Management et philo (1/5) : Pourquoi ce qui était si difficile devient possible

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Marcher dans l'Himalaya, un rêve d'adolescent qu'Antoine ne s'était jamais autorisé à réaliser jusqu'ici. Impossible, pensait-il : trop de travail pour partir trois semaines d'affilée... (Photo: l'Everest dans les nuées).
Marcher dans l'Himalaya, un rêve d'adolescent qu'Antoine ne s'était jamais autorisé à réaliser jusqu'ici. Impossible, pensait-il : trop de travail pour partir trois semaines d'affilée... (Photo: l'Everest dans les nuées). (Crédits : Reuters)
[ Série d'été - FICTION ] Antoine traverse une période difficile au travail. Pour se changer les idées, il réalise un rêve : aller marcher dans l'Himalaya. Un simple livre d'Epictète, ouvert par hasard, lui a permis de vaincre ses appréhensions et de prendre son billet pour le Népal. Tandis qu'il chemine et dialogue avec ses camarades de trek et leur guide, Antoine s'aperçoit qu'un espace de réflexion nouveau s'est ouvert en lui, éclairant sa situation professionnelle d'une lumière nouvelle. Par Flora Bernard, cofondatrice de l'agence de philosophie Thaé et auteure de "Manager avec les philosophes".

C'est la chaleur qui s'abat sur lui, tout d'un coup, quand il franchit les portes vitrées qui séparent l'enceinte de l'aéroport du monde extérieur. Et puis, les couleurs et les odeurs émergent d'un brouhaha vibrant d'hommes plus ou moins âgés qui se précipitent vers les touristes en grappe pour leur proposer des taxis.

Antoine n'avait rien organisé. Il avait juste réservé un aller-retour Paris-Katmandou avec l'idée d'aller marcher dans l'Himalaya, autour des Annapurnas, sur les traces d'Edmund Hillary et de Tenzing Norgay... Un rêve d'adolescent qu'il ne s'était jamais autorisé à réaliser jusqu'ici. Impossible, pensait-il : trop de travail pour partir trois semaines d'affilée, une épouse qui n'aimait pas particulièrement marcher, des enfants qui avaient plus envie de partir avec leurs amis qu'avec leur père au Népal. Et puis, il avait si peu d'entraînement physique... Ce n'était pas raisonnable.

Mais il était tombé il y a deux mois sur un court ouvrage que sa fille, en études littéraires, avait laissé traîner dans le salon : le Manuel d'un certain Epictète. Il y avait lu que l'homme, pour être heureux, devait parvenir à discerner ce qui dépendait de lui de ce qui n'en dépendait pas ; que peu de choses dépendent de nous en réalité ; mais que ce qui est vraiment en notre pouvoir, c'est le regard que nous portons sur les événements et les personnes. Epictète disait précisément: «Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les évaluations prononcées sur les choses (...). Quand donc nous sommes entravés, ou troublés, ou affligés, n'en imputons jamais la faute à l'autre, mais à nous-mêmes, c'est-à-dire à nos propres évaluations.» Cette idée ne l'avait pas quittée. Il ne savait pas bien s'il était d'accord avec elle ou pas, mais en tous cas, elle le bousculait. Ce vieux philosophe grec avait réveillé quelque chose en lui.

Etait-ce la réalité ou l'idée qu'il s'en faisait ?

Le sentiment d'être dépassé par son poste dans le marketing digital de cette entreprise de cosmétiques, la frustration de ne plus arriver à asseoir son autorité sur son équipe...; la distance qui s'installait depuis quelques temps avec son épouse, avec qui il entretenait malgré tout des liens affectueux... était-ce la réalité ou l'idée qu'il se faisait de la réalité par le regard qu'il portait sur elle ? Il pressentait que selon la réponse, sa vie pouvait en être modifiée radicalement. Et son rêve d'aventurier, était-ce lui-même qui se l'interdisait en l'envisageant comme impossible ?

