Quand la philanthropie adopte les méthodes des hedge funds

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Au Togo, des bénévoles de la Croix Rouge montrent comment installer une moustiquaire, l'un des moyens considérés par Give Well comme les plus efficaces pour lutter contre la malaria.
Au Togo, des bénévoles de la Croix Rouge montrent comment installer une moustiquaire, l'un des moyens considérés par Give Well comme les plus efficaces pour lutter contre la malaria. (Crédits : Reuters)
Deux anciens associés d'un hedge fund ont créé Give Well, une association américaine qui évalue l'efficacité des dons selon une logique de rentabilité, et établit un classement des associations les plus performantes en terme d'altruisme. Explications.

Nombreux sont ceux qui ont souhaité venir en aide aux Népalais après le séisme qui a causé la mort de plus de 8.000 personnes, le 25 avril dernier. Mais comment aider ? À quelle association donner ? Et si l'argent n'était pas utilisé pour sauver des vies ou reconstruire le pays, mais englouti dans des dépenses administratives ? Plusieurs organismes tentent de répondre à cette question en classant les associations caritatives dignes de confiance. Leur méthode consiste à auditer leurs comptes ou estimer le pourcentage de la somme donnée qui est effectivement utilisée à des fins humanitaires.

Mais pour l'association américaine Give Well, c'est insuffisant. Certes, les dons envoyés aux associations ainsi identifiées servent à aider les plus démunis. Cependant, leur utilisation n'est pas forcément optimale. Elle ne permet pas toujours, selon le titre de l'ouvrage du philosophe Peter Singer¹, qui a inspiré l'approche utilitariste de Give Well, de réaliser "le plus grand bien possible". C'est pourquoi cette dernière a décidé d'adopter une méthode différente pour évaluer l'impact des dons : celle de l'altruisme efficace.

Maximiser l'impact d'un don

Ce concept, développé notamment par Peter Singer, préconise un acte raisonné : il ne s'agit pas seulement d'aider avec le coeur, sous le coup de l'émotion, pour une cause déjà largement financée, mais de donner à l'association qui assure la "rentabilité" du don la plus élevée. Autrement dit, le rapport "coût/efficacité" de leurs actions doit être le meilleur possible.

Les analystes de Give Well ont donc un seul impératif en tête : chaque dollar donné doit permettre de sauver un maximum de vies. Et c'est sous ce prisme que sont examinés les programmes d'aide des associations humanitaires - bien que cela puisse paraître paradoxal à première vue.

Un parti pris critiquable ?

En effet, l'altruisme efficace conduit Peter Singer à recommander de donner à une association luttant contre la cécité grâce à un traitement d'une valeur de 20 à 50 dollars plutôt que d'aider à la formation d'un chien d'aveugle, ce qui coûte 40.000 dollars. Car, avec la même somme, entre 400 et 2.000 personnes peuvent être épargnées de la cécité, quand un chien d'aveugle peut être offert à un seul aveugle.

La philosophie entrepreneuriale de Give Well est sans équivoque : "aider les donateurs à décider où donner". Si ces derniers souhaitent que leur don sauve le plus grand nombre de vies possible, alors il est préférable de se tourner vers une association de lutte contre la cécité dans les pays en développement. Ou encore mieux, il faudrait donner à la fondation de lutte contre la malaria (AMF), considérée par Give Well comme la plus efficace parmi près de 1.000 associations internationales passées au crible.

Des analyses longues et minutieuses

Les moustiquaires imbibées de répulsif distribuées par l'AMF ne coûtent en effet que cinq euros et protègent des piqûres d'insectes porteurs de la malaria et d'autres maladies. Une opération simple et bon marché, mais pour laquelle vérifier l'efficacité a nécessité de minutieuses analyses de la part de Give Well.

Calculer l'impact d'un don passe effectivement par l'étude détaillée des actions humanitaires. Give Well élabore en premier lieu des programmes prioritaires qui définissent les actions ayant le plus d'impact. Celles-ci doivent permettre de lutter, à moindres frais et avec le plus de résultat possible, contre l'extrême pauvreté. "C'est pourquoi nous recommandons le plus souvent des associations actives dans le domaine de la santé", explique Sean Conley, analyste chez Give Well. Pour autant, l'une des quatre associations les plus efficaces organise simplement des... transferts d'argent. Les analystes doivent ensuite s'assurer que la mesure adoptée porte ses fruits, en vérifiant que les améliorations observées ne sont pas imputables à d'autres variables.

