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par Mariam Karouny
DAMAS/BEYROUTH (Reuters) - La scène remonte à une semaine. Des combattants rebelles sont aux portes de Damas, le fracas des combats dans les faubourgs est audible jusque dans le centre de la capitale syrienne. Mais, ce soir-là, Bachar al Assad dîne dans un restaurant.
A 46 ans, le président syrien, sous la pression des contestataires en lutte depuis mars 2011, des combattants de l'Armée syrienne libre (ASL) et de la communauté internationale, Ligue arabe en tête, fait comme si la spirale de violences dans laquelle son pays s'enfonce n'avait aucune prise sur lui.
"Il n'a pas modifié son style de vie", note un politicien libanais qui se rend régulièrement en Syrie et a rencontré Assad à plusieurs reprises depuis le début du mouvement.
"Il a passé cette soirée-là dans un restaurant de Damas", poursuit-il en évoquant ce samedi 28 janvier où des drapeaux de l'ASL sont apparus en certains endroits de la proche banlieue de la capitale.
Dans les rangs de la contestation, on se prenait alors à penser que le règne de Bachar al Assad et de son Parti baas était sur le point de tomber. Et on imaginait la Syrie suivre les traces de la Libye, où Mouammar Kadhafi a été chassé de Tripoli en août avant d'être tué deux mois plus tard alors qu'il venait d'être arrêté à Syrte.
Mais d'autres témoignages confirment que Bachar al Assad n'est ni dans l'insouciance, ni dans une attitude de bravade désespérée. Le président syrien serait au contraire parfaitement informé des évolutions de la situation et, loin de l'image d'une marionnette manipulée par des radicaux du premier cercle que véhiculent certains, il serait déterminé à surmonter la crise sans précédent dans l'histoire récente du pays.
"UN LONG ET SANGLANT PROCESSUS"
Si peu d'observateurs estiment que ses chances de se maintenir au pouvoir à long terme sont élevées, tout n'est pas joué, du moins pour le moment.
Et si certaines poches du territoire sont en rébellion ouverte, si les sanctions sur le pétrole et le tarissement du tourisme pèsent sur l'économie, si la Ligue arabe s'est alliée aux Occidentaux pour exiger son départ, Assad a encore des atouts dans son jeu.
A commencer par ses forces armées, qui ont repoussé cette semaine les rebelles qui avaient atteint les faubourgs de Damas.
Assad peut aussi s'appuyer sur ses alliés, dont l'Iran et la Russie qui a déjà fait échec, en octobre dernier, à un projet de résolution du Conseil de sécurité des Nations unies qui aurait condamné la répression et bataille de nouveau sur un nouveau texte.
Une partie enfin des 23 millions de Syriens, et notamment dans les rangs de sa communauté alaouite, une branche de l'islam chiite, redoute de voir leur pays plonger dans un chaos à l'irakienne ou à la libanaise.
"Avec les soutiens dont il dispose au Conseil de sécurité et l'appui militaire en Iran, il peut malheureusement se maintenir longtemps au pouvoir même s'il a perdu sa légitimité et si à un moment donné, il finira par tomber, mais cela pourrait passer par un long et sanglant processus", estimait vendredi le vice-ministre israélien des Affaires étrangères, Danny Ayalon.
"LE RÉGIME POURRAIT EN FINIR MILITAIREMENT"
Bachar al Assad, homme de grande taille parlant d'une voix douce, s'est brutalement retrouvé sous les projecteurs après la mort de son frère aîné Basel dans un accident de voiture, en 1994.
Forcé d'interrompre des études d'ophtalmologie à Londres, il a gagné peu à peu en stature pour succéder en 2000 à son père Hafez, qui avait régné sans partage pendant trente ans. Il songe alors à transformer l'un des pays arabes les plus verrouillés et supervise l'ébauche de réformes politiques.
Mais son "printemps de Damas" s'évanouit dans une vague de mesures répressives et d'arrestations. Et lorsque les habitants de Deraa, dans le sud du pays, s'inspirant du "printemps arabe" qui a balayé Zine ben Ali en Tunisie et Hosni Moubarak en Egypte, manifestent il y a presque un an leur colère, lançant l'actuel mouvement de contestation, le régime réagit avec la férocité qui est la marque de quarante années de règne de la dynastie Assad.