Un matin, il s'était levé et cela lui avait paru clair : il ne tenait qu'à lui de décider. Ce qui dépendait de lui, c'était d'initier ce voyage ; et tous les obstacles, qu'il projetait comme étant bien réels il y a quelques jours, volèrent en fumée quand il s'imagina que c'était lui, et lui seul, qui les avait formés. A l'annonce de sa décision, non seulement ses enfants étaient enthousiastes, et, plus surprenant pour lui, son épouse pensa que ce voyage lui ferait du bien et qu'elle-même en profiterait pour aller voir sa sœur, à qui elle n'avait pas rendu visite depuis longtemps. En une matinée, ce qu'il s'imaginait des contraintes extérieures étaient levées (était-ce donc si facile ?).

Il avait réservé son billet. Départ de Paris le 22 août. Retour le 10 septembre. Trois semaines seul.

Plus de programme...

Et maintenant, il était là, avec son vieux sac à dos qu'il avait ressorti pour l'occasion, à l'aéroport de Katmandou, se demandant ce qu'il allait faire. Il resta là une bonne heure. Sa liberté soudaine l'étourdissait un peu : plus de programme, personne avec qui composer, pas de chef qui lui mettait la pression pour une réponse rapide, pas de collaborateur qui lui demandait quoi faire maintenant, pas d'épouse qui lui disait quoi faire maintenant. Trois semaines, c'était peut être un peu long, se disait-il, une semaine n'aurait-elle pas suffi...?

Et si l'on avait vraiment besoin de lui au bureau ? L'entreprise était en pleine transformation et son équipe était particulièrement sollicitée en ce moment. Mais ce qui lui paraissait simple dans ses précédents postes était compliqué maintenant ; c'était ce fameux «VUCA World» dont n'arrêtait pas de parler son chef : volatile, uncertain, complex, ambiguous. Il fallait donc que tous deviennent «agiles» : flexibles, adaptables... Oui, mais à tout ? Corvéables à merci... ? Et tout ça pour quoi - pour vendre encore plus de cosmétiques dans le monde, à des personnes qui n'en avaient pas toujours vraiment besoin...?

Un livre, un viatique

Il avait laissé une charge de travail importante à son équipe - eux qui voulaient de l'autonomie, ils allaient en avoir ! Mais il savait aussi qu'il y avait de fortes chances pour qu'ils n'en fassent qu'à leur tête, soit trop, soit pas assez, soit à côté. Cela lui devenait de plus en plus difficile d'obtenir de ses équipes ce qu'il voulait exactement. C'était encore plus vrai avec les jeunes, avec cette génération qui veut tout : la liberté, l'autonomie, le sens, mais qu'on leur dise quoi faire aussi, qu'on les rassure, qu'on leur promette le CDI et le bon salaire avec prime... «Arrête de ruminer», lui souffla Epictète. «Ne cherche pas à faire que les événements arrivent comme tu veux, mais veuille les événements comme ils arrivent, et le cours de ta vie sera heureux.» Il se répéta cette phrase plusieurs fois.

«Sir, sir, bus is going now. Bus is going to Pokhara.» Antoine sortit de sa rêverie et leva la tête : un jeune homme lui faisait signe vers un bus multicolore et bondé qui crachait une fumée noire. Tous les touristes s'étaient dispersés, les uns vers le centre de Katmandou et les autres dans ce bus pour Pokhara, départ le plus populaire des treks dans la région des Annapurnas. Il grimpa dans le bus, trouva une place à côté d'un vieux népalais. Il sortit de son sac l'unique livre qu'il avait emporté, celui que sa fille avait laissé au salon. Il sentait bien qu'Epictète avait d'autres secrets à lui livrer, que ce voyage serait l'occasion de méditer.

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L'AUTEURE

Flora Bernard, diplômée de la London School of Economics, est aujourd'hui présidente de l'agence de philosophie Thaé qu'elle a fondée avec Marion Genaivre. Elle est à l'initiative du Club des Managers Philosophes à la Maison du Management. Elle est également l'auteure de "Manager avec les philosophes. 6 pratiques pour mieux être et agir au travail", aux Editions Dunod.

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POUR ALLER PLUS LOIN

>Lire l'interview de Flora Bernard par Robert Jules:

« Le management est un terrain de prédilection pour le philosophe»

(à lire à la fin de l'article intitulé : "Quand le management et Socrate font bon ménage")

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> Retrouvez ici les autres épisodes de "Management et philo" 
et toutes nos autres séries d'été >>

Serie ETE2

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