Espagne : jeu d'échecs pour la formation d'un gouvernement

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Les leaders politiques espagnols, dans une série de photos prises en 2015. De gauche à droite: Mariano Rajoy, actuel Premier ministre de l'Espagne; le leader de l'opposition socialiste Pedro Sanchez (PSOE); Pablo Iglesias, chef du parti Podemos; Albert Rivera, leader du parti Ciudadanos. (Photos de Albert Gea, Paul Hanna, Andrea Comas, Eloy Alonso/Reuters)
Les leaders politiques espagnols, dans une série de photos prises en 2015. De gauche à droite: Mariano Rajoy, actuel Premier ministre de l'Espagne; le leader de l'opposition socialiste Pedro Sanchez (PSOE); Pablo Iglesias, chef du parti Podemos; Albert Rivera, leader du parti Ciudadanos. (Photos de Albert Gea, Paul Hanna, Andrea Comas, Eloy Alonso/Reuters) (Crédits : Reuters)
Mariano Rajoy et son rival socialiste Pedro Sánchez ne veulent pas être les premiers à proposer un gouvernement. Un jeu serré qui révèle une situation plus que jamais bloquée.

Alors que le roi d'Espagne Philippe VI entame ce lundi 25 janvier le deuxième tour de ses consultations politiques en vue de la formation d'un gouvernement, une partie d'échecs serrée s'est engagée entre les deux grands dirigeants politiques espagnols, le président du gouvernement sortant Mariano Rajoy et le secrétaire général du PSOE socialiste, Pedro Sánchez. Au centre de cette partie se place la question de la temporalité. Aucun des deux leaders ne veut se soumettre en premier au verdict du parlement, craignant de se discréditer et de placer l'autre en position de force. Leur tactique est celle du Maréchal de Saxe à Fontenoy, il faut laisser l'adversaire tirer en premier pour remporter, in fine, la bataille.

La priorité de Mariano Rajoy : éviter le sort portugais

Dans la soirée de vendredi 22 janvier, Mariano Rajoy a alors avancé ses pièces. Surprenant tout le monde, il annonce renoncer à présenter sa candidature devant le Congrès. Mais aussitôt, il prévient qu'il reste candidat à la présidence du gouvernement selon une formule qu'il propose depuis le lendemain des élections du 20 décembre : une grande alliance entre son parti, le Parti Populaire (PP), les centristes de Ciudadanos et le PSOE. Le mouvement est bien joué. Mariano Rajoy veut, à tout prix, éviter le sort de son homologue portugais Pedro Passos Coelho qui a été renversé par une alliance du PS et de la gauche radicale. Or, ce dernier a formé un gouvernement qui a été renversé par cette alliance. Sa décision de constituer un gouvernement minoritaire a renforcé les liens entre ses opposants, scellant son sort.

La seule chance de Mariano Rajoy : être un recours

Mariano Rajoy sait qu'il est un obstacle à la « grande coalition » qu'il défend. Il est rejeté par tous les autres partis. Ciudadanos refuse d'entrer dans un gouvernement qu'il conduirait, tout comme le PSOE. Tous les partis rejettent, à longueur d'interview, l'idée d'une coalition avec le « PP de ces quatre dernières années », autrement dit le « PP de Mariano Rajoy. »  Se présenter devant le Congrès serait donc suicidaire pour le chef de gouvernement sortant. Ce serait un échec cuisant qui renforcerait l'alliance de ses opposants et le discréditerait entièrement pour la suite. Mariano Rajoy n'a qu'une seule cartouche et il doit la tirer le plus tard possible, lorsque les autres « combinaisons politiques » auront échoué et qu'il faudra trouver un « ultime recours. » Faute de mieux, les partis pourraient alors se tourner vers Mariano Rajoy. Au pire, ce dernier préfère mener son parti lors de nouvelles élections. Ces dernières devraient, selon les sondages, à la fois renforcer le PP et ne rien régler du blocage institutionnel. Dans ce cas, Mariano Rajoy pourrait considérer que sa légitimité sort renforcée du deuxième scrutin. Il a donc intérêt à jouer la montre.

La main à Pedro Sánchez ?

