La nouvelle génération des « positives »

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Les figures féminines des grandes entreprises françaises de ces vingt dernières années, à l'exemple de Véronique Morali ou de Patricia Barbizet, incarnent des femmes exemplaires, aux talents désormais reconnus, honorés et salués par tous.
Les figures féminines des grandes entreprises françaises de ces vingt dernières années, à l'exemple de Véronique Morali ou de Patricia Barbizet, incarnent des femmes exemplaires, aux talents désormais reconnus, honorés et salués par tous. (Crédits : Youtube/Capture d'écran.)
La Tribune Women's Awards - LES FAITS. Fonceuses, intelligentes, bardées de diplômes, drôles et engagées... Les candidates de la sixième édition des La Tribune Women's Awards (LTWA) apportent un souffle nouveau à la sphère du « business ». Elles décoiffent tout autant qu'elles performent. LES ENJEUX. Portrait croisé d'une nouvelle génération, incarnée à la une de La Tribune par deux jeunes femmes d'avenir, Emmanuelle Duez et Cathia Lawson-Hall, qui figurent parmi les 14 candidates finalistes de l'édition 2015 des LTWA.

C'était en 2009, au lendemain de la chute de Lehman Brothers.

La Tribune publiait un éditorial s'interrogeant pour savoir si la crise aurait eu lieu « si Lehman Brothers s'était appelé Lehman Sisters ». L'article a fait date. La loi Copé-Zimmermann n'était pas encore votée et la rédaction s'engageait à mettre en valeur chaque année les femmes qui, dans l'économie, faisaient figure de modèles pour donner envie aux jeunes femmes d'« oser la réussite ». En l'espace de six éditions, nous avons identifié en France, grâce à nos partenaires, sur tout le territoire national, plus de 1200 femmes aux parcours notables.

En régions comme à Paris, les dossiers de candidatures reflètent l'évolution de la parité dans les entreprises. Six ans après, les choses ont changé. Sans être parvenues à l'égalité réelle, les femmes et les entreprises ont brisé le plafond de verre (lire page 12). Que ce soit dans le secteur privé ou la sphère publique, la prise de conscience est générale. Et désormais, aucun secteur, aucune entreprise ne voudrait être étiqueté sexiste. Ce serait préjudiciable pour les affaires, avec le risque d'être montré du doigt par les médias, sanctionné par la loi et surtout honni des jeunes, et donc dans l'impossibilité de recruter de futures recrues talentueuses.

Les représentantes de la nouvelle génération qui accèdent aux responsabilités se distinguent de leurs aînées. Après les révolutionnaires à la Olympe de Gouges, les suffragettes du début du xxe siècle, les affranchies des années 1920, les féministes des années 1970, les femmes libérées aux épaulettes XXL des années 1980, les femmes d'affaires menant leur carrière en solo à l'orée du xxie siècle et les administratrices aux tailleurs impeccables, ces nouvelles dirigeantes n'ont plus besoin de mener les combats de ces pionnières remarquables. Les portes leur sont ouvertes, les entreprises cherchent à les recruter pour relever la proportion des femmes dans leurs équipes dirigeantes. Légitimes dans leurs fonctions, elles se moquent des diktats. Et foncent dans le tas.

DES FEMMES QUI ASSUMENT LEUR FÉMINITÉ

Les figures féminines des grandes entreprises françaises de ces vingt dernières années, à l'exemple de Véronique Morali ou de Patricia Barbizet, incarnent des femmes exemplaires, aux talents désormais reconnus, honorés et salués par tous. Mais qui toutes ont pour point commun d'avoir adopté des allures de profil bas. À l'image de Claire Chazal dans les médias, qui appartient à la première promo mixte d'HEC, elles sont en quête de perfection. Silhouette impeccable, maquillage ton sur ton, elles fondent majoritairement leur féminité dans des tenues sages aux tonalités proches de celles de leurs homologues masculins (comprenez les tonalités des tailleurs gris, noir, bleu marine). Elles portent jupes ou pantalons et plébiscitent les mêmes marques, Ralph Lauren en tête, Agnès B, Chanel pour les plus audacieuses.

