"Paris doit devenir la capitale mondiale des villes intelligentes" Jean-Louis Missika

 |   |  2106  mots
Jean-Louis Missika, adjoint en charge de l'urbanisme à la Mairie de Paris
Jean-Louis Missika, adjoint en charge de l'urbanisme à la Mairie de Paris (Crédits : Guy Brehinier)
Participation citoyenne, co-construction des projets, ouverture des données et soutien à l'écosystème de l'innovation: voici les ingrédients phares qui feront de Paris la "ville la plus intelligente du monde", selon Jean-Louis Missika, l'adjoint en charge de l'urbanisme, de l'architecture, du Grand Paris, du développement économique et de l'attractivité.

Quelques jours avant la présentation, en Conseil de Paris, du plan stratégique "Paris intelligent et durable, perspective 2020 et au-delà", le bras droit d'Anne Hidalgo s'exprime, pour Les Matinales de La Tribune avec la CCI de Paris, sur le grand projet "Réinventer Paris", l'un des axes essentiels de ce plan, et sur les principaux défis qui attendent la ville-lumière sur le chemin de l'intelligence.

La transformation des métropoles en "smart city", est au coeur de la stratégie de développement de Paris. Pourquoi?

Le monde change de manière drastique. Nous vivons une période particulière de l'histoire de l'être humain, avec des bouleversements profonds, dans tous les domaines, qui entraînent un changement total de paradigme économique. L'épuisement des ressources naturelles, la raréfaction de l'eau, le déclin des énergies fossiles, le réchauffement climatique, l'augmentation de la pollution, les problèmes démographiques et d'alimentation à l'échelle de la planète, ajoutés à la numérisation de l'économie et de la société, qui change les comportements, rejaillissent sur les grandes métropoles. Paris, comme les autres, doit s'adapter et organiser un vivre-ensemble qui prend en compte ces changements. Parler de "ville intelligente" est un peu maladroit, car la ville est par définition intelligente. De tous temps, la ville représente l'intelligence collective d'êtres humains réunis en communauté pour survivre, se protéger et se développer. Aujourd'hui, il s'agit de s'adapter aux évolutions de la société et de l'économie pour la rendre la ville plus pratique, plus durable, mieux organisée.

"L'intelligence d'une ville est celle de ses habitants", avez-vous déclaré. Comment associer les citoyens aux actions d'une municipalité?

La France vit une crise du politique car les gens sont lassés de la verticalité de l'action publique: les dirigeants décident et appliquent, les citoyens critiquent après coup. Cette asymétrie ne peut plus fonctionner. Les citoyens doivent être au cœur des projets tout simplement car ils vivent la ville au quotidien. La co-construction des projets avec tous les acteurs, l'ouverture des données publiques, le soutien sans faille à l'innovation et l'implication personnelle des citoyens pour réagir et proposer des idées sont des briques essentielle pour bâtir la ville de demain. Le socle de la ville intelligente, c'est la ville ouverte, qui se conçoit comme une plateforme sur laquelle se branchent les entrepreneurs, les associations et les citoyens.

C'est l'esprit du projet "Réinventer Paris", lancé l'an dernier, dont la phase d'appels d'offres touche à sa fin?

Bien sûr. "Réiventer Paris", c'est faire appel à toutes les volontés -architectes, urbanistes, associations, citoyens, créateurs d'entreprises etc-, pour transformer 23 sites répartis dans toute la ville, en les adaptant aux nouveaux enjeux. C'est une initiative transversale et collaborative, car c'est la meilleure façon d'innover. Grâce à ce projet, des gens qui n'ont pas l'habitude de travailler ensemble se sont rencontrés, il y a eu un véritable engouement. Car pour réinventer Paris, les professionnels ont besoin de réinventer leur métier. J'avais parié avec des membres de mon cabinet que nous recevrions 200 projets. En fait, nous en avons reçu 815 ! La ville évolue. Le coworking change le monde du travail, il faut donc aménager de nouveaux espaces qui répondent à ce besoin. Les jardins partagés, les buanderies partagées, les exigences environnementales modifient la façon de concevoir l'habitat. L'e-commerce remet progressivement en question l'organisation des rues commerçantes, avec une demande de plus en plus forte pour les magasins éphémères, par exemple. Les 23 lieux à transformer se saisiront de ces enjeux. Un jury se réunira à partir du mois de juin pour sélectionner les projets. Pour chaque site, 3 ou 5 projets vont être "short-listés" et, à la fin de l'année, un jury international désignera les lauréats.

