Elections en Irlande : qui a peur du Sinn Féin ?

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Gerry Adams, le leader du Sinn Féin, sera le trouble-fête des élections irlandaises
Gerry Adams, le leader du Sinn Féin, sera le trouble-fête des élections irlandaises (Crédits : Reuters)
La campagne pour les élections irlandaises du 26 février a beaucoup tourné autour de l'étoile montante de la politique locale, le Sinn Féin. Mais le parti de la gauche nationaliste est diabolisé par ses adversaires. Non sans succès.

Un spectre plane sur les élections irlandaises du 26 février : celui du Sinn Féin. Le parti de gauche nationaliste est clairement dans tous les esprits. Tous les sondages le prédisent : il devrait, cette année, obtenir le plus haut score de son histoire. Les deux dernières enquêtes, publiées le samedi 20 février, lui attribuent 15 % et 16 % des intentions de vote. En 2011, le parti dirigé par Gerry Adams avait obtenu 9,9 % des voix, ce qui était déjà un record après 6,5 % en 2007. En neuf ans, il pourrait presque avoir triplé ses voix.

Un trouble-fête politique

Certes, le parti est en net recul ces derniers jours. Voici une semaine, le sondage RedC lui attribuait 20 % des intentions de vote, contre 16 % ces derniers jours. Mais le parti a encore été capable de mobiliser samedi 20 février 80.000 manifestants dans les rues de Dublin contre la politique du gouvernement et le paiement de l'eau courante instauré en 2014. Et son arrivée dans le jeu électoral, qui reste à se traduire en sièges, ce qui, dans le cadre du système électoral irlandais, n'est pas acquis, change l'habituel alternance entre les deux partis de centre-droit qui dominent la scène politique irlandaise depuis l'indépendance : le Fine Gael du premier ministre Enda Kenny et le Fianna Fáil, au pouvoir jusqu'en 2011.

L'introduction de la lutte de classes en Irlande ?

La poussée du Sinn Féin dérange donc. Dans un pays gouverné depuis toujours au centre, le programme de gauche de ce parti bouleverse les habitudes. « Ce qui inquiète les partis traditionnels, c'est que le Sinn Féin a réussi à capter l'électorat ouvrier et populaire au détriment des partis centristes, ce qui introduit une logique de classe dans la politique irlandaise », explique Aidan Regan, professeur à l'University College of Dublin. Historiquement, les deux grands partis, particulièrement le Fianna Fáil, parvenaient à intégrer les intérêts de toutes les classes, ce qui leur permettait une certaine élasticité idéologique. Avec l'émergence du Sinn Féin, ils sont contraints à tenir un discours plus à droite et s'aliène ainsi une partie des ouvriers. Le parti de Gerry Adams remet donc en cause les bases mêmes du système politique irlandais. Et il sait en profiter. Le leader du Sinn Féin a moqué lors du débat du 15 février les "trois amigos" du système politique traditionnel.

D'où viennent les électeurs potentiels du Sinn Féin ?

Le Sinn Féin profite largement de l'effondrement annoncé du Labour. Les Travaillistes ont certes toujours été un parti très réformiste et centriste, réalisant des scores faibles, proches de 10 %. Mais ils avaient fait en 2011 une percée parmi les victimes de l'austérité et les déçus du Fianna Fáil pour atteindre 19,4% des voix, leur deuxième plus haut score historique. Leur alliance avec Fine Gael - et le sentiment (peut-être pas toujours justifié) chez de nombreux électeurs que le Labour avait trahi son rôle « d'amortisseur » des politiques d'austérité - a conduit les classes populaires à chercher une alternative qu'il a trouvé au Sinn Féin. D'autant que le parti a parfaitement su jouer sur l'exaspération de la population, notamment lors des manifestations contre l'introduction de l'eau courante payante. Le Labour n'est plus donné qu'à 8 ou 9 % d'intentions de vote, son niveau "normal" d'avant la crise.

Un parti nationaliste

Mais le Sinn Féin n'est pas un parti de gauche radicale comme les autres. Son fondement est le nationalisme et le républicanisme irlandais. Son nom, qui signifie « Nous-mêmes », est celui du parti qui a conduit l'Irlande à l'indépendance. Cet élément n'est pas anodin, mais central. En 1970, alors que s'aggravaient les troubles d'Irlande du Nord, le Sinn Féin s'est scindé en deux mouvements. Le premier a donné la priorité au socialisme sur le nationalisme et il est devenu le Parti des travailleurs (Workers' Party), actuellement membre de l'Alliance contre l'Austérité (donné à 3 ou 4 % des intentions de vote). Le deuxième mouvement, appelé un temps « Sinn Féin provisoire », a conservé sa priorité au nationalisme, il est devenu l'élément politique de l'IRA, l'armée républicaine irlandaise. Progressivement, à partir des années 1980, le Sinn Féin s'est lancé dans la vie politique, s'est présenté aux élections et a siégé aux parlements de Dublin et de Belfast (mais pas à Westminster). L'abandon par l'IRA de la lutte armée a renforcé sa mutation vers un parti "normal", mais son ADN reste le nationalisme irlandais. Il est encore le seul parti à défendre l'unification de l'Irlande.

Un parti inscrit dans l'histoire de l'Irlande

Le Sinn Féin reste donc avant tout un parti nationaliste irlandais qui promeut la réunification de l'île. C'est aussi sur ce point qu'il a pu émerger, car le parti s'inscrit ainsi dans la tradition irlandaise. Depuis 1916, la politique irlandaise est en effet dominée par la question du nationalisme que les troubles de l'Ulster ont continué à maintenir à l'ordre du jour. La différence entre le Fianna Fáil et le Fine Gael remonte ainsi à la guerre civile de 1922-1923 qui a déchiré les adversaires et les partisans du traité avec le Royaume-Uni qui maintenait l'Irlande dans l'orbite de la couronne. Le Fianna Fáil a ainsi fini par incarner un nationalisme non-violent proche des modérés du nord, tandis que le Fine Gael était plus éloigné de cette position. Logiquement, les anciens électeurs populaires du Fianna Fáil ont trouvé au Sinn Féin une alternative lorsque leur parti a subi les contrecoups de la crise de 2008-2010.

Un parti qui peut jouer sur les deux tableaux

Le Sinn Féin peut donc jouer sur deux tableaux : celui d'un parti neuf, anti-establishment, porteur d'un programme de gauche alliant investissements publics et taxation des plus riches qui est nouveau en Irlande et celui d'un parti fondateur de l'Etat irlandais, s'inscrivant dans ses traditions politiques. Le Sinn Féin, là où il gouverne, c'est-à-dire en Irlande du Nord (où il partage le pouvoir avec le parti unioniste DUP) et dans de nombreux conseils locaux, est assez pragmatique et peu révolutionnaire. Très « Irlandais » en quelque sorte. On comprend donc que le parti de Gerry Adams, qui, l'an dernier, était en tête des sondages, inquiète les politiciens des trois partis traditionnels du pays. D'autant qu'on l'a vu, le Sinn Féin est le facteur qui empêche l'habituel jeu à deux de la politique irlandaise.

Un passé trouble

La campagne de ces trois partis a donc été dirigée vers le Sinn Féin. Et elle a été assez violente. Le but n'est certes pas d'empêcher l'arrivée au pouvoir du Sinn Féin, qui est peu probable, mais de convaincre les électeurs « perdus » de revenir vers les partis traditionnels. Le premier angle d'attaque porte sur le nationalisme du Sinn Féin. Son passé de vitrine politique de l'IRA, dont l'action violente a toujours été fortement rejetée en république d'Irlande, joue clairement contre lui et ses adversaires ne cessent donc de l'utiliser. Lors du débat télévisé entre les sept grands leaders du lundi 15 février, le candidat du Fianna Fáil, Micheal Martin, a clairement accusé Gerry Adams d'avoir été membre de l'IRA. Un secret de Polichinelle que le chef du Sinn Féin est cependant obligé de nier farouchement. Certains vont encore plus loin. Ruairi Quinn, ancien leader du Labour et député sortant, n'hésite pas à affirmer que le Sinn Féin « est l'équivalent irlandais du Front National en France. » Selon lui, le moteur de ce parti est la « haine de l'autre, en l'occurrence ici du Britannique. »

L'épouvantail grec

Le deuxième ligne d'attaque est économique. Dans un pays attaché au libre-échange et où le gouvernement prétend avoir redressé l'économie en réduisant le déficit, le programme de gauche du Sinn Féin trouble. La presse et le gouvernement ne cessent de promettre la ruine et la désolation s'il arrivait au pouvoir.

Un des moyens utilisés est l'analogie avec la Grèce. Pour beaucoup, le Sinn Féin suit la voie de Syriza (qu'il a soutenu au début de 2015) et conduira l'Irlande au même désastre. Le ministre du travail, Richard Bruton, a ainsi promis ce scénario grec si le Sinn Féin est élu. C'est aussi ce que pense le rédacteur en chef de l'Irish Independent Fionnán Sheahan qui considère que le Sinn Féin n'a pas retenu la leçon de l'échec d'Alexis Tsipras en Grèce. Un autre axe d'attaque est la crainte de la taxation des classes moyennes, déjà fortement touchées par les impôts créés ou relevés pendant la crise. L'Irish Independent a d'ailleurs titré son édition vendredi 19 février « Comment Adams veut détruire votre retraite. »

Colère et crainte dans la classe moyenne

Cette double offensive a plutôt bien fonctionné. Le parti a perdu beaucoup de soutiens dans la pénultième semaine de campagne. Vendredi 20 février, à Grafton Street, dans le centre de Dublin, un « patron de PME » a interpelé la vice-présidente du Sinn Féin, Mary Lou McDonald, en l'accusant de vouloir étrangler par les impôts une classe moyenne déjà trop sollicitée. Il est vrai que les réponses peu convaincantes de Gerry Adams sur le passé du parti et ses approximations et hésitations sur l'économie, domaine où il excelle peu, ont facilité la tâche aux adversaires du Sinn Féin.

Un nationalisme très ouvert

Reste qu'il existe de la part des autres partis une claire « diabolisation » du Sinn Féin qui est un parti assez pragmatique, comme l'a montré son action en Ulster où il est plutôt sur une ligne centriste et gouverne avec les unionistes radicaux du DUP. Le parti n'est pas eurosceptique et s'il refuse l'UE dans son fonctionnement actuel, il refuse toute idée de sortie de l'euro et de l'UE. Il fera même campagne en Irlande du Nord contre le « Brexit », officiellement pour ne pas éloigner les deux régions irlandaises. Mais le nationalisme du Sinn Féin est un nationalisme très éloigné d'un « FN à l'Irlandaise » comme l'affirme Ruairi Quinn. Si le Sinn Féin a conservé quelques réflexes de sa période "provisoire", comme l'a montré les pressions sur l'audiovisuel public ou l'expulsion sans ménagement d'une députée du parti, il est un des rares partis irlandais qui milite pour l'intégration des migrants et l'accueil de réfugiés syriens et irakiens. Peut-on en imaginer autant du FN en France ?

Le Sinn Féin plus populiste que les autres partis ?

Sur les questions économiques, le Sinn Féin n'est pas si « populiste » que l'affirment certains. Certes, le financement de son programme est parfois flou, ses personnalités assez peu convaincantes dans l'ensemble et ses projets de taxation supplémentaire des pensions sont assez malheureux. Mais il refuse ainsi l'abolition de la charge sociale universelle (USC), la taxe qui incarne l'austérité en Irlande, ce qui coûterait plus de 4 milliards d'euros pour financer des services publics dont l'Irlande a impérieusement besoin. Or cela lui est reproché par ceux qui condamne son populisme. Une USC que le Fine Gael du Premier ministre entend supprimer grâce à un « espace budgétaire » que le Sinn Féin conteste par la voix de Pearse Doherty, le responsable économique du parti et son étoile montante. Car le personnel du parti n'est pas constitué que d'ignares en économie.

Du reste, en ne souhaitant pas baisser les impôts, le Sinn Féin est plutôt réaliste. Il prend acte de l'échec de la politique de baisses d'impôts menée par le Fianna Fáil avant la crise et refuse un des aspects les plus schizophréniques de l'électorat irlandais : vouloir des impôts bas avec des services publics élevés. Le Sinn Féin fait le choix des seconds sur les premiers, un choix que les autres grands partis refusent de faire clairement. Il défend aussi l'idée d'un partage plus équitable de la croissance, vrai problème récurrent de l'Irlande d'après-crise. Et là encore, l'impôt doit servir de moyen de redistribution dans une société où la croissance profite d'abord aux hauts revenus. « Oui, je pense que ceux qui le peuvent doivent participer davantage aux besoins de la société », a ainsi répondu Mary Lou McDonald à son contradicteur de rue dublinois.

La peur du Sinn Féin, frein à la grande coalition

Le Sinn Féin aura sans doute du mal à s'imposer comme deuxième parti du pays ce vendredi 26 février, mais cette élection n'en sera pas moins un nouveau point haut pour lui. Ce sera aussi une chance. Car si, faute d'autres solutions, Fine Gael et Fianna Fáil doivent se lancer dans une « grande coalition », le Sinn Féin deviendra la force d'opposition principale. La seule alternative pour l'électeur irlandais dans cinq ans. C'est, d'ailleurs, une des raisons pour laquelle Mary Mitchell O'Connor, député du Sud de Dublin pour le Fine Gael affirme rejeter cette « grande coalition. » C'est la seule raison objective qui pourrait empêcher une telle coalition. C'est dire si la crainte du Sinn Féin est immense dans les milieux politiques irlandais.

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Commentaires
a écrit le 01/07/2016 à 18:12 :
Un commentaire parfaitement dirige comme sait le faire la Tribune et consor, une presse de l'ordre economique Alain Monier
a écrit le 22/02/2016 à 20:24 :
Excellent, comme d'habitude.
a écrit le 22/02/2016 à 10:25 :
Un parti nationaliste et populiste qui prospère grâce à la crise et qui capte le vote ouvrier... la version locale du FN, quoi.
Réponse de le 22/02/2016 à 12:24 :
Manifestement vous n'avez pas lu tout l'article. Ou alors vous n'avez pas compris ce qui y est écrit.
Réponse de le 22/02/2016 à 21:09 :
n importe quoi .


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