Management et philo (5/5) : Le moment où le philosophe naît en soi

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Oui, il pouvait concevoir que c'est par notre regard, comme le disait Epictète, que nous valorisons une chose. Et ce regard peut aussi être celui d'une société entière, comme dans le cas d'un objectif à atteindre.
Oui, il pouvait concevoir que c'est par notre regard, comme le disait Epictète, que nous valorisons une chose. Et ce regard peut aussi être celui d'une société entière, comme dans le cas d'un objectif à atteindre. (Crédits : Reuters)
[ Série d'été - FICTION ] Antoine traverse une période difficile au travail. Pour se changer les idées, il réalise un rêve : aller marcher dans l'Himalaya. Un simple livre d'Epictète, ouvert par hasard, lui a permis de vaincre ses appréhensions et de prendre son billet pour le Népal. Tandis qu'il chemine et dialogue avec ses camarades de trek et leur guide, Antoine s'aperçoit qu'un espace de réflexion nouveau s'est ouvert en lui, éclairant sa situation professionnelle d'une lumière nouvelle. Par Flora Bernard, cofondatrice de l'agence de philosophie Thaé et auteure de "Manager avec les philosophes".

Une trentaine d'occupants du lodge s'était levés à 4 heures, ce matin-là, pour se préparer à l'ascension vers le camp de base de l'Annapurna. Le groupe de Corinne était l'un des premiers prêts à partir. Lampes frontales calées autour du crâne, certains encore mal réveillés après une nuit ponctuée des maux de tête accompagnant le fameux MAM ("mal aigü des montagnes"), ils mangeaient le traditionnel paratha, galette de blé fourrée aux pommes de terre, accompagné de thé. Les six compagnons de route se réunirent à l'extérieur de la bâtisse autour de Corinne.

-  On y va tranquillement, dit-elle. Si le mal de tête persiste ou si vous avez envie de vomir, vous le dites, on s'arrête. Il n'y a aucune obligation à arriver au camp de base, même si c'est l'aboutissement de notre trek !

-  Ça nous fera travailler l'idée que le chemin est tout aussi important que le but ! souligna Andrew. Il disait cela en riant - car ils se doutait bien de la déception de ceux qui n'y parviendraient pas -, mais Antoine savait aussi, pour avoir pas mal discuté avec lui ces derniers jours, que c'était plus qu'une boutade. Sous ses airs parfois un peu rustres, Andrew était un homme en recherche, de lui-même, du sens de sa vie. Ses marches en montagne étaient un rendez-vous annuel avec lui-même, qu'il partageait avec son épouse, ses enfants ou ses nièces, comme cette année. Qui voulait venir avec lui, venait. Et si personne ne voulait venir, il partait seul, ça lui allait bien.

Savoir se dépasser, savoir s'arrêter

-  Exactement, renchérit Corinne. C'est tout l'art de l'équilibre entre l'envie et le désir de se dépasser et celui de savoir s'arrêter au bon moment. Allez, c'est parti.

Il faisait encore nuit. Antoine et Andrew fermaient la marche.

-  J'adore cette idée d'équilibre, fit Andrew, comme à lui-même. Equilibre entre vouloir et non-vouloir, ou encore entre le courage et la témérité, la confiance et la crédulité. C'est un fin dosage, une attention de tous les instants, une grande honnêteté vis-à-vis de soi-même.

-  Ce que tu m'a dit l'autre jour sur Krishnamurti, lui répondit Antoine, me fait penser à ce que tu dis là. Le fait que la méditation, c'est une affaire de tous les instants et que l'on peut la pratiquer à tout moment, et pas seulement dans le calme, assis en tailleur avec bougie et encens...

-  Oui, c'est ça. Si Krishnamurti m'a appris une chose, c'est que la méditation, c'est une forme d'observation intérieure. C'est l'attention que nous portons à ce que nous faisons, pensons et disons au moment-même où nous le faisons, pensons et disons. Quand une situation me déplaît ou que quelqu'un m'agace je peux entendre en moi des choses pas jolies... ça peut même être assez sombre et violent. Mais l'observation attentive dissout cette violence. C'est puissant, ça.

Ne pas se laisser emporter par le blabla intérieur

Antoine porta attention à son prochain pas : son talon, puis ses doigts de pied qui allaient toucher le sol, son genou, ses articulations, sa jambe, sa respiration. A chacun de ses pas, mains accrochées aux lanières de son sac à dos, il prenait conscience de son corps en mouvement, de cet ensemble si parfaitement coordonné qui s'organisait à merveille pour le faire avancer ; il prit conscience des courbatures aussi, qui commençaient à le faire souffrir. Il avait oublié ce matin de mettre cette huile qu'il avait emmenée, pour le soulager de ses douleurs. Il le ferait quand ils prendraient une pause tout à l'heure. Avait-il pris assez d'eau, d'ailleurs ? Ce serait difficile d'en demander aux autres, tout le monde a besoin d'eau, en particulier pour cette dernière marche...

