Peut-on vraiment comparer le projet El Khomri au CPE de Villepin ?

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En 2006, Laurence Parisot, alors présidente du Medef, condamnait le "contrat première embauche" qui "stigmatisait" la jeunesse. En 2016, Pierre Gattaz, l'actuel président du Medef, appelle le gouvernement à ne pas reculer sur le projet de loi El Khomri.
En 2006, Laurence Parisot, alors présidente du Medef, condamnait le "contrat première embauche" qui "stigmatisait" la jeunesse. En 2016, Pierre Gattaz, l'actuel président du Medef, appelle le gouvernement à ne pas reculer sur le projet de loi El Khomri. (Crédits : Reuters)
Est-il opportun de d'effectuer un parallèle entre la réforme Villepin de 2006 instituant le "contrat première embauche" pour les jeunes et l'actuel projet El Khomri? Pas certain, tant le contexte politique ainsi que le contenu des deux réformes divergent.

La loi El Khomri réformant le droit du travail sera-t-elle à Manuel Valls ce que le contrat première embauche (CPE) fut à Dominique de Villepin en 2006 ? Nombreux sont les observateurs et les commentateurs à faire la comparaison entre les deux situations à dix ans d'intervalle. Il faut dire que les similitudes ne manquent pas. Voilà deux premiers ministres en difficulté avec la rue ; voilà deux hommes qui ne font pas l'unanimité dans leur propre camp ; voilà deux personnalités qui s'imaginent un destin présidentiel... Mais, à y regarder de plus près, il y a tout de même de fortes différences entre 2006 et 2016, non seulement sur le contenu et l'envergure des réformes proposées mais également dans le contexte politique.

Le CPE, une mesure à destination des seuls jeunes de moins de 26 ans

En 2006, Dominique de Villepin est à Matignon. Dans le cadre d'une loi « pour l'égalité des chances », un article 8 prévoit un dispositif appelé « contrat première embauche » (CPE), d'ailleurs à tort car il pouvait concerner n'importe quelle embauche et non pas les seuls primo demandeurs d'emploi. Ce CPE permettait à toutes les entreprises d'embaucher un jeune de moins de 26 ans, assortie d'une « période de consolidation » de deux ans durant laquelle l'employeur pouvait rompre le contrat de travail sans avoir à se justifier. L'employeur devait juste verser une indemnité égale à 8% des salaires alloués. Le tollé fut général dans le camp des organisations de jeunes, des syndicats de salariés et des partis de gauche... y compris le PS.

Cette mesure, annoncée le 16 janvier 2006, fut votée dans la nuit du 8 au 9 févier 2006. Puis Dominique de Villepin dégaina le « 49-3 » de la Constitution pour faire adopter sans vote l'ensemble du texte. Le texte fut ensuite validé par le Conseil constitutionnel le 30 mars, y compris l'article sur le CPE, alors qu'il était en contradiction flagrante avec la convention 158 de l'OIT qui exige une période de préavis « décente » et une justification du licenciement par l'employeur.

Mais, soucieux de mettre fin aux nombreuses manifestations de rue, Jacques Chirac, intervient à la télévision le 31 mars et désavoue son premier ministre et, d'une façon alambiquée, explique que même si la loi a été votée elle ne sera pas appliquée et que le CPE ne verra pas le jour, faute d'arrêtés d'application. Fin de l'épisode.

Quels sont les éléments de contexte semblables et différents de ce qui se passe aujourd'hui avec la loi EL Khomri?

Le Medef de Laurence Parisot ne soutenait pas le CPE

Du côté patronal d'abord. Actuellement, Manuel Valls a globalement le soutien de l'ensemble du patronat, même si les organisations représentatives des PME et TPE s'inquiètent de dispositions du projet de loi Travail qui ne correspondent pas au « vécu » des petites entreprises, une trop grosse part étant laissée aux accords d'entreprise.

Or, à l'époque du CPE, le patronat était divisé. Si l'UPA (artisans employeurs) et la CGPME étaient grosso modo preneuses du CPE, ce n'était pas le cas du Medef, du moins de sa présidente de l'époque, Laurence Parisot, qui, très tôt, a dénoncé ce contrat car il « stigmatisait » l'ensemble de la jeunesse. Laurence Parisot était nettement plus favorable à un nouveau contrat de travail plus flexible pour l'ensemble des salariés, sans distinction d'âge. La position de la présidente du Medef - qui ne faisait d'ailleurs pas l'unanimité dans les rangs de l'organisation patronale - a considérablement gêné Dominique de Villepin.

D'autant plus qu'au sein de son gouvernement, le ministre de l'Intérieur, un certain... Nicolas Sarkozy, ne se privait pas non plus d'éreinter l'initiative du Premier ministre. Rappelons que nous étions en 2006 et que Nicolas Sarkozy avait la présidentielle de 2007 en ligne de mire et qu'il convenait d'affaiblir le plus possible son potentiel rival... Dominique de Villepin. La manœuvre a de fait totalement réussi. A la suite de l'épisode CPE, Dominique de Villepin s'est trouvé définitivement exclu de la course à l'Elysée.

