Espagne : un scénario "à la portugaise" est-il possible ?

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Pedro Sánchez, secrétaire général du PSOE, à gauche, avec Antonio Costa, premier ministre espagnol. Le second est-il une source d'inspiration pour le premier ?
Pedro Sánchez, secrétaire général du PSOE, à gauche, avec Antonio Costa, premier ministre espagnol. Le second est-il une source d'inspiration pour le premier ? (Crédits : Reuters)
Le voyage du secrétaire général du PSOE, Pedro Sánchez, a Lisbonne, a fait naître l'hypothèse d'une alliance de gauche en Espagne, pour, comme au Portugal, détrôner la droite arrivée en tête. Mais ce scénario semble peu probable.

C'est un voyage qui fait couler beaucoup d'encre sur l'autre versant des Pyrénées. Le secrétaire général du parti socialiste espagnol, le PSOE, Pedro Sánchez s'est rendu jeudi 7 janvier à Lisbonne pour rencontre le premier ministre portugais Antonio Costa, lui aussi socialiste. Il n'en a pas fallu davantage pour que la presse espagnole s'enflamme et échafaude des hypothèses, alors que l'Espagne, au lendemain des élections du 20 décembre dernier, reste ingouvernable. Dans ce contexte, Pedro Sánchez chercherait à réaliser le même type d'alliance qu'Antonio Costa en formant une alliance à sa gauche. Il a d'ailleurs ce vendredi proposé une "grande alliance progressiste."

Le scénario portugais

Rappelons qu'Antonio Costa a réussi, fin novembre, un peu moins de deux mois après les législatives du 4 octobre, à imposer un gouvernement socialiste soutenu au parlement par les deux partis de la gauche radicale, le Bloc des gauches et la coalition démocratique unie. Et ainsi à chasser la droite, arrivée en tête le 4 octobre, mais ne disposant pas d'une majorité absolue au parlement. Le premier ministre portugais n'a pas atteint cet objectif sans peine : il a dû dépasser la mauvaise volonté du président de la République conservateur, les accusations de « coup d'Etat » des conservateurs européens, mais aussi les méfiances de la gauche radicale.

Soutien à la démarche de Pedro Sánchez

Pedro Sánchez a-t-il été prendre des leçons à Lisbonne, comme le sous-entendait El País jeudi, pour former un gouvernement « après une défaite électorale » ? Il est sans doute plus probable qu'en s'adossant au modèle lusitanien, le secrétaire général du PSOE ait cherché à reprendre la main au sein de son propre parti. Car, depuis quelques jours, la rumeur s'amplifiait d'une « opération Díaz », menée par la présidente andalouse, Susana Díaz, pour détrôner Pedro Sánchez et appuyer une alliance « unioniste » contre les volontés d'indépendance des catalans, avec le Parti populaire de Mariano Rajoy et le parti centriste Ciudadanos.

En se rendant à Lisbonne, Pedro Sánchez envoie un message en interne à son parti : l'exemple portugais montre qu'il peut parvenir à La Moncloa, le siège de la présidence du gouvernement espagnol, en isolant les conservateurs. Or, ce voyage arrive au bon moment, car l'incapacité des Indépendantistes catalans à s'allier rend l'urgence d'une alliance « unioniste » à Madrid moins vive. En allant rencontrer Antonio Costa, le secrétaire général du PSOE veut ouvrir une nouvelle séquence : celle d'une négociation avec Podemos, le parti de la gauche radicale.

Diviser Podemos

Mieux même, cette alliance pourrait aller dans le sens de Susana Díaz, car on évoque actuellement, dans le cadre des nouvelles élections catalanes du 6 mars prochain, qui semblent inévitables, la possibilité d'une alliance entre En Comú Podem, le rassemblement de gauche autour de Podemos en Catalogne, et la CUP, la formation de gauche radicale indépendantiste catalane. Or, en concluant une alliance avec Podemos à Madrid sur la base du rejet du référendum d'autodétermination catalan, condition toujours posé par le PSOE, les Socialistes empêcheraient une telle alliance et empêcherait l'élargissement du camp sécessionniste catalan. Rien d'étonnant alors à ce que  Susana Díaz ait fait connaître ce vendredi 8 janvier son appui à la recherche par Pedro Sánchez d'une alliance à gauche. Ce dernier aurait ainsi, selon la présidente andalouse, « toute la légitimité pour constituer une légitimité. »

Un « modèle portugais » pour l'Espagne ?