Comment associer les grandes entreprises, qui fonctionnent toujours de manière "classique" en répondant simplement à des appels d'offre, à ce mode de fonctionnement participatif?

C'est un changement de culture et d'état d'esprit difficile à effectuer. Mais la plupart des grandes entreprises françaises s'y adaptent. La France est même en avance dans ce domaine, notamment par rapport à l'Allemagne. De nombreux grands groupes font partie du Club Open Innovation, porté par l'agence de développement économique Paris&Co. Il s'agit de mettre en relation des grands pontes et des startups pour travailler ensemble sur des projets. De nombreux incubateurs public-privé ont vu le jour à Paris, avec des entreprises comme Renault, SNCF ou GDF Suez, preuve que l'innovation devient une priorité pour ces grands groupes. Il y a une prise de conscience que l'innovation ouverte est essentielle pour leur activité.

Toujours dans cette logique de co-construction, Anne Hidalgo présentera bientôt le Comité des partenaires. Il s'agira de différents groupes de travail sur les transports, l'économie sociale et solidaire, la santé et beaucoup d'autres sujets, pour permettre à des entreprises privées, à des associations et aux pouvoirs publics de travailler ensemble à l'élaboration des projets.

Comment les citoyens peuvent-ils, concrètement, participer à la ville intelligente?

Le numérique nous aide à mettre en place des outils pour que les citoyens s'impliquent de manière plus active, simple et immédiate qu'avant. Nous avons lancé de nombreux outils participatifs, à l'image de l'initiative "DansMaRue". Lorsque les habitants identifient un problème, des encombrants sur le trottoir par exemple, ils le signalent avec un message ou une photo et les services de la mairie interviennent très vite, car les citoyens ne doivent pas seulement pouvoir s'exprimer mais aussi avoir un retour rapide.

La plateforme Idées.paris, créé à l'origine pour établir un budget participatif, sert aussi dans notre réflexion sur la ville durable. Le site Imaginons.paris nous a été d'une grande aide lors de la modification du PLU. Généralement, les réunions publiques attirent surtout des personnes âgées et des militants associatifs. Grâce à Imaginons.paris, nous avons pu recueillir l'expérience d'actifs et de familles qui n'avaient pas le temps de participer à des réunions publiques.

On tâtonne bien sûr, car c'est une nouvelle façon de faire de la politique. Mais de plus en plus de gens se saisissent du dispositif. Dans dix ans, ce mode de fonctionnement sera tellement entré dans les mœurs qu'on se demandera comment on faisait avant.

Les transports sont au cœur de la « smart city ». De quelles marges de manœuvre disposent les collectivités face à des modèles disruptifs comme Uber?

Les innovations de rupture sont partout. Uber révolutionne aujourd'hui les transports comme Spotify ou Deezer ont révolutionné l'industrie de la musique. Et nous n'avons encore rien vu. Demain, on fera des avions, des trains, des vêtements et des maisons en 3D. La ville doit s'adapter aux nouveaux usages.

Face à ces nouveaux modèles disruptifs, le rôle des pouvoirs publics est de définir des règles équitables pour qu'il n'y ait pas de captation de valeur ou de distorsion de concurrence, et que ces nouveaux entrants ne se soustraient pas à l'impôt. Dans un souci d'équité, nous avons insisté pour que Airbnb paie la taxe de séjour et nous avons fait en sorte d'empêcher la transformation de logements en locations saisonnière illégales. Notre rôle doit aussi consister à faire bouger les acteurs traditionnels. Par exemple, Paris a développé des applications numériques pour les taxis.

Quelle doit être la place de la voiture dans la "smart city"?