Si Christine Lagarde a montré la voie d'une garde-robe décomplexée aux tonalités franches, les égéries de la nouvelle génération vont plus loin : elles se libèrent totalement des carcans. En réunion, elles n'hésitent pas à afficher des ongles couleur vermillon et portent facilement du rouge coquelicot aux lèvres. Escarpins de 12 cm, fourrure à poils longs, boucles d'oreille extra-large, cape mexicaine... Leurs jupes ont la longueur qu'elles décident ; plus ou moins courtes selon leur humeur. Leur garde-robe associe jeunes créateurs, marques de sport, H & M et Zara. Elles s'inspirent des pages des meilleurs magazines de mode pour créer leur propre style. Elles assument, et plus encore, s'amusent des attributs de la féminité. Elles n'en jouent pas pour séduire ou dominer, mais, simplement, parce que ces femmes sont bien dans leur vie ; elles l'affichent. Elles possèdent une réelle joie de vivre.

D'où leur vient cette assurance ? Toutes ces jeunes femmes ont pour point commun des bases solides. Elles ont suivi les meilleures écoles, sont bardées de diplômes (HEC, Essec, Polytechnique, Sciences Po...) et possèdent des compétences incontestables. Audelà, elles affichent majoritairement un fort ancrage familial. Issues de familles aimantes, elles ont dès l'enfance appris à s'épanouir dans l'esprit d'équipe.

À la une de La Tribune cette semaine, donc, Cathia Lawson-Hall et Emmanuelle Duez. Cathia Lawson-Hall, banquière conseil de la Banque de financement et d'investissement (BFI) de la Société générale, responsable de la relation avec les clients stratégiques de la banque en Afrique et chargée des clients stratégiques sur ce continent, est née au Togo. Ses parents l'ont dotée, elle et ses soeurs, d'une très bonne éducation, incitant chacune à donner le meilleur d'elles-mêmes, non seulement pour devenir autonomes financièrement, mais surtout pour s'épanouir professionnellement. Aujourd'hui encore, les quatre filles sont inséparables, elles s'épaulent et cheminent ensemble, chacune dans sa branche, mais l'esprit familial fait corps (lire son portrait page xx).

Emmanuelle Duez, créatrice et présidente de WoMen'Up et de The Boson Project, a forgé son appétit d'entreprendre avec ses trois frères. Aujourd'hui, ceux-ci lui apportent leur soutien pour réussir The Boson Project, alors même que leur mère supervise tout l'administratif (lire son portrait page XX et son texte sur les générations Y et Z page 24).

Au-delà de ce que leurs parents leur ont transmis, toutes ces femmes perpétuent l'idée d'union sacrée dans leur couple et leur famille. Dans le bureau de Christel Heydemann, au siège de Schneider Electric, à Rueil-Malmaison, on découvre la plaque d'immatriculation humoristique « The Boss » ; c'est son mari qui la lui a offerte en mode décalé. Fier et heureux de sa réussite, c'est lui qui l'a poussée à concourir aux La Tribune Women's Awards.

LE MAÎTRE MOT, C'EST L'ORGANISATION

L'esprit de corps fait sens. La discipline aussi. Ces femmes sont de grandes travailleuses. Elles adorent leur boulot, mais refusent pour autant de sacrifier leur vie privée. Ceci étant, les journées n'ont que vingt-quatre heures. Au bureau comme à la maison, le maître mot, c'est l'organisation. Le soir et les weekends, Cathia Lawson-Hall et son mari (lui-même poursuit une carrière à hautes responsabilités) veillent à l'orchestration pour que leurs quatre jeunes enfants soient tout autant dans le jeu et l'épanouissement que dans la discipline des devoirs à faire (et bien faire). Le rythme est intense, mais la quête du juste équilibre constitue une exigence constante.

Ne pensez pas pour autant que la personnalité de ces femmes évoque une quelconque rigidité. Elles évoluent dans des univers joyeux de « numérique créatif ». Elles s'apparentent plus à des électrons libres, formidablement inventifs, qu'à des cadres policés de la haute administration. Figures de la jeunesse et de la génération « peur de rien », elles s'épanouissent dans des entreprises libérées où la hiérarchie est ouverte au dialogue, à l'échange positif. Leur intelligence étincelle ; elles écoutent leur intuition. Leurs esprits sont libres ; elles ne cherchent pas à dissimuler leurs émotions.

