Le monde d'après

A votre bon coeur... messieurs les recruteurs

Sophie Péters | 11/02/2011, 19:25 - 683 mots

Sophie Péters, éditorialiste à La Tribune, revient sur la mise en scène imaginée par un cadre de 44 ans pour intéresser les recruteurs. Explications.

Seul face au vide. Mardi dernier, il s'installait pour la journée dans le hall 8 de la porte de Versailles avec trois fauteuils et deux affiches. Alain Gutton, 44 ans, ancien directeur marketing, au chômage depuis sept mois, a créé son propre salon de recrutement dans 5.000 mètres carrés avec banderoles sur le périphérique et site Internet dédié. Certains ont cru à un canular. Lui ne s'est pas posé en victime du système. Mais a voulu donner la preuve de la qualité qu'il revendique en entretien sans jamais pouvoir la démontrer : sa créativité.

Au risque de passer pour un prétentieux, ce chômeur a monté une opération digne d'un publicitaire. Une seule entreprise s'est présentée (une start-up) mais une ribambelle de médias sont venus, séduits par cette folle journée. Ce coup d'épée dans l'eau illustre tristement la situation du marché de l'emploi des cadres. Voilà un candidat qui ne rentre dans aucune case : pas de diplôme ronflant (une école de publicité), un parcours de vingt ans d'expérience riche en rebondissements, une diversité de secteurs un peu trop large. Rien de très rassurant au final pour un recruteur. "Une telle opération de com' peut même nous gêner. L'image d'une entreprise n'a pas à être associée à un type qui fait un tel buzz et peut cacher un ego grand comme la tour Eiffel", lâche l'un d'entre eux.

Happening stérile, l'initiative de ce "Paul emploi" ? Pour Antoine Morgaut, CEO Europe du cabinet Robert Walters, cette démarche traduit "une réalité horripilante du marché du travail en France : son opacité". Une opacité qui cause chez les postulants la terreur de se sentir à jamais exclus d'un système dont ils peinent à retrouver les clés. Tout candidat se reproche tantôt de ne pas avoir les bonnes compétences, tantôt de ne pas être vu, ou pire de ne pas être désiré... sans jamais savoir pourquoi. Injustice cruelle qu'une lettre de refus polie sans autre forme d'explication vient renforcer. "Pourquoi chaque entreprise ne définit-elle pas ses critères éliminatoires qui permettraient au candidat malheureux de faire mieux la prochaine fois ?", propose notre Robin de l'emploi, désolé de n'avoir pu tirer quelque enseignement de ces refus.

Le comportement des entreprises a de quoi en décevoir plus d'un. Elles cherchent souvent un clone de la concurrence ou un passe muraille qui s'intégrera avec un enthousiasme infini dans leur culture si attrayante. Elles ont beau clamer leur volonté d'attirer des potentiels (valable uniquement pour les jeunes diplômés des grandes écoles), elles recrutent un passé, quand ce n'est pas juste un diplôme. Exception française : un quinquagénaire de 25 ans d'expérience se résume encore à la promotion HEC 85 !

La rigidité de la démarche est largement liée à la déresponsabilisation croissante des cadres dans les entreprises et à la phobie du faux pas. "Seule équation du futur candidat : qu'il soit capable de tenir le job. Mais rarement d'entraîner l'entreprise vers un ailleurs", note Laurence Vienot, chasseuse de têtes chez Eric Salmon & Partners. Faisant écho à une société engourdie par la peur, le marché du recrutement ne s'aventure guère en terre étrangère et développe un arsenal de plus en plus sophistiqué pour tenter de trouver son mouton à cinq pattes et maîtriser l'incertain : l'élément humain. Le vieillissement démographique des recruteurs paralyse aussi les rouages du système. "Ils poursuivent leurs recherches sur des critères d'il y a vingt ans comme si le monde ne changeait pas. Et s'attendent à trouver des cadres à la mentalité des années 1980, dévoués corps et âme. Or, tous ont aujourd'hui un trou dans leur CV, un parcours inédit et cherchent un deal honnête", pointe Annick Allegret, directeur de Cegos. En attendant la fonte des préjugés par le rajeunissement des DRH et des patrons, cette discrimination négative à bas bruit pourrait bien entraîner un essoufflement des stratégies d'entreprise. S'il n'est de richesse que d'hommes, encore faut-il oser faire le choix de la diversité et savoir accueillir la nouveauté. Alain Gutton a peut-être été boudé par les recruteurs, mais il est chaleureusement remercié par ses semblables pour leur avoir redonné le moral. Un prix de consolation riche en humanité.

