Isabelle Kocher : "L'oeil n'est pas encore assez habitué à voir des femmes patrons"

Par Giulietta Gamberini  |   |  868  mots
Isabelle Kocher, PDG d'Engie (Crédits : GDF-Suez)
[Women's Forum] Promouvoir le leadership féminin suppose de combattre des stéréotypes bien ancrés, estime la PDG d'Engie, classée 3e « businesswomen » la plus puissante du monde (hors États-Unis) par « Fortune ».

LA TRIBUNE - Souvent défini comme « le Davos des femmes », le Women's Forum met l'accent sur l'engagement pour un monde meilleur cette année. Quelle est à votre sens la valeur ajoutée d'un tel événement en 2017 ?

ISABELLE KOCHER - Après la COP21, qui a marqué un vrai tournant et traduit en volonté politique une prise de conscience sociétale à l'oeuvre depuis des années, la priorité est maintenant d'embarquer le monde du business. Pour mettre en oeuvre l'Accord de Paris, il faut en effet que les opérateurs industriels alignent leurs actions avec ses objectifs, et que le monde de l'investissement réoriente ses moyens pour soutenir les entreprises qui s'engagent pour un monde meilleur. Avec le soutien de ses investisseurs, Engie a pour sa part déjà fait des choix forts dans ce sens, en revoyant sa stratégie pour soutenir la transition énergétique. Nous sommes justement en train d'arriver au bout du processus de cession des 15 milliards d'euros de nos actifs qui ne sont plus compatibles avec l'énergie du futur, laquelle sera décarbonée, digitalisée, décentralisée et accessible à tous. Mais pour que le monde du business s'engage plus globalement dans ce mouvement, cela fait sens de réunir ses acteurs, de faire connaître les premières expériences qui marchent et de contribuer à ce qu'elles se généralisent.

Lors du CEO Champions, vous aurez l'occasion d'échanger avec d'autres PDG en matière de politiques de diversité. Pourquoi un tel exercice vous semble-t-il utile ?

La diversité joue un rôle fondamental dans cette transition. Il est en effet capital que les entreprises ressemblent dans leur composition à la société : qu'elles comptent donc la même part de femmes et qu'elles représentent toutes les sensibilités et les cultures, bien plus largement qu'aujourd'hui. C'est aussi un enjeu de performance. Dans un monde aux nombreuses turbulences, la capacité à faire des choix justes et rapides est critique. Or un cocktail riche de profils permet plus facilement de comprendre notre environnement et réduit donc le risque de se tromper. À l'intérieur d'Engie, je me bats pour que nous soyons un reflet de la société que nous voulons servir. On n'y est pas encore, mais cela progresse.

Quelles actions positives de votre entreprise avez-vous justement envie de partager avec vos homologues ?

À Engie, nous tentons notamment de faire tomber deux barrières. La première est celle du regard : l'oeil n'est pas encore assez habitué à voir des femmes patrons. La sempiternelle question qui revient lors de la nomination d'une responsable à la tête d'une équipe - Est-ce qu'elle va savoir s'imposer ? -, est typiquement la trace de ce biais. Nous faisons donc très attention à ne pas tomber inconsciemment dans ce travers. Dans le cadre de la réorganisation du groupe qui a accompagné notre nouvelle stratégie, nous avons d'ailleurs nommé 30 % de femmes parmi les 350 top managers. Au Comité exécutif, les femmes sont désormais trois sur douze, et elles occupent des postes clés : CEO, CFO [Chief Financial Officer, directeur financier] et directrice de la communication. Dans les entreprises, sortir ainsi de la logique du cas isolé pousse les équipes à percevoir comme naturel ce qui, jusqu'à il y a quelque temps, ne l'était pas. La bonne nouvelle, c'est que le regard change vite : une vraie légitimité est déjà née autour de ces femmes patrons.

La deuxième barrière que nous essayons de briser est celle des limites que les femmes se mettent à elles-mêmes, à cause d'une humilité, certes saine, mais qui va à l'encontre de leur propre envie de progresser. La formation consacrée au « leadership au féminin » proposée au sein de notre université Engie vise notamment à les amener à prendre conscience de leurs ressources et à gagner en confiance. C'est aussi la vocation de notre programme de mentoring, qui compte 160 femmes, ainsi que du réseau WIN (Women in Networking), qui met en relation 2.000 femmes entre elles à l'intérieur du groupe.

Quelles leçons pensez-vous pouvoir tirer de ces échanges avec d'autres CEO ?

Certains pays, notamment les États-Unis mais aussi des États d'Asie, sont plus avancés que la France sur certains aspects de la diversité. Écouter les témoignages positifs de CEO d'autres nationalités et d'horizons très divers va donc aussi être très intéressant. Je salue donc non seulement l'existence de cette session business qu'est le CEO Champions, mais plus largement l'ouverture qui caractérise le Women's Forum cette année.

Pensez-vous que le fait que vous soyez la première femme à la tête d'une entreprise du CAC 40 donne à Engie une longueur d'avance en matière de diversité ?

Bien au-delà de ma personne, ma position revêt sans doute, comme c'est le cas pour d'autres ailleurs, un aspect emblématique. Pour les nombreuses jeunes femmes qui ont envie de jouer leur part dans ce mouvement pour un monde meilleur porté par la collectivité comme de plus en plus par le business, c'est évidemment très encourageant de voir des femmes diriger des entreprises en France et ailleurs. Je suis heureuse d'en faire partie et je pense que c'est de mon devoir de les encourager.