Espagne : Pedro Sánchez tentera d'obtenir son investiture le 2 mars

 |   |  1431  mots
Pedro Sánchez sera-t-il le futur premier ministre espagnol ?
Pedro Sánchez sera-t-il le futur premier ministre espagnol ? (Crédits : JUAN MEDINA)
le leader socialiste essaiera 71 jours après les élections de construire une majorité. La tâche semble encore assez herculéenne.

C'est le 2 mars prochain, 71 jours après les élections aux Cortès, le parlement espagnol, que le premier secrétaire du parti socialiste espagnol (PSOE), Pedro Sánchez, tentera de devenir président du gouvernement. Pour réussir son pari, engagé la semaine passée avec sa nomination comme formateur du gouvernement par le Roi Philippe VI, le leader socialiste, qui peut compter sur 90 députés devra obtenir la majorité absolue des députés du Congrès au premier tour. Mais dès le deuxième tour, une majorité relative suffira. Mais l'arithmétique ne permet guère d'espérer une issue favorable actuellement.

Pas de majorité absolue

L'option de la majorité absolue semble absolument exclue aujourd'hui. Les discussions avec le Parti populaire (PP) de Mariano Rajoy, le président sortant, qui dispose de 123 sièges, ont tourné court. Le PSOE ne veut pas discuter avec le PP tant qu'il aura l'actuel locataire de la Moncloa à sa tête. Restait l'option d'une alliance avec le parti de centre-droit Ciudadanos (C's, 40 sièges) et le parti de gauche Podemos (69 sièges avec son allié valencien Compromís). Un temps envisagé, un « gouvernement de changement »  à trois regroupant PSOE, Ciudadanos et Podemos est désormais impossible : le leader de Ciudadanos, Albert Rivera, refuse toute alliance avec Pablo Iglesias, le leader de Podemos. Et réciproquement. Pedro Sánchez devra donc trouver une option minoritaire.

Vers une alternative à gauche ?

Mais cette même option minoritaire est complexe à mettre en œuvre également. La première possibilité est une alliance avec Podemos sur le fondement d'une « alternative de gauche » au précédent gouvernement, en partie formé sur le modèle portugais. Cette alliance n'aurait aucune difficulté à obtenir l'adhésion des deux députés de la Gauche Unie (IU) et disposerait donc de 161 sièges. Mais elle se confronte à deux difficultés.

Trouver des alliés

D'abord, on l'a vu, la nécessité de disposer de cette majorité relative. Avec 161 voix, cette alliance fait encore moins bien que l'addition des deux partis de droite, le PP et Ciudadanos, qui comptent sur 163 voix. Il faut donc ou obtenir l'abstention de Ciudadanos, ou l'adhésion formelle d'un parti nationaliste (ERC et DiL pour la Catalogne, PNV et EH Bildu au Pays Basque). Ces partis ne veulent pas soutenir de coalition qui refuse l'idée de la reconnaissance de la « plurinationalité » de l'Espagne et donc du droit des nations formant l'Espagne à décider de leur maintien ou non dans le Royaume. C'est précisément ce que rejette absolument Ciudadanos, parti le plus centraliste du parlement qui réclame une recentralisation du pays. Bref, « l'alternative à gauche » va devoir faire un choix sur cette question pour arracher la majorité relative.

La question de la plurinationalité

Or, précisément, c'est cette question de la plurinationalité qui divise cette alternative de gauche. Le leader de Podemos, Pablo Iglesias, a été très actif dans ses propositions depuis la mi-janvier. Ce lundi 15 février, il a formulé à nouveau un vrai projet de programme gouvernemental qu'il a soumis à Pedro Sánchez. Podemos exige la mise en place d'un ministère de la plurinationalité et le lancement d'un processus « durant la première partie de la législature » débouchant sur un référendum d'autodétermination en Catalogne.

Pourquoi Podemos s'attache à la plurinationalité ?

Dans l'esprit de Pablo Iglesias, cette reconnaissance a trois fonctions. D'abord, l'adhésion lors de l'investiture du 2 mars des six élus du PNV basque et l'abstention des Catalans au Congrès. Ensuite, l'assurance que les divisions "régionales" de Podemos resteront dans l'orbite du parti. Enfin, il s'agit de désamorcer le processus de « déconnexion » lancé par l'actuel gouvernement indépendantiste catalan pour, enfin, défaire dans un référendum l'indépendantisme catalan à l'exemple de ce qui s'est produit au Québec et en Ecosse. Implicitement, et même s'il prétend inviter Ciudadanos à l'abstention, Pedro Iglesias fait donc le choix des partis régionalistes pour fonder sa majorité.