L'ennui, c'est que Pedro Sánchez n'a pas davantage intérêt que lui à se présenter devant les députés en premier. Lui aussi n'est pas, en effet, un leader incontesté. Au sein du PSOE, sa direction, issue d'une primaire interne, est mal perçue. Les « barons » socialistes veulent avoir leur mot à dire sur le contenu de toute alliance formée par leur secrétaire général. Or, ces derniers attendent Pedro Sánchez au tournant sur la question de l'unité de l'Espagne et du droit à l'autodétermination catalane, défendue par Podemos et les partis indépendantistes et régionalistes dont l'appui est nécessaire à la formation de toute « majorité alternative. » A la manœuvre, il y a la présidente andalouse, Susana Díaz, qui n'a pas caché sa préférence : une alliance PP-Ciudadanos-PSOE pour bloquer le processus indépendantiste catalan. Un pacte auquel le président de Ciudadanos, Albert Rivera s'est rallié ce lundi, ce qui renforce l'hypothèse du "recours" de Mariano Rajoy.

La question du référendum

Si Pedro Sánchez se lance dans la construction d'une majorité avec Podemos et les basques du PNV, nécessaire à sa majorité relative, il risque de devoir céder du terrain sur ce plan. Xavier Domènech, le leader catalan de l'alliance menée par Podemos, a prévenu lundi que si ce parti entrait au gouvernement, il y aurait un référendum sur l'indépendance en Catalogne. Quant au président basque, le Lehendakari Iñigo Urkullu, du PNV, il a indiqué dans une interview à El País que son parti souhaitait un « Etat plurinational qui reconnaîtrait la nation basque. » Or, ces exigences - qui demeurent entières - risquent de provoquer un rejet des barons socialistes et, partant, le désaveu de Pedro Sánchez par son propre parti. Voilà pourquoi ce dernier doit, lui aussi, apparaître comme un recours aux barons, mais aussi à la gauche radicale. Et il pourra poser ses conditions aux uns et aux autres. Si Mariano Rajoy échoue devant le Congrès, les barons socialistes n'auraient alors plus le choix qu'entre de nouvelles élections, où Podemos pourrait sortir renforcé et le PSOE affaibli, et un gouvernement Sánchez.

Pablo Iglesias propose d'avancer

Du coup, la sortie de Pablo Iglesias, le leader de Podemos, vendredi après-midi, après sa rencontre avec le monarque, tombe très mal pour le leader socialiste. Pablo Iglesias avait proposé une alliance formelle entre Podemos et le PSOE sur la base d'un partage des ministères et d'un poste de vice-président du gouvernement pour lui-même. Cette proposition était nécessaire pour Podemos qui, depuis quelques jours, avait répondu positivement à l'idée d'une majorité alternative. Le parti de gauche radicale avait même fait une concession notable : renoncer à sa condition de disposer de quatre groupes parlementaires (dont trois pour les alliances régionales de Podemos). Pablo Iglesias cherchait ainsi à montrer qu'il était prêt à construire réellement une majorité alternative et à prendre Pedro Sánchez au mot sur sa capacité et sa volonté réelle de construire cette majorité.

La priorité de Pedro Sánchez : laisser tirer d'abord Mariano Rajoy

Mais, on l'a compris, cette proposition arrivait trop tôt pour le leader socialiste qui n'a pas caché sa colère. Car l'appel de Pablo Iglesias, en quelque sorte, venait à l'appui de la démarche de Mariano Rajoy. Le président du gouvernement pouvait en effet ainsi se cacher derrière le fait que la gauche était ouvertement en discussion pour se retirer temporairement de la course. Cet appel a donc, sans surprise, mis dans une grande colère Pedro Sánchez. Le porte-parole du PSOE s'est ainsi montré assez violent samedi, parlant d'une tentative de « chantage » de la part de Podemos. Si la discussion de vingt minutes entre les deux leaders a pu légèrement faire baisser le ton, l'appel de Pablo Iglesias a singulièrement refroidi les relations entre les deux partis de gauche. Pedro Sánchez a donc répété qu'il était nécessaire d'attendre et il a martelé que les « usages » voulaient que le leader du parti arrivé en tête tente, le premier, de former un gouvernement. Entre Mariano Rajoy et Pedro Sánchez, chacun tente donc de passer le mistigri de la première investiture à l'autre.

Nouvelles élections ?

En réalité, derrière cette apparence tactique se cache aussi un blocage plus profond. Toutes les combinaisons possibles pour construire une majorité relative au Congrès semblent vouées à l'échec. La question catalane empêche un accord à gauche ; Mariano Rajoy empêche une « grande coalition » ; Ciudadanos refuse toute alliance avec Podemos et le PSOE ne sait pas réellement ce qu'il veut. Or, une fois que le roi aura désigné le formateur d'un gouvernement, le compte à rebours sera lancé : sans majorité avant deux mois, il faudra de nouveau aller devant les urnes.

