat soit mieux reconnu sur le marché de l'emploi...
Oui, il y a un gros travail de persuasion à accomplir. Dans les "boards" des grandes entreprises américaines, il y a un pourcentage très important de docteurs; pas en France. C'est vraiment dommage que les grandes écoles qui ont pour mission de former des dirigeants d'entreprise ne soient pas plus engagées dans la valorisation et la promotion des doctorats.
Comment percevez-vous la réforme en cours qui entend remettre la recherche au cœur des universités?
L'université qui a une prétention internationale est une université de recherche. Le fait d'avoir mis en place différents organismes (CNRS, Inserm), qui font de la recherche à côté des universités, conduit à une situation parfois difficile pour les universités. Hors de France, les équivalents des chercheurs du CNRS sont dans les universités. Cela dit, beaucoup d'unités du CNRS sont sous tutelle universitaire, et on devrait évoluer vers une plus grande synergie entre organismes de recherche et universités. Cela ira-t-il jusqu'à réduire les organismes en agences de moyens? Tout dépendra de ce qui se passera dans les universités. On ne peut pas dire aujourd'hui que ce soit souhaitable. Il y a des projets de très long cours, d'importants investissements pour lesquels le CNRS est à de multiples égards indispensable.
La ministre Valérie Pécresse privilégie l'émergence d'une quinzaine de PRES (pôles d'enseignement supérieur et de recherche) en France pour favoriser les liens entre grandes écoles, universités et centres de recherche. Quel est votre avis?
Il me semble qu'en province, c'est la stratégie la meilleure. La recomposition d'une entité universitaire unique et la synergie avec les grandes écoles et les centres de recherche paraît une bonne chose. Le PRES a clairement une fonction d'organisation territoriale et peut se réaliser avec des effectifs qui restent assez raisonnables, autour de 20.000-30.000 étudiants. Très peu d'universités de très grand standing dépassent 20.000 étudiants : Oxford en compte 16.000, Harvard moins, Princeton 6.000. En revanche, pour Paris et sa périphérie, c'est beaucoup plus difficile pour deux raisons. D'abord, il y a trop d'établissements et d'étudiants (130.000 étudiants environ) pour faire un PRES unique. Ensuite, la plupart des grandes écoles et grands établissements ont déjà des liens très étroits avec toutes les universités parisiennes. Il serait extrêmement dommageable pour la cohérence des partenariats de formation et de recherche de vouloir les obliger à choisir l'un ou l'autre PRES. Il ne faut pas sous estimer la tradition de coopération entre les établissements parisiens, souvent pour remédier au manque de moyens.
D'autant plus que les deux grands projets parisiens peinent à se stabiliser et que vous en menez un troisième.
A l'heure actuelle, l'un (Paris II-IV-VI) semble se stabiliser; l'autre groupe [Ndlr : « Paris Cité » qui regroupe Paris V, VII, Sciences Po, l'Inalco... et auquel pourraient se rallier Paris III, X et XIII] semble plus vaste. Pour ce qui nous concerne, nous avons des rapports très étroits avec l'ensemble des universités parisiennes (Paris I, VI, VII, IV, V, EHESS...). La quasi-totalité de nos masters et de nos écoles doctorales sont co-habilités avec elles ; la très grande majorité de nos laboratoires ont aussi une tutelle universitaire. Par ailleurs, il n'y a pas de consensus parmi les enseignants de l'ENS pour choisir un PRES plutôt qu'un autre, nous voulons garder des liens étroits avec les deux. Enfin, nous pensons que nous pouvons faire un campus commun avec nos voisins immédiats de la Montagne Sainte Geneviève. Mais ce projet est clairement inscrit dans le cadre d'un campus, non dans celui d'un PRES, parce que nos partenariats d'enseignement supérieur et de recherche, nous les avons surtout avec les universités. Pour nous, la solution idéale serait la possibilité de faire ce campus tout en étant lié aux deux PRES, en fonction des disciplines, en tant que membres correspondants. Il ne s'agit pas du tout d'une sécession des grandes écoles avec les universités.
La crise qui secoue l'Université française coïncide avec la pire crise financière et économique depuis celle de 1929. En tant que spécialiste de philosophie éthique, que vous inspire le jeu dangereux joué par le monde financier?