Commentaires

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Eligi a écrit le 21/02/2011 à 17:21 :

La France a un vrai problème avec le monde du travail. Les dirigeants restent figés dans des archéotypes du candidat qui n'ont plus cours depuis près de... 30 ans ! Or, aujourd'hui, les jeunes qui sortent diplômés des écoles et autres universités n'ont pas du tout la même vision de leur vie professionnelle que la génération précédente. Le travail n'est pas tout dans leur vie. Ils attachent beaucoup d'importance à leur vie personnelle et n'hésitent pas à dire non à un employeur si l'offre ne leur convient pas. La précarité fait partie de la vie professionnelle aujourd'hui. On en passe parfois par là et ce n'est plus une tare (même si les recruteurs ne l'ont toujours pas intégré dans leur mentalité). Contrairement à d'autres pays, la France reste enfermée dans une logique économique du plus tu me ressembles plus tu as de chances que je t'embauche. Les entreprises recrutent les candidats qui leur ressemblent, la compétence du candidat n'est que secondaire. Et dire qu'on entend que les entreprises françaises ne sont pas compétitives. Mon activité professionnelle me le démontre tous les jours. Je travaille sur la prévention et la lutte contre les discriminations. A ce titre, je suis amené à travailler sur les préjugés et stéréotypes dans la pratique professionnelle. Entre les problèmes de sexe, d'âge, quand il ne s'agit pas de racisme, je vois comment les entreprises, mais aussi les collectivités recrutent. Or, aujourd'hui, un candidat à un poste se le voit refuser, il peut légitimement, s'il a des éléments de preuve, exiger du recruteur de justifier son refus. L'intérêt est double : pour le candidat, de comprendre pourquoi sa candidature a été refusée; pour l'entreprise, de garantir ses procédures de recrutement de toute discrimination et ainsi éviter de débourser des indemnités plus importantes chaque jour quand la condamnation arrive.

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Patrickb a écrit le 12/02/2011 à 17:10 :

Et "lettre de refus poli" quand il y a, parce que la plupart du temps c'est le mépris de la non réponse...emblématique de la valeur des gens aux yeux de la majorité : vous n'avez pas la valeur d'un timbre ...et del'imbécilité de cette même majorité qui ne se pose pas la question : et si j'étais à sa place ?

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Nothing a écrit le 12/02/2011 à 15:42 :

Le rapport du FMI commandé par ce dernier à un cabinet d'audit heureux de pouvoir donner une version critique et impitoyable de... l'avant DSK (et donc de la responsabilité de l'organisme international dans la crise financière), est édifiant à plus d'un titre. Mais quel rapport avec le recrutement? La crise financière qui a failli faire collapser le monde, vient justement de l'esprit moutonnier, de l'absence de sens critique des clones à l'infini que produit le système -notamment en finance-, de gens qui a aucun moment ne s'étonnent de ce qu'il font, de comment il le font, de leur utilité, de leur responsabilité, de leur contribution à la création réelle de richesses et à la préservation de la planète. Des cerveaux vides, avides, décervelés, placés dans des emballages de luxe; voilà ce que fabrique le système -let's go the business as usual-, c'est la raison pour laquelle, c'est sûr on se reprendra le mur, peut être définitivement cette fois là, un jour pas si lointain. Notez qu'il existe la solution de devenir entrepreneur, mais tout le monde n'est pas doué pour ça (trop de scrupules). Dans ce cas mieux vaut le savoir que de ruiner sa famille.

Jean-Louis a répondu le 14/02/2011 à 06:48:

Je ne l'aurais pas mieux exprimé !

Chris a répondu le 23/02/2011 à 16:05:

c'est tellement vrai, et quand tu ne rentre pas dans telle case bah... Je suis rentre dans la finance apres un parcours universitaire deja atypiques non par gout du fric facile mais plutot par envie d accompagner des projets.... las, taxe d anticonformisme, de n'etre pas dans le moule j ai vu pas mal de petit camarade gravir les echelons a coup de canines qui rayent le parquet....au moins moi je dors tranquille... Mais pire a presque 33 ans et pourtant un bagage universitaire et 8 ans d experiences, changer de secteur s avere difficile voir impossible. La France reste bloque dans un shema d un autre age...

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par Chris le 23/02/2011 à 16:05

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