Bruxelles entre dans le jeu

Une hypothèse qui inquiète Bruxelles : la commission européenne s'est émue du vide politique espagnol. Elle en a profité pour rappeler qu'elle réclamera de "douloureux ajustements budgétaires" au prochain gouvernement, lequel devra "poursuivre les réformes." Autrement dit, Bruxelles donne à mot couvert sa préférence : une majorité qui rejetterait le parti anti-austérité Podemos. Son attitude vis-à-vis du budget portugais préparé par la "majorité alternative" lusitanienne pourrait le confirmer. Un rejet de ce projet serait un signe de plus de son rejet d'une "majorité alternative" en Espagne. En prévision de nouvelles élections, ce pourrait être un argument en faveur de Mariano Rajoy.

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Commentaires
a écrit le 30/01/2016 à 20:29 :
On pourrait demander à Bruxelles et Francfort, quel est le gouvernement qu'il faut en Espagne, car de toute façon, si le gouvernement formé n'est pas d'accord pour continuer la lente mais inéluctable démolition de l'Etat social, et implicitement de la valeur travail, les spécialistes de Bruxelles couperont les robinets du crédit. Tous les états se sont endettés, en monnaie qu'il ne peuvent contrôler, et c'est par là que le projet Europe va couler.
Les histoires d'indépendance de Catalogne ou de la Padanie sont finalement bien dérisoires à coté; et finalement ne sont qu'une des conséquences de cette politique où la cupidité est la seule "idéologie" qui survit.
Mais on garde les formes et on reste poli, bien sur.
a écrit le 27/01/2016 à 1:06 :
Une alliance entre le PP et le PSOE entraînerait immanquablement la "Pasokisation" du deuxième. En effet, après son alliance avec la droite grecque pour imposer la rigueur au peuple grec, l'alliance des débris du PASOK (le parti "socialiste" grec) avec certaines personnaalité de centre-gauche était très heureuse de récolter 6% des suffrages lors des dernières élections législatives de l'automne dernier. Un véritable triomphe, comparé au 3,5% obtenu aux élections qui ont ont eu lieu en janvier 2015 et qui ont porté SYRIZA au pouvoir...
a écrit le 26/01/2016 à 15:05 :
Peut-on expliquer qu’à la radio on entend parler d’une révolution en Europe, est-ce à cause du chômage diplômé publié à 60% ?
Par exemple, peut-on expliquer l'inflation et la croissance de la BCE?
a écrit le 25/01/2016 à 23:08 :
La solution se dessine : éclatement du PSOE sur la question catalane et coalition PP-Podemos-socialistes anti-indépendance catalane. Après tout PP et Podems n'ont besoin du renfort que d'une vingtaine de députés pour constituer une majorité absolue.
Réponse de le 27/01/2016 à 8:04 :
...pas PP- Podemos ....vous voulez dire PP-Ciudadanos-PSOE ...je pense.
Réponse de le 01/02/2016 à 17:02 :
donner l'indépendance a la catalogne serait l'eclatement de l'espagne
a écrit le 25/01/2016 à 20:36 :
A part des pays comme l'Allemagne ou les pays nordiques qui ont des traditions de grande coalition, les scrutins purement proportionnels ne font qu'apporter du chaos. Notre mode de scrutin en France a beau être injuste, il a au moins le mérite d'être efficace.
Réponse de le 25/01/2016 à 23:05 :
Pas sûr qu'avec le tripartisme qui s'est installé en France et sauf hara-kiri de nombreux candidats socialistes comme aux régionales, on puisse encore, même avec le majoritaire à deux tours (sauf si on y supprime la possibilité de triangulaires sur le modèle de la présidentielle), dégager une majorité quelconque.
a écrit le 25/01/2016 à 16:12 :
La population française décrète l’ouverture des Etats-Généraux, ne devrait-on examiner l’Europe c’est l’AXE DU MAL, on nous publie l’Europe barbare, le parlement européen a-t-il réinventé Adolf Hitler anti jeune, anti croissance et pro vieillissement, ne devrait-on indemniser les déportations plus ou moins forcées, ne fait-on pas dans la cruauté au travail, ne devrait-on mettre certaines administration sous surveillance citoyenne, sans avoir de statut spécifique ? On entend parler d’une révolution, est-ce la vraie fausse gestion de l’offre ? On pourrait présenter au Parlement Européen une bique du nom de BLANQUETTE pour bouloter des codes injustes à l’encontre des français ? L’économie des 50 dernières années et des 50 à venir fera l’objet d’une mise en examen et des comptes en indemnités en maltraitance seront ouvertes, n’est-il pas injuste que des salariés précaires soient mis en pré-retraite avant l’heure. Le baby-boom veut-il la peau des jeunes et actifs ?

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