Le plaisir d'entreprendre et de mener à bien un projet leur sert de marqueur de réussite, le rire est un moyen de survie pour faire tomber la pression. Parfois leur langage décontenance, elles n'hésitent pas à parler vrai. Les faux-semblants, les circonvolutions ou les non-dits ? Ce n'est pas leur truc, disent-elles. Elles brisent en éclats le vocabulaire trop formaté qui freine l'esprit d'innovation de l'entreprise. Elles vont vite et sont malines. Si un obstacle surgit, elles ne l'évitent pas, elles l'affrontent. Ce ne sont pas des guerrières pour autant. Elles réussissent par l'intelligence et l'humour à faire passer les idées qui permettent d'avancer. Elles convainquent par le raisonnement. Elles sont des communicantes nées qui savent que pour réussir, l'adhésion de tous fera la différence. Leur franchise ne pourrait être gagnante sans l'écoute indispensable à la compréhension et au succès de tout projet. La ténacité et la sincérité vont de pair.

EN MODE « ACTIONS CONCRÈTES »

Engagées, elles le sont mais pas forcément comme leurs aînées dans des réseaux de femmes, même si Emmanuelle Duez a commencé avec WoMen'Up. Elles privilégient l'action sur le terrain. Mentorer ? Oui. Toutes encouragent les jeunes filles à suivre leur propre voie et à ne pas se laisser enfermer dans un quelconque stéréotype. Fatoumata Kebe, née en Seine-Saint-Denis dans une famille d'origine malienne très modeste et à qui personne, dans son enfance, n'aurait donné une chance de devenir astrophysicienne, n'avait pas encore franchi le pas de l'Institut Pierre-et-Marie-Curie, à l'Observatoire de Paris que déjà, il lui paraissait presque vital d'insuffler aux autres jeunes des banlieues la confiance pour poursuivre leurs études et réussir leur vie par le biais de son association Éphémérides. Pousser les jeunes filles à suivre des carrières scientifiques, à devenir ingénieures ou à s'engager dans la voie du numérique est autant le combat de Véronique Torner (Alter Way) que d'Aline Aubertin (GE Medical Systems).

Tout comme il va naturellement de soi pour Hélène Martini, la directrice de l'École nationale supérieure de la police de transmettre aux jeunes recrues, qu'ils soient hommes ou femmes, le sens du collectif et la nécessité à chacun d'oeuvrer dans l'intérêt général au bien vivre ensemble. Là encore, ces femmes privilégient le terrain à la communication. Elles ne détournent pas les yeux des sujets qui fâchent, mais adoptent une même tactique pragmatique. Un, observer et analyser ; deux agir et ne pas lâcher.

Il est à parier qu'on retrouvera tout prochainement ces femmes aux sommets, fortes qu'elles sont de cette méthode. Chacune dans son domaine, menant sa propre carrière, fera demain avancer à nouveau la cause des femmes. Et plutôt que de longs discours, c'est au quotidien, par le recrutement des jeunes qu'elles réussiront - espérons-le, enfin ! - à ce que l'on ne dise plus que l'égalité réelle, ce sont sept hommes et trois femmes assis autour d'une table pour prendre des décisions !

@lefort10lefort


Encadré (auteur : I. L.)

CE QUE LES HOMMES DISENT DES FEMMES

Pour les hommes, les femmes sont une chance pour les entreprises. Là encore, les mentalités ont sacrément évolué ces cinq dernières années.

Parmi les figures du CAC 40, Stéphane Richard, le Pdg d'Orange, s'affirme comme le chef de file des grands patrons qui s'engagent à promouvoir les femmes. Après le départ de Delphine Ernotte-Cunci à la tête de France Télévisions, il a choisi une autre femme, Fabienne Dulac, pour la remplacer à la direction d'Orange France. « Oublier la diversité conduirait l'entreprise dans le mur. C'est une composante essentielle du management » affirme-t-il. Autre entrepreneur engagé, Gérard Mestrallet, qui a désigné Isabelle Kocher pour lui succéder en 2016 à la présidence d'Engie, milite pour la reconnaissance des compétences égales des femmes et des hommes : « La diversité est un avantage concurrentiel. Se priver d'éventuels talents serait une erreur et une faute. »

À la tête de Positive Planet (le nouveau nom de Planet Finance), Jacques Attali soutient activement la promotion de l'entrepreneuriat féminin. « L'économie positive suppose une société où chacun a sa place et s'épanouit.

