Le développement du crédit, frein à la croissance et moteur des inégalités

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La finance est-elle une bonne base pour la croissance future ?
La finance est-elle une bonne base pour la croissance future ? (Crédits : © Lucas Jackson / Reuters)
L'OCDE souligne dans une note que le développement du crédit finit par réduire la croissance à long terme. L'essor de la finance est, du reste, un facteur fort d'inégalités sociales.

Depuis plus de quarante ans, la croissance occidentale va souvent de pair avec une croissance du crédit et de la finance. L'âge d'or de cette logique a été le début des années 2000, mais le coup d'arrêt de 2007-2008. Depuis, les économistes et les politiques ont une attitude parfois assez peu clairvoyante sur les liens entre croissance et finance : à court terme, on tente de réamorcer la croissance par une reprise du crédit en se montrant prudent sur la régulation ou en inondant le système financier de liquidités, tandis qu'à plus long terme, on insiste sur la nécessité de trouver d'autres ressorts à la croissance et de mieux réguler les banques et le crédit.

L'effet négatif du crédit sur la croissance

Une étude publiée ce mardi 29 mars par l'OCDE examine les liens entre la croissance du crédit et les objectifs de croissance « durable » affichés par l'ONU, particulièrement la lutte contre les inégalités. Si les deux auteurs, Boris Cournede et Oliver Denk, soulignent que, dans les pays peu développés, le crédit peu avoir un effet très positif, il n'en va pas de même pour les pays plus développés. Sur les 50 dernières années, ils sont ainsi parvenus à la conclusion assez étonnante qu'une croissance de 10 % du PIB du crédit aux agents privés par les institutions financières conduisait en moyenne à un recul de 0,3 point de la croissance à long terme. Le crédit aux ménages aurait l'effet le plus négatif en ôtant pas moins de 0,7 point à la croissance à long terme pour une croissance de 10 % du PIB. « Aux niveaux atteints aujourd'hui par les pays de l'OCDE, une nouvelle accumulation du crédit est susceptible de réduire encore la croissance potentielle à long terme », concluent les auteurs.

Trop de crédits

Les auteurs soulignent que ce lien négatif s'explique par trois facteurs principaux. La dérégulation financière d'abord qui, si elle a pu profiter initialement à l'économie réelle, est, selon les auteurs « allée trop loin et a donné lieu à trop de crédits. » La nature des crédits ensuite. Le développement des crédits aux ménages pèse, on l'a vu, davantage sur la croissance et ce sont souvent ces crédits, via les emprunts à la consommation ou les emprunts immobiliers qui se sont développés, créant des corrections parfois violentes, comme on a pu le constater en Espagne, en Grèce ou en Irlande.

Le « too big to fail », handicap pour la croissance

Enfin, les deux auteurs soulignent un fait souvent sous-estimé : la règle du « trop grand pour tomber » (« Too big to fail »), qui revient en réalité à accorder une garantie implicite de l'Etat aux créanciers des banques, est un moyen supplémentaire de réduire la croissance à long terme. Les terribles corrections des pays d'Europe périphériques suite aux « sauvetages » bancaires l'ont empiriquement prouvé. Les auteurs constatent que l'effet négatif de la croissance du crédit sur la croissance à long terme est plus faible lorsque les créanciers ont supporté le coût d'une faillite bancaire. En bref, le développement de la finance profite de moins en moins aux économies et pèse négativement de plus en plus sur elles.

La finance, creuset des inégalités

L'étude de l'OCDE met également en avant le lien fort qui existe entre l'industrie financière et le creusement des inégalités. D'abord, par la forte proportion de salaires élevés dans l'industrie financière. Selon les auteurs, cette effet de distorsion est encore aggravé par la tendance à la croissance de ces salaires qui ne sont pas couvert par une hausse proportionnelle de la productivité, donc qui semble injustifiée et qui est de nature à creuser encore les inégalités. Le caractère naturellement inégal des richesses créées par les marchés financiers est également mis en avant.