-  ... Le plus dur, poursuivit Andrew, c'est de ne pas se laisser emporter par les pensées, le blabla intérieur qui saute d'une idée à l'autre et nous emmène ailleurs que là où nous sommes. Les projections, les idées de ce que les situations, ou les gens, devraient être - ou auraient pu ou dû être. C'est souvent ces projections, et non la réalité, qui nous rend la vie difficile et nous emprisonne. Regarde, dit-il en riant encore une fois, c'est parce que je projète que monter jusqu'à 4.000m est difficile que ça l'est !

La réussite, c'est quoi alors ?

Le jour se levait sur l'Himalaya. En même temps, la pente devenait plus raide. Andrew se tut, focalisé sur sa respiration et sur son rythme. Quand il avait découvert les écrits de Krishnamurti, ou plutôt les retranscriptions des conférences et conversations que ce philosophe et maître spirituel indien du XXe siècle avait données en Inde, aux Etats-Unis, en Angleterre, ses mots lui avaient tout de suite parlé. Depuis, il le relisait régulièrement, comme pour nourrir cette ambition qui était devenue la sienne, de vivre cette méditation au quotidien.

Antoine sentait que chaque pas devenait plus difficile, c'était certainement les effets de l'altitude. Il suivait la cadence d'Andrew, qui marchait devant lui. Je n'ai rien d'autre à penser qu'à ce corps qui avance vers son but, se dit-il. Pour moi, le but est important, au moins aussi important que le chemin. Mais peut-être que la valorisation positive d'un but n'était qu'une projection, et qu'au final, la rencontre et les échanges qu'il avait eus avec tous les membres de son groupe et en particulier avec Corinne et Andrew, étaient tout aussi importants que l'atteinte du camp de base. La réussite, c'était quoi alors ? Se dépasser physiquement dans ce trek ? Se dépasser dans sa capacité à concevoir d'autres manière de voir le monde et donc de gagner en liberté ?

Le chemin, le but, le regard

Oui, il pouvait concevoir que c'est par notre regard, comme le disait Epictète, que nous valorisons une chose. Et ce regard peut aussi être celui d'une société entière, comme dans le cas d'un objectif à atteindre. Qui dirait, en Occident en tous cas, que le but n'est pas important ? En entreprise en particulier, qui dirait cela ? Et si en fait, ce but ne servait qu'à nous mettre en route dans une certaine direction, pour faire un chemin, se confronter à des situations qui nous permettent justement de sortir de nos repères habituels ?

Corinne proposa une pause. «Encore une heure et nous y sommes», dit-elle. «Buvez bien. Tenez, j'ai des barres de fruit pour ceux qui en veulent.» Ils étaient fatigués mais avaient tous envie d'y arriver, ensemble. La pause ne fut pas longue.

Acte de naissance

Ils reprirent leur marche. Le massif se déployait devant eux, immense, rocailleux devant et blanc au loin. Sensation d'humilité. Le camp de base était en vue. Ce périple l'avait nourri, il avait l'impression que l'espace qui l'entourait se retrouvait en lui, plein de nouveaux possibles. Mais ce n'était pas que l'effet de la grandeur de l'Himalaya. C'était aussi l'acte de naissance du philosophe en lui : il avait été étonné, au fil de ses conversations, de la richesse du patrimoine philosophique qui était là, si proche de lui, sans qu'il le vit. Une source inépuisable d'inspiration de la part des plus grands maîtres à penser ! Etonné aussi de découvrir que la philosophie, par le questionnement qu'elle suscitait, pouvait être pratique et utile. Elle lui avait permis, pendant ces quelques jours, de voir sa vie, ses relations, les situations a priori sans issue, avec un nouveau regard et un nouveau pouvoir. Non pas un pouvoir dominateur et coercitif, mais un pouvoir créateur, une puissance qui invite à dépasser ses conditionnements et ce qui paraît évident. Manager, et plus largement travailler, pouvait devenir l'activité par laquelle ce en quoi il croyait pouvait être réalisé au quotidien. A quel monde avait-il envie de contribuer ?  De quelle manière, avec quelles valeurs ? Cela pouvait commencer par lui, ici et maintenant.

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L'AUTEURE

Flora Bernard, diplômée de la London School of Economics, est aujourd'hui présidente de l'agence de philosophie Thaé qu'elle a fondée avec Marion Genaivre. Elle est à l'initiative du Club des Managers Philosophes à la Maison du Management. Elle est également l'auteure de "Manager avec les philosophes. 6 pratiques pour mieux être et agir au travail", aux Editions Dunod.

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POUR ALLER PLUS LOIN

>Lire l'interview de Flora Bernard par Robert Jules:

« Le management est un terrain de prédilection pour le philosophe»

(NB: l'interview est située à la fin de l'article de tête intitulé : "Quand le management et Socrate font bon ménage")

>> Retrouvez ici les autres épisodes de "Management et philo" et toutes nos autres séries d'été >>

Serie ETE2

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Commentaires
a écrit le 25/09/2016 à 11:09 :
Sans trop entrer dans les détails ; Je crois que le manager n a rien à voir avec la philo mais plutôt avec la psycho .
Bonne journée.

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