L'entrepreneuriat féminin est un des axes de la vitalité de l'économie et un levier pour la compétitivité et l'emploi. Une meilleure représentation des femmes dans l'entreprise est un préalable à la réussite de l'économie positive. »

Au sein de l'économie sociale et solidaire, le rôle des femmes est aussi plébiscité.

Pour Jean-Marc Borello, le PDG du groupe SOS, « l'entreprise ne peut plus se contenter d'être une structure qui produit des dividendes ».

Au sein de la fondation FACE, il martèle pour que « les chefs d'entreprise doivent non seulement mener à bien leurs activités, mais aussi participer au mieux vivre ensemble. Pour cela, ils doivent promouvoir la diversité sous toutes ses formes. »

Avec les femmes, donc.


Encadré (auteur : )

CANDIDATES WOMEN'S AWARDS

ETI

ALINE AUBERTIN Directrice des achats Emea de GEMS

AGATHE BOIDIN Directrice générale d'Orchestra-Prémaman.

NUMÉRIQUE

GENEVIÈVE CAMPAN Directrice des systèmes d'information du CNES.

VÉRONIQUE TORNER Coprésidente d'Alter Way.

ENTREPRENEURE

MIREN DE LORGERIL PDG du Groupe Lorgeril, Vins Pennautier.

CAROLE GARCIA ET NATHALIE JUIN Cofondatrices de Graines de Pastel Cosmétique


Encadré (auteur : )

STARTUPPEUSE

EMMANUELLE DUEZ Fondatrice et gérante de The Boson Project Conseils.

MANAGER

CATHIA LAWSON Banquier Conseil pour l'Afrique de Société générale.

MANAGER

CORINNE HARDY Head of market intelligence de Merial.

SMART CITY

CHRISTEL HEYDEMAN Senior Vice-President Strategy & Global Alliances de Schneider Electric.

HÉLÈNE MARTINI Directrice de l'École nationale supérieure de police de Lyon.

FEMME DE SCIENCES ET DE TECHNOLOGIE

FATOUMATA KEBE Doctorante en astronomie, université Pierre-et-Marie-Curie, Observatoire de Paris.

MÉRIAM CHEBRE Directrice scientifique déléguée adjointe au traitement numérique de Total SA.

START-UPPEUSE

LAURENCE ONFROY Présidente et fondatrice de TemptingPlaces.


Encadré (auteur : )

LES SEPT CATÉGORIES DES WOMEN'S AWARDS

ETI - Ce prix récompense une femme qui est en poste dans une ETI (entreprise de taille intermédiaire, entre 250 et 4 999 salariés) et qui se distingue par sa vision stratégique du développement.

NUMÉRIQUE - Ce prix récompense une femme entrepreneure ou cadre dirigeante dont le métier est lié au secteur des nouvelles technologies (Internet, électronique, télécoms, numérique & digital), et/ou qui a su développer la numérisation d'un produit, d'un service ou d'une organisation dans sa globalité.

ENTREPRENEURECe prix récompense une femme actionnaire majoritaire dans une PME (10 à 250 salariés) se distinguant par sa vision stratégique et son plan de développement, avec un minimum de 2 millions de CA sur le dernier exercice.

MANAGER - Ce prix récompense une femme, cadre dirigeante, en poste dans une entreprise dont les performances et les résultats sont remarqués (résultats commerciaux, management, conduite du changement, innovation...)

SMART CITYCe prix récompense une femme issue du secteur public ou privé, qui joue un rôle particulièrement remarquable dans la vision de la ville du futur au sein de sa structure.

FEMME DE SCIENCES ET TECHNOLOGIES Ce prix récompense une femme en poste dans une administration ou une entreprise exerçant une profession scientifique et technique : mathématiques, informatique, science de l'ingénieur, recherche...

STARTUPPEUSECe prix récompense une femme fondatrice et actionnaire majoritaire d'une entreprise (de moins de dix salariés) d'au moins un an d'existence, et à fort potentiel de croissance.

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