L'inégalité de la distribution de crédits

Enfin, les auteurs soulignent les inégalités issues de la distribution de crédits. « Les banques concentrent leurs prêts sur les emprunteurs à fort revenus », souvent pour des questions de risques, relèvent les auteurs qui remarquent, par exemple, que « le crédit est deux fois plus inégalement répartis que les revenus des ménages dans la zone euro. » Du coup, les plus riches peuvent saisir davantage d'opportunités. Les crédits sont donc susceptibles « d'amplifier les inégalités de revenus, de consommation et d'opportunités. »

Des solutions ?

L'étude met en avant une série de solutions pour réduire ces effets négatifs. Les auteurs proposent de favoriser l'autofinancement par des incitations fiscales, de renforcer les ratios de capitalisation pour les banques ou d'encourager l'actionnariat le plus large possible. « D'autres réformes », ajoutent-ils, « sont nécessaires pour réduire les subventions implicites et explicites des institutions trop grandes pour tomber. » Parmi ces dernières, l'OCDE promeut des méthodes jugées radicales par beaucoup : séparation bancaire, scission des trop grandes banques et « plans de résolution crédibles. » Les auteurs préviennent qu'à court terme, ces mesures pourraient limiter la croissance, mais les effets à long terme seraient donc bénéfiques.

Une pierre dans le jardin de la BCE

Ce texte de l'OCDE est intéressant dans la mesure où il remet en cause plusieurs éléments sur lesquels la zone euro, notamment, tente de sortir d'une crise initialement causée par un excès de crédit accordés par les géants de la finance. La stratégie de la BCE de chercher à tout prix à relancer le crédit bancaire par les milliards d'euros de l'assouplissement quantitatif semble ainsi une lourde erreur sur le long terme. Les autorités monétaires et politiques feraient donc fausse route, principalement en raison d'un réflexe de dépendance vis-à-vis de la finance.

Un réflexe fâcheux

Ce réflexe - provoqué en partie seulement par les traités européens - empêche de développer des moyens alternatifs de relancer l'économie, notamment par l'utilisation massive des fonds de la BCE au profit des Etats ou de la BEI. La mise en place d'un "fléchage" vers des dépenses "utiles" de l'argent créé par la BCE pourrait aussi être une solution. Si l'on en croit l'OCDE, la croissance qui pourrait être issue de la politique actuelle devrait être structurellement plus faible.

Reposer la question de la séparation bancaire

Deuxième leçon : il semble que, contrairement à ce que prétend le secteur bancaire, le besoin de régulation reste d'actualité. La question notamment de la séparation bancaire afin de casser le « too big to fail » mériterait d'être à nouveau posée. Elle a été largement écartée par les Etats, notamment par le gouvernement français en 2012. Or, aucun plan de résolution crédible ne peut prendre place sans cette contrainte. Celui de l'union bancaire demeure essentiellement soumis à ce doute. Du coup, il n'est pas certain que la garantie implicite des Etats envers les géants bancaires soit levée. Dès lors, les effets négatifs du crédit moderne n'ont pas de raison de ne pas se reproduire à l'avenir.

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Commentaires
a écrit le 30/03/2016 à 15:43 :
contresens...
remplacer " hé bien il faut inventer un système qui donne envie d'arreter de faire de l'économique pour se porter sur ce nouveau paradigme "
par
" hé bien il faut inventer un système qui donne envie d'arreter de faire de la finance pour se porter sur ce nouveau paradigme"
a écrit le 30/03/2016 à 15:40 :
Très bon article en terme de questionnement. Si enfin l'ocde se rend compte que la finance ne se met plus qu'au service de la finance... voir détruit l'économie. Cf chomage... On a le début d'une piste. Mais ce que l'article ne dit pas... c'est comment déconstruire la valeur créée par la finance pour la remplacer par un autre système qui créera plus de valeur que la finance. Grosso modo, vu que la finance raporte plus vite et plus facilement que l'économique, les groupes du CAC40 sont pour certains des conglomérats financiers qui ne font plus que de la finance. Si on veut survivre à ce paradigme destructeur de la finance... qui n'a rien créé de vertueux... voir carrément détruit l'emploi européen... hé bien il faut inventer un système qui donne envie d'arreter de faire de l'économique pour se porter sur ce nouveau paradigme à découvrir et plus vertueux. Petite idée pour les gens du CAC40... il serait peut etre temps de vous sentir solidaire des emplois que vous détruisez et que vous compreniez que vous créez plus que du bénéfice, vous créez des retombées de PIB. Enfin... est ce au chef d'entreprise ou au politique de le faire valoir? Tel est la question...
a écrit le 30/03/2016 à 10:29 :
Qui se soucie du long terme ?
a écrit le 29/03/2016 à 23:46 :
Faudrait savoir....

