Lutte antiterroriste : startups et citoyens au secours de l'Etat

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Lors des attentats du 13 novembre dernier, contacter les secours grâce aux numéros d'urgence était presque impossible...
Lors des attentats du 13 novembre dernier, contacter les secours grâce aux numéros d'urgence était presque impossible... (Crédits : © Christian Hartmann / Reuters)
Ce week-end, la Mairie de Paris organise le premier "hackathon sécurité", pour faire travailler ensemble les citoyens, les startups, les géants du Net, l'Etat et les entreprises privées de la sécurité. Une réponse aux nombreux dysfonctionnements constatés le 13 novembre, qui ont mis en lumière la nécessité de moderniser les services d'aide d'urgence comme le 17 et de mieux utiliser les TIC dans la prévention de la radicalisation et la lutte contre le terrorisme.

Article publié le 28 décembre 2015, mis à jour le 11 janvier 2016 à 11h02.

Les startups révolutionnent les taxis, l'hébergement et même la banque. Alors, pourquoi pas la lutte anti-terroriste ? Depuis les attentats de Paris et de Saint-Denis, l'idée fait son chemin dans l'écosystème numérique français. Et pour cause : de nombreux dysfonctionnements ont été révélés le 13 novembre dernier. Réseaux téléphoniques saturés, services d'urgence débordés, incapables de traiter les milliers d'appels...

Ainsi, Christophe, attablé en terrasse rue de Crussol, dans le XIe arrondissement de Paris, a tenté "80 fois" de joindre le 17, une heure avant la fusillade du Bataclan, pour signaler une Polo noire, immatriculée en Belgique, avec quatre hommes "louches" à bord. Coincé à l'intérieur de la salle de spectacles pendant la tuerie, Benoît n'a pas non plus réussi à joindre la police, comme il le raconte sur le site Slate.fr. Son ami M. a eu plus de chance avec le 112, le numéro d'urgence européen. Mais le téléopérateur lui a posé "un milliard de questions au milieu des tirs" avant que la communication ne coupe...

Au contraire, les réseaux sociaux se sont distingués par leur réactivité. Twitter France a mis en avant les comptes des autorités pour lutter contre les rumeurs et la panique. Des centaines de Parisiens qui se trouvaient près des attaques ont profité des #portesouvertes pour se mettre à l'abri, tandis que les familles inquiètes utilisaient massivement le mot-dièse #rechercheparis pour glaner des informations sur leurs proches. Sur Facebook, l'outil "Safety Check", lancé à 1h02 le samedi, a permis à 5,4 millions de Franciliens de se déclarer "en sécurité". Développé initialement pour les catastrophes naturelles, il aura trouvé une application imprévue mais salutaire. Depuis, Facebook s'est engagé à l'activer "pour tous les types de situation d'urgence, partout dans le monde".

"Nous avons assisté à un élan formidable d'entraide et de partage de l'information grâce aux réseaux sociaux, mais il ne faut pas oublier qu'il a été complètement improvisé, car il n'existait rien d'autre", souligne Jean-François Pillou, le fondateur du site Comment ça marche.

L'archaïsme global des dispositifs d'urgence

Contacté par La Tribune, l'entrepreneur pointe du doigt "l'archaïsme global" des dispositifs d'urgence, "hallucinant en 2015 dans une société hyperconnectée comme la nôtre". "Abasourdi" par la mort d'une de ses anciennes employées au Bataclan et tiraillé par l'envie d'"agir à [son] niveau", le trentenaire lance dès le dimanche 15 novembre, sur Facebook et Twitter, un appel à "ubériser la lutte contre le terrorisme avec la technologie". Le message cartonne. Si bien que le gouvernement et la Mairie de Paris veulent entendre ses propositions.

Le mercredi 18 novembre, Jean-François Pillou rencontre l'adjoint à l'urbanisme à la Mairie de Paris, Jean-Louis Missika, le directeur interministériel du numérique, Henri Verdier, le directeur du Service d'information du gouvernement (SIG), Christian Gravel, et un conseiller du Premier ministre. Tous entérinent les dysfonctionnements constatés le 13 novembre. Et affirment la nécessité de "penser différemment" en utilisant les nouvelles technologies et en intégrant toutes les forces vives de la nation dans la lutte antiterroriste.

Scans 3D des salles de spectacles

Très portée sur le soutien à l'innovation et aux startups, comme le montre le développement tentaculaire de la French Tech parisienne depuis plusieurs années, la Mairie de Paris se met immédiatement au travail. Le 26 novembre, elle annonce la création prochaine d'une plateforme d'incubation "défense et sécurité", en association avec les grandes entreprises du secteur. Elle indique aussi sa volonté d'ouvrir une base de données contenant les scans 3D des principaux lieux de spectacle et de manifestations sportives. Les autorités pourraient l'utiliser lors des interventions.