Réduire l'importance de la voiture en ville est essentiel. La fermeture de la voie express sur la rive droite, qui traverse le 1er et le 4è arrondissement, est l'étape logique vers la suppression des autoroutes urbaines. Cela suppose une offre de transports en commun renouvelée. La Ville travaille sur un transport en commun à haut niveau de service, sans compter les nouvelles lignes du Grand Paris Express. A l'horizon 2030-2040, les transports en commun auront plus que doublé car les véhicules sans chauffeur vont se généraliser, tout comme l'autopartage et le covoiturage, qui vont devenir des habitudes pour les Franciliens. Avec la robotisation, les citadins ne seront plus propriétaires de leur voiture, elles iront se ranger toutes seules dans des endroits réservés. Cela va libérer énormément d'espace public (parkings, places de stationnement) que les transports en commun vont pouvoir investir.

La « smart city » doit aussi faire une plus grande place aux modes de déplacements doux. Le vélo, le vélo électrique et le triporteur doivent aussi être développés, notamment les vélos électriques qui pourraient devenir un outil essentiel pour se déplacer dans le Grand Paris. Les transports sont donc un enjeu d'aménagement urbain considérable.

Justement, 40% de l'empreinte carbone de Paris est liée à l'approvisionnement alimentaire. Comment Paris aborde-t-il les problèmes de logistique?

La logistique est un excellent exemple de la transformation radicale qui touche les villes. Les gens achètent de plus en plus sur le web. Donc les livraisons à domicile augmentent, ce qui peut se traduire par une embolisation de la ville. Aujourd'hui, entre trois et quatre camionnettes sur dix qui circulent dans Paris font de la livraison à domicile, avec un impact carbone important. Pour répondre à ce défi, nous avons créé un outil, la Charte de la logistique urbaine durable, qui est un partenariat avec des chargeurs, des logisticiens et des transporteurs. Il regroupe 80 signataires, dont des grandes surfaces.

Nous réfléchissons aussi à la manière de traiter le fameux "dernier kilomètre" qui nécessite la mise en place de moyens propres comme la marche à pied, le triporteur ou le véhicule électrique. Nous sommes en train de créer un maillage urbain qui permettra à tous les acteurs anciens et nouveaux de pouvoir livrer leurs produits dans de bonnes conditions à Paris sans embouteiller ni polluer la ville. C'est un travail réalisé en partenariat avec toutes les parties.

Quelles sont vos marges de manœuvre pour transformer physiquement Paris?

Il reste quelques grandes friches industrielles et ferroviaires, notamment dans le nord et l'est de Paris. C'est un terrain de jeu, on peut y faire des choses nouvelles, comme un écoquartier zéro déchets zéro carbone, des immeubles à énergie positive... Nous avons l'ambition de créer un "Arc de l'innovation" de la Porte de Versailles à la Porte de Clichy. Nous collaborons avec le département de la Seine-Saint-Denis pour créer deux ZAC complémentaires, de chaque côté de la bordure de Paris.

Mais il ne faut pas oublier que la ville se construit aussi sur la ville. Beaucoup de bâtiments, partout dans Paris, doivent avoir une deuxième vie. Certains sont d'ailleurs dans les 23 projets de "Réinventer Paris". La croissance et le développement de Paris se jouent à la fois aux frontières, sur ces friches, mais aussi en son cœur, sur sa capacité à se réinventer à se reconstruire en permanence.

Peut-on créer un quartier d'affaires durable dans une ville intelligente?

Le modèle du quartier d'affaire mono-activité comme La Défense est en crise. Désormais, il faut réintroduire de la mixité sociale, des commerces et des logements. Pour que Paris renforce son attractivité, la ville aurait besoin d'un grand quartier d'affaires d'envergure internationale, qui partirait des gares de Nord et de l'Est et qui irait jusqu'à Saint-Denis-Pleyel en passant par le Stade de France. Nous avons proposé un groupe de travail à l'Epadesa, l'établissement public qui gère la Défense, avec l'agglo Grand-Paris-Seine-Ouest, l'agglo Plaine-Commune et Saint-Denis-Pleyel [la société du Grand Paris, ndlr] pour travailler ensemble sur ce sujet.

Les usines ont-elles leur place dans une ville intelligente?

Absolument, si elles sont compactes et propres. La révolution de l'impression 3D consiste à passer de la grande série à la petite série, sans déchets. Donc on peut réindustrialiser les métropoles, c'est même une condition du caractère global d'une ville intelligente. Grâce aux nouvelles technologies, le Grand Paris va pouvoir fabriquer des drones, des robots, des téléphones... . Il faudra trouver, tous ensemble, des solutions innovantes pour que Paris s'impose comme la capitale mondiale des villes intelligentes.