Le "jeu" politique de 2016 est totalement différent de celui de 2006

En 2016, le jeu est différent. D'abord, le président en place, François Hollande, n'est qu'à son premier mandat, il peut donc se représenter en 2017. Ce qui n'était pas le cas de Jacques Chirac en 2006 qui finissait alors son deuxième et dernier mandat. Or, pour avoir une petite chance d'être réélu en 2017, s'il se présente, François Hollande ne peut pas se payer le luxe d'une rupture définitive avec une large composante de la gauche. Il devra donc composer à un moment ou un autre sur la loi El Khomri pour ne pas créer de « rupture ».

C'est d'ailleurs le sens du message qu'il a adressé hier d'Italie. François Hollande pourra toujours arguer du fait qu'il a lancé un mouvement qu'il faudra poursuivre. Manuel Valls, lui, n'est pas dans la même posture... c'est d'ailleurs pour cette raison que les choses tanguent actuellement au sein du couple exécutif. Le Premier ministre a fait son deuil du PS, tel qu'il existe depuis le congrès d'Epinay en 1971. Il ne croit plus également à une alliance avec « la gauche de la gauche ». C'est le sens de ses propos sur les « deux gauches irréconciliables ».

Le premier ministre se projette au-delà de 2017 - sauf, éventuellement, si François Hollande renonce - et parie sur la grande recomposition politique qui englobera une partie du PS, des centristes et des Républicains. Il se moque donc des manifestions de rue... Tant qu'elles ne dégénèrent pas. Il plaide pour des concessions a minima pour montrer sa volonté absolue de réformisme. Donner des coups de butoir à un PS qu'il juge moribond ne l'effraie pas non plus. C'et notamment cette raison qui fait sortir Martine Aubry, la « gardienne du temple », de ses gonds.

Rien de tout ça en 2006. Jacques Chirac voulait finir en paix son quinquennat. Il n'était pas réellement à la manœuvre. Quant à Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy, ils n'avaient pas la volonté de faire exploser l'UMP de l'époque.

Autre différence et non des moindres. En juin 2005, lorsqu'il prononce son discours de politique générale, après sa nomination au poste de Premier ministre, Dominique de Villepin ne cache pas son intention de présenter une mesure susceptible de répondre au chômage des jeunes. En revanche, quand il est élu en 2012, François Hollande n'a jamais évoqué une réforme en profondeur du Code du travail. Il était alors inimaginable de penser que, quatre ans plus tard, un gouvernement « de gauche » révise aussi profondément le droit du travail.

Le CPE: une réforme nettement plus limitée que le projet El Khomri

Sur le fond des textes, les choses sont aussi différentes. Le CPE était un fusil à un coup destiné, dans l'esprit de Dominique de Villepin, à doper l'emploi des seuls jeunes (en 2006 le taux de chômage des moins de 26 ans atteignait 23% et le PIB progressait de 2,4%)) dès la promulgation de la loi. Son effet était donc censé être immédiat.

Ce n'est pas le cas avec la loi El Khomri. D'abord, le contenu de l'actuel projet de loi est beaucoup plus vaste que le CPE. Il touche à des pans entiers du droit du travail : durée du travail, licenciement économique, indemnisation par les prud'hommes, organisation du travail, Et, surtout, l'actuel texte concerne tous les salariés et non seulement les moins de 26 ans.

Autre élément notable, le projet El Khomri n'est que le premier étage de la fusée réforme du code du travail. La refonte complète est censée durer deux ans, bien au-delà de la fin du quinquennat. A la suite de la remise du rapport Combrexelle sur la réforme du droit du travail à l'automne 2015, il a en effet était décidé que le chantier de la réforme concernerait l'ensemble du Code. La loi El Khomri ne vise « que » le chapitre durée du travail ainsi que quelques autres grands principes... Et, déjà, elle fait l'objet de manifestations. Répétons-le, le CPE, lui, était une seule et unique mesure limitée à un public restreint... Si l'on peut dire. En quelque sorte, la démarche entreprise par Manuel Valls se veut plutôt le pendant français des quatre lois Hartz allemandes qui ont profondément réformé les relations du travail en Allemagne.

En 2016, le front syndical n'est pas (encore) franchement uni


Enfin, dernière différence, du moins à ce stade. En 2006, le CPE faisait l'unanimité syndicale contre lui. En 2016 ce n'est pas (encore) le cas de la loi El Khomri. Le camp « réformiste » (CFDT, CFTC, CFE-CG et Unsa) espère encore des avancées et des « améliorations » du texte. Ce n'est qu'à la lumière du projet de loi définitif qui sera présenté le 24 mars en conseil des ministres qu'il se décidera. Si, sous l'impulsion de François Hollande - et peut-être au grand dam de Manuel Valls et d'Emmanuel Macron -, le projet est amendé notamment sur les questions des licenciements économique et des dommages-intérêts prud'homaux, alors les troupes des syndicats réformistes ne descendront pas dans la rue lors de la prochaine journée de mobilisation prévue le 31 mars. Le gouvernement pourra et saura alors jouer des divergences syndicales... et le mouvement protestataire s'épuisera. En revanche, si ce camp réformiste, CFDT en tête, est déçu par les maigres concessions accordées, un front syndical unique se consolidera... comme pour le CPE en 2006.