Enfin, elle révèle l'organisation du premier "hackathon sécurité", avec l'école d'informatique 42 de Xavier Niel. Prévu du 15 au 17 janvier, l'événement est baptisé Nec Mergitur, en référence à la devise de Paris. Il cherche à réunir, le temps d'un week-end, la communauté des développeurs, programmeurs, designers, startups, géants du Net, acteurs de la prévention et forces de l'ordre et de secours. Et faire émerger de nouvelles solutions.

D'ores et déjà, les idées foisonnent. De nombreux experts en appellent à l'esprit "collaboratif" pour créer des "WikiApps", des applications gratuites et participatives entretenues par la communauté. Certains imaginent des applications de signalement de comportements suspects pour attirer l'attention sur une personne en voie de radicalisation. D'autres évoquent la création d'un réseau social de proximité pour partager informations et propositions d'entraide, comme les lieux de refuge disponibles en cas d'attentat. Certaines de ces applications, si elles étaient reconnues d'utilité publique par l'État, pourraient même être "natives", c'est-à-dire installées par défaut sur les smartphones et donc utilisables par tous, sans avoir besoin de les télécharger.

De son côté, Jean-François Pillou place de grands espoirs dans la géolocalisation, une technologie qu'il juge "sous-utilisée". "Si chacun acceptait une application native basée sur la géolocalisation, le gouvernement pourrait directement envoyer un message à toutes les personnes qui se trouvent dans une zone de danger", propose-t-il. Autre idée : "ubériser" l'appel à témoins, jugé dépassé, avec une application qui scannerait toutes les photos des téléphones de gens présents à proximité d'un attentat. Ce système permettrait de déceler très vite, grâce à des algorithmes et à la technologie des mégadonnées, des indices sur les terroristes et leurs éventuels complices.

La crainte des dérives orwelliennes

Il ne fait aucun doute que ces idées partent d'une excellente intention et visent à fournir de nouvelles solutions aux manquements actuels. Mais elles soulèvent de nombreuses craintes. Atteintes à la vie privée, surveillance généralisée, porte ouverte à tous les abus dans le traitement et la récolte des données... Peut-on demander aux citoyens d'accepter d'être "tracés" en permanence, même pour assurer leur sécurité ou identifier des terroristes? Comment garantir que ces données seront correctement utilisées? De plus, le modèle économique des startups est-il compatible avec la mission régalienne d'assurer la sécurité et de lutter contre la radicalisation?

Consciente de ces risques, la Mairie de Paris a quelque peu changé son fusil d'épaule. "Pris dans l'enthousiasme à l'idée d'intégrer les bonnes volontés entrepreneuriales dans la lutte antiterroriste, nous n'avions pas vraiment pensé aux potentielles dérives et aux nécessaires garde-fous à mettre en place", admet un proche du dossier.

Depuis quelques semaines, Jean-Louis Missika multiplie donc les contacts avec des experts du numérique pour récolter avis et recommandations. Désormais, le hackathon se veut moins "disruptif" et davantage dans "l'accompagnement" de l'État et de la police dans leur démarche de transformation numérique. "Mettre un grand coup de pied dans la fourmilière n'est pas forcément pertinent. L'idée est surtout de moderniser les outils existants pour les rendre plus efficaces et plus adaptés aux crises", explique Jean-Louis Missika.

Autrement dit, il s'agira de contrôler le bouillonnement créatif en replaçant les acteurs traditionnels de la sécurité - l'État, les collectivités, la police, les pompiers, les hôpitaux, les services de prévention... - au centre du jeu. Les outils développés ne seront pas gérés par des startups privées, mais intégrées à l'arsenal existant. Une réorientation qu'approuve Gilles Babinet, le représentant français auprès de la Commission européenne sur les enjeux numériques. "Impliquer les citoyens dans leur propre sécurité me semble indispensable, mais leur déléguer des problématiques aussi sensibles nécessite une gouvernance forte pour éviter les dérives de type Minority Report", plaide-t-il.

Vers la numérisation de l'Etat et de la Police

Le conseil n'est pas tombé dans l'oreille de sourds. Selon les informations de La Tribune, la Mairie de Paris, qui cherche à éviter toute polémique sur un événement conçu comme une nouvelle expression de démocratie participative, dévoilera début janvier un "comité de déontologie" consacré au hackathon. L'objectif ? Surveiller le processus de cocréation et formuler des avis sur les innovations qui en sortiront. La Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) devrait en faire partie, tout comme l'association de défense des libertés La Quadrature du Net, et d'autres représentants de la société civile.

Le weekend s'ouvrira par une après-midi "sourcing de solutions existantes". Des entreprises de la sécurité (grands groupes, PME, startups) viendront exposer leurs outils aux "hackeurs", c'est-à-dire les développeurs, graphistes, designers d'interface et autres spécialistes de l'informatique. Les deux jours suivants seront consacrés à l'innovation ouverte. Les participants devront répondre à une série de grands défis auxquels font face les acteurs de la sécurité, définis en amont et révélés début janvier. Soit en imaginant de nouveaux outils, soit en améliorant l'existant. "Le redesign de solutions existantes peut être une innovation forte", souligne Jean-Louis Missika.