De la finance à la philanthropie

Au total, il faut compter au minimum quatre à six mois pour que Give Well évalue l'éligibilité de l'association à un dispositif d'étude d'impact encore plus poussé. Et c'est seulement après avoir passé cette dernière étape que l'association pourra se qualifier parmi les très rares "Top Charities". Mais le jeu en vaut la chandelle. En 2014, 27,8 millions de dollars (soit 24,9 millions d'euros) ont été donnés aux huit premières associations de la liste.

Ce processus, long et minutieux mais profitable, n'est pas sans rappeler les calculs financiers effectués pour évaluer la rentabilité d'un investissement. Est-ce un hasard si les fondateurs de Give Well, Holden Karnofsky et Elie Hassenfeld, ont tous deux fait carrière chez Bridgewater Associates, l'un des plus importants fonds d'investissement au monde ?

¹The most good you can do, Yale University Press, mars 2015

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Commentaires
a écrit le 27/05/2015 à 16:23 :
Une telle logique a son utilité, et nombre de gens voudraient certainement l'appliquer en France pour nettoyer le milieu des associations pompeuses de subventions.
Mais elle évite totalement le principe de la prévention, ou celui des répercussions, comme par exemple, ce qu'a choisi bill gates, améliorer le droit des femmes ->amélioration de l'éducation des femmes, réduction du nombre d'enfant, et amélioration du budget des ménages si dirigé par une femme-> réduction de la mortalité, amélioration économique globale, moindre propagation des maladies infectieuses.
Il faut de tout pour faire un monde.
a écrit le 27/05/2015 à 16:05 :
Travaillant dans l'humanitaire, je trouve l'approche proposée, et telle que présentée, simpliste. En effet, elle ne prend en compte que l'impact potentiel à court terme, négligeant les transformations plus profondes de la société pour que l'impact soit durable et réel. Ex. si je finance le don de moustiquaires bon marché importés d'Asie sur le marché africain :
1) rien ne garantit qu'ils soient correctement utilisés, si les gens croient que le paludisme est causé par les mauvais esprits ou ne comprennent pas le mode d'emploi parce qu'il est dans une langue qu'ils ne maîtrisent pas
2) les gens peuvent s'habituer à ce que les moustiquaires soient gratuits et ne pas chercher à se procurer des ressources pour pouvoir s'en acheter
3) les commerçants ou entrepreneurs locaux qui voudraient vendre ou produire des moustiquaires seront face à une concurrence qui ruinera leurs efforts : impossible de vendre un produit que les gens peuvent avoir gratuitement.
4) Le jour où l'association qui distribue des moustiquaires ne le fait plus, personne ne pourra plus se procurer de moustiquaires et le paludisme reprendra de plus belle.
Plutôt que de distribuer des moustiquaires gratuitement, il faut éduquer les gens dans une langue qu'ils comprennent aux causes réelles du paludisme et les aider, si nécessaire à mettre en place un bon réseau de fabrication et de distribution de moustiquaires ainsi que si besoin, les aider à trouver des sources de revenus pour pouvoir s'acheter des moustiquaires...
C'est plus long et difficile que de faire des distributions massives de moustiquaires achetés en Asie, mais sur la durée, c'est bien plus efficace...
Par ailleurs, il ne faut pas opposer la prévention, la réponse à l'urgence, la remédiation, car toutes sont importantes : c'est bien d'éviter que je devienne aveugle, mais si je suis aveugle, c'est bien de me conduire par la main, encore mieux de me donner les moyens d'être autonome et parfait, si on peut m'opérer et me redonner la vue.
Permettre à un aveugle d'être autonome et de gagner sa vie, c'est ôter un fardeau économique à une famille, ce qui pourra permettre à la famille de financer les traitements qui éviteront à d'autres de perdre la vue ou de scolariser des enfants qui apprendront, entre autre, les causes de la cécité et comment l'éviter.
a écrit le 27/05/2015 à 14:15 :
C'est une trés bonne idéee je trouve, il y a plein d'association bidon qui ne font que s'engraisser sur le dos de certaine bonne attention.
Dans le cas des chiens aveugles VS moustiquaire, l'important n'est pas le nombre de malades soigné mais le ratio cout de "fonctionnement/bénefice pour les personnes". On pourra vraiment voir si notre don est utile!! d'ailleurs cela devrait s'appliquer à notre cher administration aussi !!!!

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