L'ampleur n'est cependant pas la même. En un an, la répression a fait 5.000 morts selon les Nations unies. A Hama, en février 1982, où Hafez avait ordonné à son armée d'écraser un soulèvement des Frères musulmans, les massacres avaient fait, selon les sources, de 10.000 à plus de 30.000 morts en 28 jours.
Pour un opposant, Bachar al Assad serait soucieux de ne pas provoquer une réaction plus dure de la communauté internationale et de ne pas conférer trop de pouvoir aux commandants de son armée, lui qu'on a souvent présenté en libéral dans un délicat équilibre des pouvoirs où son frère Maher, commandant de la garde républicaine et de la quatrième division mécanisée, pèserait sur l'autre plateau de la balance.
Affirmant que 80% des soldats syriens sont encore dans leurs casernes, cet opposant note que "le régime pourrait en finir militairement avec la crise. "Mais il ne veut pas en payer le prix politique", poursuit-il. "Et Assad ne veut pas donner trop de pouvoirs au commandement militaire."
LA PAROLE LIBÉRÉE
Bachar al Assad a également promis des réformes, mais à son rythme, selon ses priorités et certainement pas selon les attentes des Etats de la Ligue arabe, qui l'ont appelé le 22 janvier dernier à se démettre de ses fonctions.
"Non, jamais il ne démissionnera, même si la guerre doit durer vingt ans", assure ce politicien libanais qui le fréquente.
Un autre visiteur récent du président syrien, dont le récit est relayé par un diplomate occidentale, l'a trouvé "détendu et flegmatique". Il consultait son iPad, a-t-il raconté, et s'enquerrait des perspectives d'une frappe israélienne contre les installations nucléaires en Iran, semblant confiant quant à la possibilité de survivre politiquement à ses détracteurs étrangers, comme le fit son père, au pouvoir pendant trente ans.
Il n'empêche. Pressé par la Ligue arabe d'ouvrir un peu ses frontières, le pouvoir syrien, qui avait fermé son territoire aux journalistes étrangers, autorise désormais un accès limité et sous surveillance étroite. C'est ainsi que nous avons pu nous rendre fin janvier à Damas, à Homs et à Deraa. C'est ainsi que nous avons pu mesurer à quel point l'autorité d'Assad sur sa population s'était érodée depuis le début du mouvement, à la mi-mars 2011.
Malgré la répression, malgré les arrestations, les tortures et les exécutions extrajudiciaires, des Syriens osent critiquer leur chef d'Etat en public. Inimaginable il y a un an à peine.
"Il n'est pas mon président, il ne l'a jamais été et aucune force sur terre ne me fera l'accepter comme tel", témoigne ainsi Hend, une femme au foyer quadragénaire rencontrée à Barzeh, aux abords de Damas. A l'instar de la plupart des Syriens croisés, Hend refuse de donner son identité complète. Mais elle parle.
VERS LA GUERRE CIVILE
A Deraa, où tout a commencé, les forces d'Assad ont réaffirmé leur contrôle sur la ville. Mais ils n'ont pas conquis les coeurs et les esprits. "Liberté ! Liberté !", crient des écolières au passage de journalistes pourtant encadrés par des hommes de la sécurité.
A Homs, où les forces syriennes ont déclenché vendredi un bombardement sanglant qui aurait fait entre 200 et 260 morts, selon des groupes d'opposants, des graffiti mal effacés sur les murs résument le bras de fer qui se poursuit depuis bientôt un an.
"A bas Assad", lit-on sur un mur; "Allah, la Syrie et Bachar seulement", répond un autre slogan.
Les partisans d'Assad se disent confiants dans la capacité de leur président à mater une révolte qui, affirment-ils, est en train de détruire le pays, à commencer par son économie. Le manque à gagner dans le secteur pétrolier a atteint les deux milliards de dollars, la livre syrienne s'est effondrée, perdant 20% de sa valeur face au dollar au cours officiel, bien plus au marché noir, les seuls touristes encore visibles viennent d'Iran.
Ils se proclament de la majorité silencieuse qui, assurent-ils, est unie derrière Assad.
Mais, pour nombre d'observateurs, la Syrie se dirige droit vers une guerre civile teintée d'une dimension religieuse, entre la minorité alaouite, au pouvoir, et la majorité sunnite. "Les alaouites se voient engagés dans une bataille pour leur survie", prévient l'homme politique libanais.
Avec Laila Bassam à Beyrouth; Henri-Pierre André pour le service français
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