Reste à savoir si cette alliance « à la portugaise » est possible en Espagne. La situation des deux côté de la frontière intraibérique est en effet fort difficile. Au Portugal, la situation était claire : unie, la gauche était majoritaire. Rien de tel au Congrès des députés espagnol. L'alliance des trois partis de la gauche espagnole, PSOE, Podemos et Gauche Unie, ne pourrait compter que sur 161 élus, contre 163 pour une éventuelle alliance entre le PP et Ciudadanos. Cette alliance est loin d'être évidente, mais Ciudadanos a fait savoir qu'il refuserait de soutenir un gouvernement dont ferait partie Podemos, même si ce dernier renonçait à son idée de référendum d'autodétermination en Catalogne. Il y a donc fort à parier que si Pedro Sánchez se présente devant les députés pour le poste de président, il doive faire face à une alliance PP-Ciudadanos, ce qui le contraindra à trouver des voix ailleurs, autrement dit dans le camp des partis régionalistes et autonomistes.

Les conditions de Susana Díaz

Or, ici, l'équation devient impossible pour Pedro Sánchez. Car le soutien de Susana Díaz est soumis à une « ligne rouge » : « la défense de l'unité de l'Espagne, ce qui suppose de renoncer préalablement à l'autodétermination. » Or, ici, la difficulté est double pour le secrétaire général du PSOE. D'abord, il lui faut convaincre Podemos de renoncer à son engagement d'autodétermination. Ce ne sera pas simple. Certes, les élus castillans et andalous de ce parti poussent à accepter cette condition, mais Podemos s'est allié lors des élections du 20 décembre à des formations qui sont favorables à l'autodétermination.

La question de l'unité de Podemos

Ce vendredi, le groupe « En Marea » qui regroupe les nationalistes galiciens et les partis de gauche et de Podemos de cette région (6 élus), a insisté sur le respect « du droit à décider » pour accepter une alliance avec le PSOE. Deux autres groupes pourraient adopter la même position : les Catalans de En Comú Podem (12 sièges) et de Podemos-Compromís en pays valencien (9 élus). En Catalogne notamment, une alliance sur la base du refus de l'autodétermination risque d'être fort mal accepté avant les élections du 6 mars et au moment où l'alliance avec la CUP et l'éventuel engagement de la maire de Barcelone, Ada Colau, donne beaucoup d'espoirs à En Comú Podem, arrivé en tête le 20 décembre dans cette région. Bref, une alliance de gauche sur les bases posées par Susana Díaz risque de ne disposer que de 134 sièges seulement !

Comment convaincre les régionalistes et indépendantistes ?

Si, par des moyens qui demeurent encore indéfinis, Pedro Sánchez, parvenait à faire l'unanimité des élus de Podemos, il faudra bien, comme on l'a vu, aller chercher des sièges dans les partis régionalistes et indépendantistes. Au moins trois. La tâche, là encore, ne sera pas simple dans les contraintes fixées par Susana Díaz. Le PNV basque (6 sièges) est un parti de centre-droit peu enclin à s'allier avec Podemos et les Communistes, tout comme le PNC canarien (un siège). On a vu, du reste, Mariano Rajoy appeler dès ce vendredi à faire « barrage à l'extrême-gauche », ce qui devrait inciter PNV et PNC à rester à l'écart d'un soutien à une alliance de gauche. Restent deux élus indépendantistes basques, avec qui nul ne veut s'allier et 17 élus indépendantistes catalans. Mais comment les 9 élus de la gauche républicaine catalane (ERC) et les 8 élus de la CDC d'Artur pourraient-ils soutenir un gouvernement qui « défendra l'unité de l'Espagne » quand ils feront campagne pour la sécession en Catalogne ?