L'impossible acceptation du PSOE

Cette stratégie est cependant perdue d'avance. La reconnaissance des « nations » qui forment l'Espagne et du « droit à décider » réclame une réforme constitutionnelle qui est impossible, dans l'état actuel des forces politiques de l'obtenir. De plus, le PSOE, s'il peut défendre une forme de fédéralisme fiscal, ne peut accepter de reconnaître l'optionalité de l'appartenance à l'Espagne. Dans ce cas, Pedro Sánchez serait immédiatement sous le feu des barons du parti, à commencer par la présidente andalouse Susana Díaz qui n'attend qu'un tel faux pas pour se lancer dans la bataille. Les conditions de Podemos sont donc inacceptables pour le « formateur » du gouvernement.

Le mouvement stratégique de Podemos

Dès lors, la proposition de Pablo Iglesias apparaît plutôt comme un mouvement stratégique. Sachant l'accord impossible, il multiplie les propositions concrètes pour renvoyer au PSOE l'échec de la formation d'une alternative à gauche. Car Podemos est désormais en concurrence directe avec le PSOE sur son électorat. En cas de nouvelles élections, il pourra se prévaloir d'avoir « tout essayé » et de représenter la force de gauche « authentique » qui chercher vraiment l'alternative. En cas d'alliance de Pedro Sánchez avec le centre-droit, cette stratégie sera encore plus claire et Pedro Iglesias pourra prétendre diriger le « seul parti de gauche » du pays.

En réalité, le leader de Podemos prépare déjà l'inévitable campagne électorale en cas de blocage du pays. Il est, pour cela, dans une position assez confortable quelle que soit l'issue des discussions : en cas de nouvelles élections, il devrait dépasser, selon les sondages, le PSOE ; en cas d'alliance au centre et à droite, il incarnera l'opposition de gauche contre le PSOE et, enfin, en cas de participation au gouvernement, il aura posé ses conditions, notamment la vice-présidence du gouvernement pour Pablo Iglesias.

Vers une alliance PSOE-Ciudadanos ?

La deuxième possibilité pour Pedro Sánchez est de se tourner vers sa droite et de chercher l'appui de Ciudadanos. Ses premières rencontres avec Albert Rivera se sont fort bien déroulées. Les deux partis semblent avoir de nombreux points de concordance et les discussions entre le PSOE et C's semblent bien plus apaisées que celles entre le PSOE et Podemos. Le problème est que, dans ce cas, la majorité, de 130 sièges, d'une telle coalition est encore plus réduite. La seule possibilité pour cette coalition de remporter la majorité relative serait l'abstention du PP. C'est de cette façon qu'a été élu le président du Congrès des députés, le socialiste Patxi López.

Le dilemme de Mariano Rajoy

La clé, dans ce cas, sera de savoir ce que veut faire Mariano Rajoy. S'abstenir permettrait de prendre acte du refus de tous les autres partis de constituer un pacte avec le PP. Incapable de former une coalition, l'actuel président du gouvernement pourrait se consoler en « tenant » son successeur qui dépendrait du bon vouloir du PP pour réaliser sa majorité. Mariano Rajoy pourrait ainsi s'attribuer les succès du gouvernement et fustiger ses échecs. Il pourrait aussi faire tomber l'exécutif à sa convenance, une fois sa position à nouveau renforcée. Reste à savoir si une telle stratégie sera suivie par le parti qui pourrait y voir une défaite et en tirer les conséquences en rejetant Mariano Rajoy ? Mais si l'actuel président du gouvernement fait échouer Pedro Sánchez et que l'on va vers de nouvelles élections, sa position sera-t-elle plus fort ? Pas si sûr, car, alors, le PP pourra hésiter à se représenter avec un Mariano Rajoy qui semble usé et avec qui personne ne veut discuter. Changer de leader pourrait permettre de créer les conditions d'une majorité. Bref, le dilemme est très complexe aussi pour Mariano Rajoy.

Instabilité assurée

Plus que jamais, la situation semble donc inextricable. Les différends personnels, l'affaire catalane, l'arithmétique jouent tous contre la formation d'un gouvernement stable. Même si Pedro Sánchez parvient à ses fins le 2 mars, son exécutif sera, d'emblée, en sursis, menacé soit par des dissensions internes, soit par une majorité fragile, soit par les deux phénomènes. Les élections du 20 décembre, les premières de l'après-austérité ont bel et bien détruit la stabilité politique sur l'autre versant des Pyrénées. Et il y a fort à parier que de nouvelles élections, inévitables en cas d'échec du leader socialiste, ne règle en rien ce problème.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 15/02/2016 à 21:43 :
Tiens, à propos de Podemos...
http://www.rfi.fr/europe/20160115-espagne-podemos-accuse-financements-iran-pablo-iglesias-droite
a écrit le 15/02/2016 à 17:10 :
D'où l'importance d'un mode de scrutin qui offre une prime majoritaire au parti arrivé en tête (1/3 des sièges au premier parti, le reste réparti à la proportionnelle). S'il est important que toutes les sensibilités soient représentées au dans un Parlement, dégager une majorité est crucial pour la stabilité d'un pays.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :