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En Syrie, les chabiha n'obéissent de plus en plus qu'à eux-mêmes

03/07/2012, 19:51 - 911 mots

HOMS, Syrie (Reuters) - Lorsque les miliciens "chabiha" débarquent dans Homs, les habitants de cette ville syrienne qui porte les marques du conflit savent ce qu'ils ont à faire : s'écarter de leur chemin. Disparaître de leur champ de vision.

Accusés d'atrocités, dont les massacres de dizaines de femmes et d'enfants il y a un mois à Mazraat al Qoubir, les miliciens chabiha sont essentiellement formés d'alaouites, la branche chiite à laquelle appartiennent Bachar al Assad et son clan.

En uniformes dépareillés et chaussures de sport blanches, ils se déplacent en maîtres dans les quartiers alaouites de Homs. Erigeant des barrages routiers, ils contrôlent les automobilistes.

Ce jour-là, un groupe de "chabiha" entre en nombre dans un magasin de la ville. La file d'attente se disperse aussitôt, les vendeurs se précipitent au-devant d'eux.

"Nous ignorons à quel moment ils vont se montrer et à quel moment ils vont disparaître. Parmi leurs chefs, certains sont les plus grands criminels du quartier. Mais aujourd'hui, ils sont censés être nos sauveurs", murmure Abou Tamam, un alaouite du quartier de Zahra où des centaines d'hommes ont rejoint les rangs de la milice.

Pour les opposants syriens, les "chabiha", dont le nom est dérivé du mot arabe désignant les fantômes (1), sont manipulés par les services de renseignement de la police politique syrienne, qui les emploient pour les basses oeuvres et sans lien formel pouvant faire remonter les responsabilités jusqu'aux cercles du pouvoir.

Certains commandants des "chabiha" sont à ce point proches de l'appareil de sécurité de l'Etat syrien qu'ils disent avoir demandé et obtenu de l'armée des appuis, notamment aériens, avant de mener des raids.

Les récits de survivants de localités attaquées dessinent en effet un scénario qui se répète : les raids débutent généralement par des tirs d'artillerie de l'armée syrienne et se poursuivent au corps à corps et à l'arme blanche lorsque les miliciens entrent dans les zones bombardées.

"LES CHEFS DE L'ARMÉE DE BACHAR SONT DES RATS"

Mais seize mois après les premiers soulèvements, l'équilibre des forces entre l'armée et les groupes paramilitaires se modifie. Et les "chabiha" agissent de plus en plus de leur propre initiative.

"Si le gouvernement n'est pas capable de mettre un terme à cette farce, nous le ferons. J'ai des gars qui sont prêts à en découdre." L'homme qui parle ainsi dit s'appeler Louay. De petite taille, trapu, ce quadragénaire à la chevelure clairsemée ne ressemble guère à un chef de gang. Il est pourtant l'un des chefs des miliciens de Homs, dit que la force ne lui fait pas peur et affirme qu'il ne reçoit d'ordre de personne, pas même du gouvernement pour lequel il combat.

"Ça suffit", poursuit-il, "cela fait un an que l'armée est mobilisée et elle est incapable d'y mettre fin."

"Bachar restera au pouvoir tant que j'aurais un souffle de vie, mais les chefs de son armée, ce sont des rats. Mes gars et moi, nous travaillons pour nous-mêmes, sans recevoir d'ordre de quiconque", ajoute Louay.

Comme la plupart des "chabiha", Louay est de la communauté alaouite, minoritaire en Syrie mais à laquelle appartient la famille Assad qui domine le pays depuis 1970. Pour ses membres les plus radicaux, ce qui se joue en Syrie n'est pas une contestation du pouvoir, mais la propre survie de leur communauté face à la majorité sunnite.

UNE CRÉATURE QUI ÉCHAPPERAIT À SES CRÉATEURS

Dans les rangs de l'armée syrienne, des officiers disent que les relations qu'ils ont avec les "chabiha" sont contraintes et forcées par les services de sécurité. "Il existe une haine réciproque évidente entre les soldats et les 'chabiha'", affirme même un officier s'exprimant sous le sceau de l'anonymat.

"Tout ce que vous voyez dans les médias, ces massacres aveugles, ces pillages, ça n'a rien à voir avec nous", poursuit-il.

A Homs, les quartiers alaouites sont théoriquement sous le contrôle de l'armée, qui stationne des troupes et des pièces d'artillerie à la plupart des carrefours.

Mais ce sont les "chabiha" que les habitants redoutent.

Nés dans les années 1980 sous le règne d'Hafez al Assad, le père de Bachar, les "chabiha" opéraient principalement dans le racket et la contrebande.

Les "chabiha" d'aujourd'hui n'ont plus grand-chose à voir avec eux. Leurs revenus, leur approvisionnement ne sont plus assurés par les trafics, mais par les raids et les pillages.

"La plus grosse erreur du gouvernement est d'avoir créé des groupes locaux d'autodéfense", relève un autre officier de l'armée syrienne. "Ils ont créé les chabiha, qui sont aujourd'hui une force au-dessus de la loi. Comment peut-on leur faire confiance ? Si la situation continue ainsi, ils vont devenir des milices pures et dures", poursuit-il.

Retour dans les rues de Homs. Samir est un de ces jeunes Syriens qui ont rejoint les rangs des "chabiha" depuis le début de la crise. Agé de 20 ans, ses parents l'ont jeté hors du domicile familial lorsqu'il leur a annoncé sa décision.

Il déambule dans les rues de Homs, balançant sa Kalachnikov sur ses frêles épaules. "Vous savez, nous ne sommes pas des ignares. Moi, je suis en première année de droit. Mais pour le moment, notre pays, c'est le plus important, et les rebelles, des criminels. Ce qui se passe, c'est une guerre contre les alaouites, et nous ne resterons pas silencieux", explique-t-il.

(1) A l'origine des "chabiha", il y a une dizaine d'années, se trouvent des membres du clan Assad originaires de la ville portuaire de Lattaquié et des montagnes voisines impliqués dans la contrebande et le racket. Ces hommes aimaient se déplacer en Mercedes série Fantôme, "chabah" en arabe, "chabiha" au pluriel.

Edité par Erika Solomon, Henri-Pierre André pour le service français

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