Un « rêve portugais » peu réaliste

Au final, le « rêve portugais » de Pedro Sánchez semble peu réaliste. Le soutien de Susana Díaz ne doit donc pas faire illusion : elle sait que le pari est sans doute perdu d'avance par la condition même qu'elle y pose. Et de fait, une fois l'échec de Pedro Sánchez consommé, elle pourra développer son plan. Quant à Mariano Rajoy, il demeure en embuscade, défendant une « union nationale » avec son parti, Ciudadanos et le PSOE. Là aussi, les manœuvres de son adversaire socialiste ne jouent pas contre lui. Outre agiter la perspective de « l'extrême-gauche au pouvoir », un échec de Pedro Sánchez lui sera favorable, soit en renforçant la présidente andalouse, soit en rejetant sur le PSOE la faute de l'ingouvernabilité du pays en cas de nouvelles élections. Le nœud gordien espagnol n'est pas encore tranché.

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Commentaires
a écrit le 28/01/2016 à 12:09 :
Attention la situation Espagne devrait alarmer ceux qui connaissent l'histoire de ce pays:
Impossibilité de former un gouvernement
"Risque de voir l'Extrême gauche parvenir au pouvoir
Menace tterroriste
Crise économique etsocialende
Indépendantisme catalan
a écrit le 28/01/2016 à 12:02 :
La situation en Espagne devrait alarmer au moins ceux connaissent l'histoire de ce pays.
Impossibilité de former un gouvernement
"Risque" de voir l'Extrême gauche au pouvoir
Sérieuse menace d'attentat terroriste
Indépendantistes catalans
Crise économique et sociale
Attention les feux sont à l'orange!
a écrit le 10/01/2016 à 0:46 :
C'est Costa premier ministre portugais
qu'il faut mettre dans votre légende de la photo sinon ça n'a aucun sens. Merci de corriger
a écrit le 09/01/2016 à 23:43 :
Sauf que les indépendantistes catalans viennent d'annoncer un accord de gouvernement sans A. Mas.
a écrit le 09/01/2016 à 10:40 :
"Ciudadanos a fait savoir qu'il refuserait de soutenir un gouvernement dont ferait partie Podemos"

Où l'on voit qui tire les ficelles de ciudadanos, merci.
Réponse de le 09/01/2016 à 17:33 :
Non, on ne voit pas. Pourriez-vous être un peu plus explicite ?
Réponse de le 10/01/2016 à 11:03 :
Vous devriez suivre l'information plus attentivement dans ce cas, ciudadanos était soupçonné d’avoir été conçu par les partis conservateurs espagnols enfin d'enrayer la montée de Podemos.

Ben voilà la preuve...

C'est qu'il y en a des histoires de gros sous là dessous, tout ces vieux partis compromis avec les milieux d'affaires ont réellement intérêt à conserver le pouvoir s'ils veulent continuer à s'enrichir, au détriment des gens certes mais ça depuis le temps ils s'en tapent royalement, et leurs amis riches ont également intérêt à ce que se soient leurs serviteurs qui restent au pouvoir.
Réponse de le 10/01/2016 à 15:13 :
Ciudadanaos ayant des options politiques à l'exact opposé de Podemos, on voit mal comment son émergence enrayerait la progression de celui-ci, on voit mal comment un électeur de Ciudadanos pourrait envisager de voter pour Podemos. D'une certaine façon, oui, Ciudadanos gêne Podemos, puisque ce nouveau parti "fixe" une partie des ex-électeurs du PP et du PSOE qui sinon s'abstiendraient, ne se reconnaissaient évidemment pas dans l'extrême-gauche anachronique façon Podemos, qui ne manquerait pas, comme Syriza l'a fait en Grèce d'engager l'Espagne dans une impasse et de foncer vers le mur en klaxonnant pour qu'il s'écarte, et in fine devoir courber l'échine pour éviter l'effondrement pur et simple du pays et son retour au tiers-monde. Démocratiquement parlant, Ciudadanos est clairement un plus si ce parti empêche les aventuriers de Podemos d'accéder au pouvoir grâce à l'abstention.
Réponse de le 10/01/2016 à 15:18 :
@Bernardo Zorro : au fait symétriquement vous êtes -vous demandé qui tire les ficelles de Podemos, qui comme hier en Allemagne Die Linke, rend par son extrêmisme la gauche inéligible et finira bien par condamner le PSOE, toujours comme le SPD en Allemagne, à devenir le supplétif du cendre-droit dans des majorités de coalition ?
Réponse de le 10/01/2016 à 18:23 :
Ciudadanos a fait clairement campagne pour une démarcation complète avec la politique des partis classiques or finalement, après les élections ciudadanos s'accorde sans problème avec la logique de ceux-ci.