Pour l'heure, "plusieurs centaines" de dossiers d'inscription ont déjà été déposés. La Mairie de Paris espère entre 400 et 450 participants motivés. Les opérateurs télécoms et les géants du Net Google, Facebook, Twitter, Microsoft et Amazon seront aussi de la partie. Ils devraient intervenir sous forme d'expertise, de coordination et d'apport de développeurs.

Une application d'alerte "collaborative"

Qu'attendre de cette mobilisation citoyenne? Le remodelage du 17 police-secours paraît indispensable tant les dysfonctionnements ont été nombreux lors des attentats. "Une application qui détecte les appels multiples d'une même zone et qui dispose d'un chat visuel serait précieuse dans l'urgence, permettrait de diminuer le nombre d'appels d'urgence et ne serait pas difficile à mettre en oeuvre techniquement. Il est étonnant qu'un "17 numérique" n'ait pas vu le jour", estime Gilles Babinet.

Les acteurs de la lutte contre la radicalisation, comme Stop djihadisme, seront attentifs aux idées visant à améliorer le dialogue entre les religions et à mieux repérer les signes d'endoctrinement idéologique. Du côté des organisateurs, on espère "une dizaine, voire une quinzaine" de nouveaux services.

Certains n'ont pas attendu l'initiative de la Mairie de Paris, soutenue par le gouvernement, pour agir. Quelques startups, à l'image de Qwidam, se positionnent déjà sur le créneau porteur de la sécurité et de l'entraide citoyenne. De leur côté, Paul Nicolas et Marc Colombo, du site Seloger.com, ont lancé une campagne de financement participatif pour développer USafer, une "application d'alerte collaborative". Ce service permettra aux utilisateurs de géolocaliser un attentat, une émeute, des coups de feu, des explosions et même des colis suspects. Mais, pour l'instant, il n'a séduit que neuf contributeurs, qui ont investi 145 euros sur les 17 000 euros demandés. Un commentaire critique vertement l'aspect lucratif de l'entreprise. Une preuve qu'on n'"ubérise" pas si facilement la sécurité, aussi séduisante l'idée soit-elle sur le papier.

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Commentaires
a écrit le 13/01/2016 à 8:48 :
L'uberisation de note securité a plus d'avenir que le renforcement des dispositifs liberticides... Aussi efficaces que la,ligne maginot en son temps.

C'est bien évidemment techniquement déjà au point pour la sécurité des déplacements.
Je confie à waze mes données de géolocalisation... Je serai prêts à migrer vers une gestion dynamique des limitations de vitesse par exemple, avec une approche qualitative de ma conduite sur un trajet, en fonction de plein de paramètres... Je suis très clairement en danger d'endormissement sur une voie rapide A 110km/h seul et par beau temps... Autant qu'en danger de collision sur la même route, à la même vitesse légale, en cas de circulation dense...

Je pourrais signaler des comportements routiers dangereux : dépassement, distance de securité, comportement erratique... Et le signaler aux voisins...
Dans un bus,train' Metro, rue, je pourrais signaler une presence inquiétante., une agression... Et les autres passagers sauraient qu'ils ne sont pas seuls dans cette démarche collaborative de securité.

Abus : non, les alertes sont authentifiées bien sûr.
Le pb : je fais plus confiance à Google qu'à l'administration et l'état français... C'est assez hallucinant !
La condition : que les données nominatives restent entières propriétés de l'individu
a écrit le 28/12/2015 à 19:53 :
Un acte n'est terroriste que médiatisé, les conséquences en sont médiatisé et deviennent des "actes" de terrorismes!
a écrit le 22/12/2015 à 5:59 :
Ouf...le terrorisme arrive pour justifier l'autorité abusive de l'état et le contrôle des masses.
Le grand effondrement économique, voulu ?, a bien commencé, malgré la soupe au lait que nous servent les médias. Ils savent que le couvercle de la cocotte va sauter.
Derrière l'arsenal de lois intrusives et répressives, nos élus cherchent surtout protéger le magot des banquiers et la main qui les nourrit.
Et dire qu'ils font le forcing pour éradiquer les frontières, interdire l'argent liquide, faire entrer la Turquie dans l'Europe et légaliser les millions de migrants, terroristes compris !
Vive le pacte républicain...sous la féodalité restaurée !
a écrit le 21/12/2015 à 15:53 :
" la prévention de la radicalisation" Clair qu'ici, en Bretagne, tu es mal vu si tu ne vas pas à la messe...
Réponse de le 21/12/2015 à 17:17 :
En Bretagne, vous pouvez aller communier au choix à l'église, au temple ou à la mosquée... Il paraît que celle de Rennes justement est renommée... ;) Bon, c'est juste pour plaisanter... Ça fait longtemps que chez nous dans notre Poitou plus grand monde ne va à confesse... Les citoyens vont au secours de l'église (voir vice-versa) et sont maintenant appelés aussi au secours de l'Etat ! On devient des citoyens-providence... Quelle ironie !

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