Management et philo (3/5) : L'intuition, l'impossible et le démon de Socrate

 |   |  2023  mots
Ici, c'était Corinne la manager, et Antoine sentait bien qu'en faisant confiance à son intuition à elle, il allait contribuer à rendre les choses possibles...
Ici, c'était Corinne la manager, et Antoine sentait bien qu'en faisant confiance à son intuition à elle, il allait contribuer à rendre les choses possibles... (Crédits : Reuters)
[ Série d'été - FICTION ] Antoine traverse une période difficile au travail. Pour se changer les idées, il réalise un rêve : aller marcher dans l'Himalaya. Un simple livre d'Epictète, ouvert par hasard, lui a permis de vaincre ses appréhensions et de prendre son billet pour le Népal. Tandis qu'il chemine et dialogue avec ses camarades de trek et leur guide, Antoine s'aperçoit qu'un espace de réflexion nouveau s'est ouvert en lui, éclairant sa situation professionnelle d'une lumière nouvelle. Par Flora Bernard, cofondatrice de l'agence de philosophie Thaé et auteure de "Manager avec les philosophes".

-  On va d'abord faire passer le cheval, décida Corinne, après avoir consulté l'un des sherpas et fait quelques pas dans la rivière que le groupe devait traverser pour atteindre, une heure plus tard, le lodge où ils devaient dormir. Si le cheval y arrive, nous pourrons y aller ensuite.

La rivière était plus chargée que Corinne ne l'avait prévu, les neiges en amont avaient dû fondre plus rapidement, ce qui avait augmenté son débit. La rive d'en-face n'était pourtant pas loin - ils en étaient séparés d'une quinzaine de mètres, mais traverser était risqué car le niveau de l'eau était trop élevé. Une autre fois, c'était elle qui était passée la première pour tester la profondeur et elle avait failli se noyer. Le timing de la traversée était stratégique, il fallait arriver avant 15 heures.

Les sherpas déchargèrent le cheval de ses sacs et Corinne l'entraîna par la crinière. Il la suivit et s'avança dans l'eau, précautionneux. Mais au fur et à mesure que le cheval progressait, ses appuis devenaient plus hasardeux, moins stables, et le moment où il devait remonter vers l'autre rive tardait. Corinne sut qu'ils ne pourraient pas traverser ce soir, même si le cheval, lui, y parvenait.

Séance d'auto-flagellation

Les six marcheurs - Camilia et Luigi, couple de trentenaires italiens designers à Rome; Andrew, Londonien de 55 ans à l'humour britannique bien trempé, réalisateur à la BBC; Beth, sa nièce de 25 ans, étudiante en médecine; Alice, l'amie de celle-ci, en pause professionnelle et questionnement existentiel; et Antoine - retenaient leur souffle, yeux rivés sur le cheval, chuchotant leurs encouragements comme pour ne pas lui ôter sa concentration. Les sherpas, placides, observaient la situation. Et tout d'un coup, le cheval glissa, s'ébroua violemment, hennit, effrayé, plus s'effondra dans l'eau de tout son poids. Une épaule émergea brièvement, puis plus rien. Quelques secondes plus tard, sa tête refaisait surface, il chercha à redresser son corps de toutes ses forces.

-  Alzati ! hurla Camilia.

-  Allez, relève-toi! renchérit Antoine, gesticulant pour l'encourager.

Corinne avait le coeur serré. Elle savait qu'ils allaient peut-être perdre le cheval. Elle n'avait jamais perdu de monture. Elle commença à s'en vouloir de l'avoir envoyé au front, elle aurait dû y aller elle-même avec un sherpa, elle aurait nagé, elle y serait arrivé. Puis elle stoppa cette séance d'auto-flagellation. Ce qui est fait est fait, tu as pris cette décision pour de bonnes raisons, se dit-elle. Rappelle-toi Epictète. Ça ne dépend plus de toi. Maintenant décide. Rester dormir sur place - ils avaient des tentes mais pas de nourriture - ou rejoindre le lodge ce soir par un autre chemin qui rallongeait la marche de quatre heures.

Un poids remplace l'autre

Puis le cheval ré-émergea de l'eau pendant quelques secondes, quand un tourbillon de courant violent le fit tourner sur lui-même et le rapprocha de la rive. Il prit appui sur son flanc droit et parvint à se relever, rejoignant la terre ferme de l'autre côté.

Les six hurlèrent de joie. Corinne sentit comme un poids qui s'évaporait. Mais un autre venait prendre sa place. Gérer la suite.