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a écrit le 11/03/2016 à 19:25 :
LE SUJET N EST PAS LES MANOEUVRES POLITIQUE DES UN OU DES AUTRES ?MAIS DE S ENTENDRE ENTRE PARTENAIRES SOCIAUX POUR AMELIOREZ L EMPLOIES SANS CONDANNER NOTRE JEUNESSE A LA PRECARITE A VIE DANS DES PETIT CONTRAT SANS QU IL SPUISSENT CONTRUIRE LEURS AVENIRS?///MORALES UN PAYS QUI NE S OCCUPE PAS DE SES JEUNES N A PAS D AVENIR NON PLUS///???
a écrit le 09/03/2016 à 20:40 :
Les projets sont différents, même s'ils touchent tous à la législation du travail.

En 2006, c'était une majorité de droite, donc assez antisociale... Il y avait un relent de normalité, une continuité avec 1995.

ll s'agit en 2015 d'une "majorité" présidentielle "socialiste" challengée par son électorat, la majorité des sondés, et une partie non négligeable de ses élus.

Seule pourrait être comparable la mobilisation des citoyens et des jeunes, mais il est encore trop tôt pour le dire.
a écrit le 09/03/2016 à 20:21 :
Acceptez les reformes - ou voyez votre dejeuner mange par la Chine. Votre choix cher(e)s francais et francaises modernes.
Réponse de le 09/03/2016 à 21:11 :
Mon choix, produire notre déjeuner de qualité nous même en France et pourquoi pas le le vendre à la Chine. Sortez de vos oeillères "Réforme, réforme, réforme" vous ne savez dire que ça, oui aux réformes, mais pas unilatérales comme celles ci.
Réponse de le 10/03/2016 à 11:53 :
Rappel moi ton métier ?
a écrit le 09/03/2016 à 19:05 :
Sans avis sur ce projet de réforme du travail qui semble quand même mal ficelé, mais les Français vont surtout tester leur capacité à être capable d'entendre le mot réforme.
Ils vont aussi montrer leur capacité à être progressiste, comme ils le croient, alors qu'ils sont plus aptes aux situations d'affrontements et d'ambiance de guerre civile, le dialogue démocratique n'étant pas leur fort...sauf à donner des leçons à tous les autre pays qui eux parviennent à faire des réformes.
Evidemment la jeunesse va se faire embrigader et berner à nouveau, je dirai comme d'habitude, par les éminents spécialistes de l'endoctrinement qu'on a chez nous.
On ne peut souhaiter que ces derniers nous surprennent en montrant qu'ils savent penser par eux-mêmes et surtout pour eux.
a écrit le 09/03/2016 à 18:17 :
La "loi" El Khomri est pire que le CPE. Je ne sais pas comment vont évoluer les choses au sujet de cette loi, mais ce qui est sûr, c'est du pain béni pour le FN qui va surfer sur la vague du mécontentement. Il est désormais évident que MLP sera au 2° tour de la présidentielle. Face à Hollande, Valls ou Macron, elle l'emporte à coup sûr et peut-être même aussi face à un"ténor"de l'ex UMP. (Les Républicains =Usurpateurs).
Réponse de le 09/03/2016 à 19:21 :
Analyse politique très aproximative
Réponse de le 10/03/2016 à 10:12 :
Je pense qu'elle est assez exacte, malheureusement.

Le FN national-SOCIALISTE surfe en expert populiste sur le mécontentement de l'opinion en dénonçant un choc de précarisation et une paupérisation des salariés. Phillipot joue sur du velours, c'est ce que son électorat veut entendre et les contestataires de gauche ne peuvent guère le contredire puisque c'est leur analyse aussi.

Ceci dit, et ça atténue largement la portée de son propos. Pas plus que par le passé le FN ne se joindra aux manifestants. Dans la famille lepen, la contestation sociale reste verbale, ca ne coute rien et c'est sans danger.

On comprend que la fibre sociale de la famille très bourgeoise Lepen est une posture et non un engagement, mais ça marche sur certains et le FN est en train de récupérer à gauche et sans rien faire une partie de la classe laborieuse très déçue par le hollandisme.
a écrit le 09/03/2016 à 17:53 :
le contrat - CES - en 1990 était tres bien ,a mi temp a permis a beaucoup de chomeur de rentrer dans l, entreprise un an
la robotisation, nouvelle technologie il y aura pas de travail pour tout le monde
dans le milieu médical manque de personnel ++++++++++

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