Le fait que des êtres humains cherchent le plus grand profit ne m'étonne pas, il serait naïf de penser changer la nature de l'homme. En revanche, les règles qui encadrent les comportements, et les sanctions que leur violation entraîne, doivent être mieux définies. Car , quelle que soit l'activité, prendre des risques qu'on ne parvient plus à identifier, et qui affectent de façon dramatique de nombreuses personnes qui ignorent la nature de ces risques, est une attitude irresponsable à l'égard de la société.
Selon vous, faut-il améliorer la régulation?
C'est nécessaire pour amorcer un sursaut. Mais, il est difficile de trouver des régulations adaptées, qui ne soient pas assez vite contournées. Il y a des mesures évidentes à prendre, en matière de sanctions, d'explicitation des risques, de restriction de certains types d'opérations aventureuses. Néanmoins quand j'entends parler de l'éventualité de supprimer la spéculation à la baisse, je trouve cela étrange, car le mécanisme est le même, que l'on spécule à la hausse ou à la baisse. En outre, la spéculation à la baisse peut avoir pour effet de permettre à des bulles d'éclater, quand certains investisseurs comprennent avant les autres qu'une activité de création de richesses n'est pas durable.
La crise a aussi favorisé un retour de l'Etat dans l'économie. Cela ne va-t-il pas nous obliger à articuler l'Etat et le marché, l'individu et la société, ce que vous appelez "la gauche libérale"?
Je défends avec force les valeurs individuelles, en particulier les formes de liberté individuelle, mais notre expérience de la liberté dépend en partie de la société: l'éducation qu'elle dispense, les valeurs qu'elle transmet, etc. De même, la liberté économique ne peut se comprendre en dehors d'un Etat et d'une société qui garantissent l'encadrement juridique de l'activité économique et respectent la solidarité et la cohésion sociales. Les entreprises créent la richesse, mais la condition sine qua non pour cette création, c'est la société.
Pourquoi ces idées n'alimentent pas le débat public?
La réticence est d'ordre philosophique. En raison de l'histoire politique et institutionnelle française, les forces sociales et les individus sont considérés comme des formes de danger pour le bien public qui, lui, serait incarné et mis en œuvre uniquement par l'Etat. Cette façon de voir tend à déresponsabiliser aussi bien les individus que les entités sociales.
L'avenir pourrait-il faire évoluer cette situation?
Elle évolue déjà. La réalité française n'est pas si différente de celle d'autres pays. Nous avons une administration puissante, mais nous ne sommes pas seuls dans ce cas. En revanche, les représentations, les mentalités et le discours politiques sont encore très liés à un état des choses qui n'est plus réellement celui de la vie économique et sociale. En France, accepter la divergence des opinions, reconnaître le conflit des intérêts et donc la nécessité de construire des compromis de manière responsable reste encore difficile.
Etes-vous pessimiste?
Si nous parvenons à sortir de la crise que nous connaissons aujourd'hui, on peut raisonnablement penser que les sociétés développées iront vers des modes d'autogouvernement plus efficaces, même en France, car nos concitoyens ont conscience que c'est la seule formule d'avenir. En revanche, en cas de crise climatique dramatique, de pandémie, ou d'autres événements catastrophiques, le retour à des formes de gouvernement plus autoritaires n'est pas exclu. Notre devoir est de nous préparer moralement et intellectuellement à plusieurs scénarios possibles. L'histoire des deux derniers siècles nous a enseigné de multiples façons que des acquis démocratiques, et l'exigence de liberté, peuvent être remis en cause, d'où la nécessité de toujours être prêt à défendre ces acquis par la pensée et l'action.
Une philosophe dans la Cité
Spécialiste de philosophie grecque et de philosophie morale et politique, Monique Canto-Sperber a consacré sa vie à l'enseignement et la recherche avant d'être nommée en 2005 à la tête de l'École normale supérieure (Ulm). Si sa nomination a suscité quelques remous, elle s'est depuis attachée à élaborer un projet stratégique ambitieux pour les prochaines années. Membre du Comité consultatif national d'éthique, cette philosophe n'en est pas moins attachée à la vie dans la cité. Proche du PS, elle se réclame d'une gauche libérale.
Propos recueillis par Robert Jules et Clarisse Jay
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