« Bon, avec tout ça, on ne va pas se risquer à traverser la rivière aujourd'hui ! fit-elle, feignant une légèreté de circonstance. On pourrait dormir ici et attendre demain matin, l'eau aura certainement baissé. Mais on ne peut pas laisser le cheval seul sur l'autre rive et nous avons besoin des vivres et de l'eau qui nous attendent au lodge. Il y a un pont plus haut, en remontant la rivière, par lequel on pourrait passer pour rejoindre l'autre rive. Il nous faudra deux heures pour y parvenir et deux heures pour revenir à notre point actuel. Vous êtes OK pour y aller ? »

-  Corinne, wait, fit Andrew. On est fatigués. Il est déjà quatre heures. Plus quatre et ensuite encore une pour atteindre le lodge, on arriverait à neuf heures. Tu ne penses pas que c'est tard ? Pourquoi ne dort-on pas ici ?

-  Moi je le sens pas non plus, renchérit Antoine. J'ai l'intuition qu'il faut rester ici.

-  C'est ton instinct qui parle, Antoine, pas ton intuition, fit Corinne, sur un ton légèrement agacé par la remise en cause de sa décision. Ou peut-être la fatigue et la peur. Ca peut vous paraître logique de rester ici ce soir, on ne prendrait pas de risques sur le plan physique. Mais on prendrait le risque que le cheval parte et que la rivière ne soit pas plus basse demain matin. Faites-moi confiance.

Inspirer confiance

Corinne savait bien que pour que le groupe lui donne sa confiance, il fallait qu'elle se fasse entièrement confiance à elle-même. Pleinement, tranquillement, sans être sur la défensive, sans chercher à se justifier. Elle sentait son intuition solide, elle avait appris à la reconnaître. Elle savait. Les arguments rationnels qu'elle avait avancés - les vivres, le cheval seul de l'autre côté - étaient justes, mais ce qu'elle ressentait de la situation allait au-delà. Ce n'était plus son intelligence qui analysait en découpant le problème, c'était une conviction profonde qui venait du fait qu'elle se sentait comme à l'intérieur, et non plus à l'extérieur de la situation : elle était ce cheval qui avait perdu pied et qui s'était sauvé lui-même ; elle était Antoine, dont elle sentait la peur, Camilia la fatigue, Giovanni l'indécision, Andrew le pragmatisme. Elle était Beth et Alice dont elle sentait la confiance totale dans les décisions qu'elle prendrait. Elle était le ciel dont le bleu vif avait déteint en un bleu délavé, elle était les nuages, qu'elle sentait se gonfler discrètement.

Elle pouvait concevoir ce qu'il y avait d'évident et de rationnel à rester ici, après ce qu'ils venaient de vivre. Mais Impossible, lui soufflait le démon de Socrate. Cette phrase du philosophe Henri Bergson lui revenait en tête : impossible, quand bien même les faits et les raisons sembleraient t'inviter à croire que cela est possible et réel et certain. C'est tout à la fois son expérience de guide qui parlait, sa connaissance de la montagne et de la dynamique des groupes, cette sensation de vivre la situation de l'intérieur. C'était Bergson encore qui l'avait aidée à mettre des mots sur cette intuition. Il la décrivait comme la «sympathie avec laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent d'inexprimable».

Ni peur ni orgueil, excitation ou colère

Ce n'était pas la peur, ni l'orgueil, ni l'excitation ou la colère qui la guidaient dans ces occasions. C'était une vraie sensation de justesse, qu'elle ressentait, solide comme le vieux chêne aux racines profondément ancrées.

Elle savait bien que l'intuition était souvent dévalorisée au profit de l'intelligence - il semblait qu'il faille toujours la justifier, alors qu'elle était souvent inexplicable. Quand elle était partie au Népal, elle avait eu cette intuition, que c'était la bonne chose à faire, malgré toutes les bonnes raisons de ne pas le faire. Elle travaillait alors pour une grande entreprise française, et elle s'y plaisait, sans plus. C'était surtout ses collègues qu'elle appréciait. Et puis le rythme s'était intensifié. L'urgence, ponctuelle, était devenue le mot d'ordre quotidien. Quand une amie lui avait demandé ce qu'elle ferait si elle avait toute liberté de choix, elle lui répondit du tac au tac «guide de montagne dans l'Himalaya.» Longtemps resté un rêve, elle se rendit compte qu'il n'y avait qu'elle pour le rendre inaccessible. A 35 ans, elle n'était pas en couple et n'avais pas d'enfants. Si elle ne le faisait pas maintenant, elle ne le ferait jamais. Elle était rentrée en France après son congé sabbatique pour démissionner et repartir vivre au Népal pour de bon.

Ce qu'elle aimait dans son métier de guide, c'était le grand air, les paysages qu'elle connaissait bien maintenant mais qu'elle redécouvrait sans cesse sous un jour nouveau, les nouvelles personnes qu'elle rencontrait, la responsabilité et les décisions qu'elle devait prendre, de vraies décisions, importantes pour la vie des gens.