Dans sa derniere livraison, Romaric pestait contre les banques qui n'utilisent pas les facilites de la BCE pour accroitre les credits a l'economie.

Et voici maintenant qu'il considere le developpement du credit comme un frein a la croissance...

Comprenne qui pourra
a écrit le 29/03/2016 à 23:31 :
gnons et quignons
On trouve dans la grande presse en ligne que nous aurions un PIB est-ce un Pet Inflationniste Bonifié, Pet pour polyéthylène téréphtalate pour ce qui tourne au vinaigre ou bien pour les relances ou un prêt sur l’instant bonifiable dans le futur ? Tout le monde n’a pas la vision d’un banquier central avec la main en visière. En Europe sommes-nous dislexiques économiques ou bien fait-on dans l’archipel chiffon avec une croissance faible et une bourse ? Si les français se parlent, comment se porte la lombalgie fiscale et aura-t-on une resucée d’impôts en termes de ponction des forces vives pour le déficit ? Publie-t-on des chiffres et sont-ils certifiés ? On parle d’une relance ordonnances, est-ce pour un retour en ambulance alors qu’on aurait un Etat brancardier. Pour la croissance, pourquoi ne pas faire une tapisserie de Bayeux faite main qui serait très cher ? On trouve dans la presse, on ne comprend pas bien que la dette serait en 2007 de 1211,6 à la virgule près, et en 2014 la somme de 2040,3 une différence si la soustraction est acquise de 800 milliards aux pertes près, comme dans les surfaces, le client paiera. Par ailleurs, chez Eurostat est-ce une faute de frappe pour dire Eurostalgie à défaut d’Estalgie pour la publication des chiffres avant 1990, était-ce parce qu’il n’y avait pas assez de fonctionnaires, non ? Pour le PIB il y aurait une FBCF, ne devrait-on demander à la DGRCCCPRF la signification du jargon d’entreprise qui pourrait faire l’objet d’un master pour les diplômés français tout comme les normes agricoles et on pourrait avoir des emplois pour les chômeurs avec le bonsoir à 15h55. La croissance 70-00 publiée en % sur Eurostat, France sur Europe 18 en moyenne à 80,5% contre entre 00-07 54,6%, avons-nous une déperdition de croissance ou un pot en ciel, fait-on dans la lévitation économique ou la cabalistique à défaut de balistique ? Par ailleurs, suivent 6 phrases de blabla à la française sur la croissance, on publie que le PIB par habitant en 2014 est inférieur à celui de 2007… fait-on 800 milliards de dettes pour pas d’augmentation alors qu’avant ça augmentait, devrons-nous poser la question à mr le voisin ou bien à l’inspecteur gadget ?
a écrit le 29/03/2016 à 21:02 :
ce serait un bon point pour la France d'avoir limité la dette des ménages et d'avoir fait de l'investissement avec sa dette publique.
a écrit le 29/03/2016 à 18:20 :
Le développement du crédit serait un frein sur la croissance, n’est-ce pas très drôle, on pourrait inventer on fait des fusées et pourtant y a des pauvres. Ou bien la bourse fonctionne moins bien pour une question de météo. Selon ce qu’on publie à l’OCDE en termes de PIB par habitant une croissance française, en tenant compte des tournants de 2000 et 2008, que constatons-nous ? Le rapport de la croissance France sur OCDE de 93-00 donne 89,0%, puis pour 00-07 on obtient 64,5% enfin sans les deux années 08 et 09, puisque nous sommes sortis de crise entre 10-14 on trouve 31%. N’avons-nous pas une forme de déclin ou joue-t-on à il était une fois la révolution, dynamite-t-on ou bien dynamise-t-on la croissance ? L’Euroscepticisme gagnerait des points…
a écrit le 29/03/2016 à 18:08 :
Toujours plus de crédit pour soutenir l"économie réelle, c'est comme de la rhumatologie à base de toujours plus de cortisone ...

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