Il y a ce qu'on dit et il y a ce qu'on fait, je préfère me fier à ce que les gens font plutôt que ceux qu'ils disent, surtout aux médias.
Réponse de le 10/01/2016 à 22:01 :
@Bernardo Zorro : dans un paysage politique atomisé (et c'est désormais maintenant le cas de l'Espagne avec les deux principales formations qui sont très loin de la majorité parlementaire), la logique centrifuge proportionnelle impose, comme en Belgique, de constituer des coalitions sur la base d'un contrat de législature. Si cette culture du compromis est refusée, en particulier par le PSOE, partenaire obligatoire de coalition, c'est que le pays n'est pas fait pour la proportionnelle ; une manière de sortir de la crise actuelle serait un accord entre C's, PSOE et PP pour passer à un scrutin majoritaire à une tour (à la britannique, le plus brutal de tous) ou à deux tours (à la française) qui impose aux électeurs de trancher et interdit l'éparpillement parlementaire.
Réponse de le 11/01/2016 à 9:18 :
Vous pouvez me dire tout ce que vous voulez, les logiques politiciennes comme vous dites ont très peu d'intérêt pour moi, je pense d'abord au bien de la plupart de la population or un parti politique qui ne fait pas ce qu'il dit n'est pas digne de confiance et du coup s'expose directement aux accusations de compromission qu'on a fait contre lui.

Cuidadanos nous faisait croire qu'ils étaient différents des partis classiques, ce que je trouvais vraiment intéressant, au final il converge vers les mêmes intérêts employant qui plus est les mêmes stratégies. Bref une fois de plus les électeurs se sont fait enfumer.

Je mettais ce parti au même niveau d'intérêt que podemos, dorénavant il est pour moi au même niveau désastreux que les partis classiques. Sachant que Podemos est quand même bien plus solide question respect de ses électeurs mais je suis déjà déçu de nombreuses mesures qu'ils ont prises afin de s'intégrer au schéma électoraliste politicien.

Bref tout ceci ne fait que confirmer mon idée que les partis politiques ne peuvent être que conservateurs et donc complices des sales habitudes et vieilles compromissions habituelles afin de pouvoir exister. Si on ne rentre pas dans le moule de la pensée néolibérale stupide on en est complètement exclu.

Le parti politique est le principe même du conservatisme exacerbé difficile de s'en écarter.
a écrit le 08/01/2016 à 20:10 :
De toutes façons la logique centrifuge du scrutin proportionnel impose dans certaines circonstances des coalitions contre-nature, à l'allemande ou à la belge, qui associent sur la base d'un contrat de législature négocié conservateurs et socio-démocrates. A défaut d'introduire le scrutin majoritaire, il faudra bien que le PSOE et le PP, avec ou sans Ciudadanos, s'y résolvent bon gré mal gré.
a écrit le 08/01/2016 à 20:05 :
Podemos, un parti qui demande pardon pour la Reconquista et la conquête de Grenade par les Espagnols?
Il manquerait plus qu'ils exigent des excuses des Turcs pour la conquête de Constantinople....
Bref, un parti aussi peu sérieux peut-il participer à un gouvernement?
a écrit le 08/01/2016 à 19:28 :
Ces deux pays ont deux cultures très différentes, et ce que la gauche à réussi à obtenir au Portugal il est plus difficile de le faire en Espagne ou mieux "Espagnes". En effet le panorama politique en dans le pays ibérique est très morcelée bien plus qu'au Portugal auquel il n'y a pas de discussion "l'unité du pays". Je parierais sur de nouvelles élections.
Réponse de le 08/01/2016 à 20:02 :
...sans compter que la majorité au Portugal est fragile, suspendue au bon vouloir de l'extrême-gauche et se disloquera très certainement dès qu'il sera bien clair pour tous qu'il est impossible d'y desserrer l'austérité.

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