Comme maintenant. Elle savait que si elle imposait sa décision de partir ce soir trop fortement (ce qu'elle pourrait parvenir à faire), l'état intérieur des marcheurs serait fragilisé, et il y avait ce passage de marche sur éboulis qu'ils allaient devoir franchir en partant qu'il fallait aborder sans peur, et un peu d'endurance à avoir pour marcher les quatre heures. Son intuition était ancrée, mais il fallait qu'elle la transmette en étant à l'écoute. Ils allaient «perdre» une demi-heure, certainement, mais tant pis. Ce serait du temps gagné pour après.

Agacement, émotions et... rafraîchissement

Corinne ravala son agacement. «Comment vous sentez-vous, chacun d'entre vous ?» demanda-t-elle. Ils s'assirent en cercle, sur l'herbe. Camilia s'allongea et commença. «Je me sens épuisée, dit-elle. On a déjà marché six heures aujourd'hui. Je suis désolée, je me croyais plus en forme que ça. Mais si on s'arrête un peu ici, je vais reprendre des forces. Si tu penses qu'on doit y aller Corinne, je te fais confiance. Mais grasse mat' demain matin!!»

Giovanni prit la suite, partagea son besoin de parler de ce qui venait de se passer, émotions fortes qui l'avaient lui-même surpris ; Beth et Alice s'étaient rafraîchies dans la rivière et étaient prêtes à repartir ; Andrew lança qu'il aurait besoin d'une petite bière pour repartir mais qu'il acceptait que Corinne lui offre au prochain village.

Antoine termina. « Je ne suis toujours pas certain que ce soit une bonne idée de continuer de marcher, dans l'état dans lequel nous sommes.

-  Il me semble que les autres peuvent reprendre leurs forces.

-  OK, dans ce cas, moi ça va, je peux continuer. J'avais juste l'impression qu'il y avait une fatigue générale. Par contre, j'ai peur que la nuit ne tombe et que cela devienne dangereux de marcher la nuit, qu'on se perde.

Ce qui donne le pouvoir de mener

-  Est-ce que je peux te rassurer en te disant que je connais bien cet endroit ? Que je suis passée par le pont de glace plusieurs fois, au cours d'autres randonnées ? Nous aurons en effet une petite demi-heure de marche de nuit, mais ça ira avec les lampes frontales. Si les autres membres du groupe te rassurent sur leur état, est-ce que tu serais OK pour partir?

Antoine sentait bien qu'il lui fallait s'en remettre à Corinne. Tiens, cette histoire de confiance, ça parait simple mais c'est dur. Pour lui, c'était comme un saut dans le vide sans filet. Il repensait à ce qu'il avait dit à Corinne, quand il avait décrit la confiance comme pari sur quelqu'un, sur la vie, qui rende les choses possibles. C'était Corinne la manager, et il sentait bien qu'en faisant confiance à son intuition à elle, il allait contribuer à rendre les choses possibles : il lui donnait le pouvoir de mener ce groupe à bon port.

-  OK allons-y, fit-il en se levant.

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L'AUTEURE

Flora Bernard, diplômée de la London School of Economics, est aujourd'hui présidente de l'agence de philosophie Thaé qu'elle a fondée avec Marion Genaivre. Elle est à l'initiative du Club des Managers Philosophes à la Maison du Management. Elle est également l'auteure de "Manager avec les philosophes. 6 pratiques pour mieux être et agir au travail", aux Editions Dunod.

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POUR ALLER PLUS LOIN

>Lire l'interview de Flora Bernard par Robert Jules:

« Le management est un terrain de prédilection pour le philosophe»

(à lire à la fin de l'article intitulé : "Quand le management et Socrate font bon ménage")

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> Retrouvez ici les autres épisodes de "Management et philo" 
et toutes nos autres séries d'été >>

Serie ETE2

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Commentaires
a écrit le 29/08/2016 à 9:49 :
Je peste souvent contre les procédures de sécurité tatillonnes mais quand je lis les risques liés à la prévalence de l'intuition, je comprends que c'est un mal nécessaire. Merci la philo !
a écrit le 26/08/2016 à 14:13 :
Aussi nigaud que les problèmes de robinet en primaire; je n'ai pas dépassé l'épisode traversée du cheval, car, pour avoir géré ce genre de situation, il est évident que je le fais passer ceint d'une corde, ou moi-même assuré par un passager, avec une corde à la taille. Arrivé de l'autre côté je fixe la corde, qui une fois tendue, servira au groupe à traverser.
Alternative, on pêche, ou on s'initie à un cannibalisme de bon aloi. Même seul, le cheval une fois parvenu de l'autre côté résistera à la tension de la corde utilisée, pour ne pas retourner à l'eau. bon d'accord, ce n'était pas le but de la leçon, je reste avec mes yacks au Ladakh

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