__________

>>> Trois questions à Jean-Louis Missika, adjoint à la Maire de Paris chargé de l'urbanisme, de l'architecture, des projets du Grand Paris, du développement économique et de l'attractivité / Propos recueillis par Laurent Lequien

Jean-Louis Missika était l'invité du Club Entreprise La Tribune-Chambre de commerce de Paris Île-de-France mercredi 13 mai.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 16/05/2015 à 20:56 :
Beaucoup de bla bla pseudo technologique. Les mots ne font pas les idées. C'et plutôt l'inverse qui est opérationnel. On en reste aux balbutiements d'une démocratie participatives dans la grand Paris. Aucun clin d'oeil à la place de Paris dans le monde : a-t-il seulement une place?
a écrit le 16/05/2015 à 8:27 :
Peut on faire des villes intelligentes avec des élus qui ne le sont pas ? J'en doute...
a écrit le 15/05/2015 à 19:44 :
encore un qui est en plein delire !
mais enfin ? pourquoi ne les fait on pas voyager un peu ? tous ces utopistes ?
Paris est entrain de devenir ( est ) une ville musée ( enfin , une ville de musées , Vuitton compris ) , peuple de bobos friqués , et accessible seulement au tourisme " de luxe ";
et ...nous dit il : " les usines ont leur place dans une ville intelligente "...
peut etre , mais lui , c'est a se demander ou il aurait sa meilleur place !
a écrit le 15/05/2015 à 14:15 :
Beaucoup de bla-bla dans cet interview qui met en scène une approche dépassée top-down, c'est à dire que l'on met d'abord la chape de plomb réglementaire en place par ce que l'on a peur de se faire déborder alors que la mutation en cours et qui va s'amplifier est bottom-up : ces milliers d'initiatives qu'il faut laisser naître et se développer, dont certaines s'arrêteront alors que d'autres iront beaucoup plus loin avant de vouloir tout contrôler, réglementer et fiscaliser !!
a écrit le 15/05/2015 à 11:27 :
Surréaliste ces propos....! ,quel vocabulaire désinformateur...! ca ressemble à la campagne de lancement ....de l'invention du ministère du redressement productif...!
Réponse de le 15/05/2015 à 12:17 :
redressement productif ? avec des petites pilules bleues ? :-)
Réponse de le 15/05/2015 à 12:21 :
Avec le gouvernement qu'on a, il y aura du travail avant de faire quoi que ce soit d'intelligent...
a écrit le 15/05/2015 à 10:04 :
Non l'impression 3D ne va pas concurrencer l'industrie classique. Sur de gros volumes impossible de concurrencer la production de masse. Une imprimante 3 D ne peut pas produire les circuits imprimés des téléphone, juste les coques externes.
a écrit le 15/05/2015 à 9:02 :
Paris est sale. Ce n'est pas très "smart", ça.
a écrit le 15/05/2015 à 7:58 :
On n'est pas près de voir des smartcities en marche avec les dumbpoliticians proposés a notre choix :-/
a écrit le 15/05/2015 à 0:40 :
au royaume des faiseurs de formules toutes faites de la novlangue moderne, ces gens sont impayables. Ville intelligente (je ne comprends pas pourquoi cette formule ne fait pas froid dans le dos de millions de gens qui ont l'air de la trouver sympa...), Grand ceci, Grand cela, Zéro ici et Zéro là, mais du disruptif, hein, pas du bourgeois! Hahahahaha quelle grotesque mascarade pour faire croire que l'imposition de systèmes automatiques et coercitifs sont de fait la libération de l'Homme et de toutes les énergies...
Réponse de le 15/05/2015 à 9:34 :
Les industriels cherchent surtout à nous faire croire que "c'est tendance", Mais le "connecter" prend mal dans notre pays. Les citoyens ont d'autres préoccupations comme trouver un travail plutôt que de s'acheter plein d'objets hors de prix, connecté, et inutile (car il ne faut pas ce leurrer ce ne sont que des gadgets; et l plupart de ceux qui se sont offert une montre connecté ne s'en servent au bout de quelques semaines voir mois que pour regarder l'heure comme avec n'importe quelle autre montre).

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :