Espagne : une crise politique qui rappelle un précédent historique

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La stabilité politique est-elle à nouveau possible en Espagne ? L'histoire du pays, rend pessimiste...
La stabilité politique est-elle à nouveau possible en Espagne ? L'histoire du pays, rend pessimiste... (Crédits : © Sergio Perez / Reuters)
La crise actuelle du bipartisme en Espagne n'est pas sans rappeler celle du début du 20e siècle. Un précédent qui met en relief le risque d'une longue instabilité politique.

La démission spectaculaire de Pedro Sánchez, secrétaire général du PSOE, le parti socialiste espagnol, samedi 1er octobre, et le chaos dans lequel le parti s'est enfoncé apparaît comme le nouvel acte d'une tragédie politique espagnole entamée en 2010. Depuis cette date, le système politique issu de l'après-franquisme et de la constitution de 1978, qui s'est structuré à partir de 1982 autour de deux grands partis, le PSOE et le Parti Populaire (PP) conservateur de Mariano Rajoy, a entamé une véritable décomposition.

La fin du bipartisme de 1982

Le soutien combiné aux deux grands partis de ce système était à un niveau record en 2008, à 83,3 %. Il a fortement décroché en 2011, à 73,4 % des voix, mais il demeurait encore dans la moyenne historique, au-dessus des 65,4 % de 1989. Mais le 20 décembre 2015, ce soutien a chuté à un niveau historiquement bas : 50,7 %. La légère remontée à 55,7 %, le 26 juin 2016, laisse le bipartisme à un niveau très bas. Dans cette évolution, le PSOE est le plus touché avec un passage de 43,87 % en 2008 à 22 % en 2015 et 22,7 % en 2016, au plus bas depuis le retour de la démocratie. Mais si le PP va mieux avec 33 % le 26 juin, après 28,8 % en décembre 2015, il reste en deçà de son niveau de 1993, date de son vrai décollage dans l'opinion.

Les deux grands partis ont subi la concurrence de Podemos à gauche, de Ciudadanos au centre et des Nationalistes au Pays Basque et, surtout, en Catalogne. La question est cependant désormais de savoir si cette situation est durable ou simplement conjoncturelle, liée par exemple aux effets de la crise de 2008-2012. Et si elle est durable, quel nouveau système politique peut-il surgir du régime né en 1982 ? La réponse à ces questions est délicate. A court terme, Mariano Rajoy et le PP semblent en position de force, se présentant comme la seule force de stabilité face à un paysage politique fragmenté. Mais est-ce durable ?

Similitudes et différences

Pour réponse à ces interrogations, un épisode historique espagnol, peu connu en France, peut donner quelques pistes par les similitudes qu'il présente avec la situation actuelle : il s'agit du bipartisme issu du régime de la restauration monarchique en 1875, régime qui dura jusqu'en 1923 après une lente décomposition. Certes, en un siècle, l'Espagne a beaucoup changé et il ne saurait être question de plaquer une situation sur une autre : la société s'est laïcisée, l'armée a abandonné tout rôle politique, l'économie s'est renforcé, les pratiques politiques ont changé et les enjeux sont très différents. Mais, si l'histoire ne se répète pas, elle permet souvent de donner des clés de compréhension pour le présent lorsque des similitudes apparaissent. C'est le cas ici.

La naissance de ce régime en 1875 n'est pas sans rappeler les conditions de la transition démocratique de 1978. Certes, il ne s'agissait pas alors de sortir d'une longue dictature, plutôt d'une période de longs troubles. Mais, en 1978, la guerre civile et le chaos républicain était dans tous les esprits. L'idée centrale de 1978 était d'éviter la répétition de ces épisodes tragiques et d'éviter de raviver les divisions au sein de la société. Dans l'un comme dans l'autre cas, la nouvelle constitution devait fournir au pays à la fois la stabilité dans le cadre parlementaire, grâce à un système politique permettant la réconciliation, et le dépassement des divisions passées.

L'instabilité du 19e siècle espagnol

En 1875, l'Espagne sort en effet d'un demi-siècle d'instabilité politique. Depuis 1834, le pays est sorti de l'absolutisme où l'intervention française de 1824 l'avait replongé. Mais les intrigues de cour, les guerres civiles et les coups d'Etat militaires déterminent une vie politique des plus chaotiques. On ne compte pas moins de cinq constitutions entre 1837 et 1869. Les proscriptions et les règlements de compte accompagnent chaque changement de pouvoir. En 1868, la reine Isabelle II est chassée. Cette « glorieuse révolution » ouvre une période révolutionnaire de six ans où le pays se délite progressivement. Après une régence et l'élection d'un roi italien éphémère, la république est proclamée en février 1873. Cinq présidents se succèdent, mais le pays entre dans le chaos et la guerre civile lorsqu'en décembre 1874, un pronunciamiento militaire rappelle le fils d'Isabelle II, Alphonse XII.

Le bipartisme comme garantie de stabilité

Le nouveau souverain est un roi jeune et étranger aux querelles espagnoles. Il cherche à établir un régime stable et s'appuie pour cela sur un historien qui deviendra son Premier ministre pendant onze des vingt-deux prochaines années, Antonio Cánovas de Castillo. Ce dernier fait adopter une constitution en 1876 qui restera en vigueur pendant 57 années, ce qui est aujourd'hui encore un record pour l'Espagne. L'idée de Cánovas est d'obtenir une adhésion la plus large possible à cette constitution. Pour cela, il propose la mise en place d'un bipartisme où alternerait son parti, le parti conservateur, avec son rival, le parti libéral de Práxedes Sagasta. Ce dernier, un ancien révolutionnaire de 1868, accepte un « socle commun » qu'il ne remettra pas en cause en cas d'alternance : la monarchie, l'unité nationale, la primauté de l'Eglise catholique et la sauvegarde de la stabilité sociale. Ce compromis permet de sauvegarder les intérêts des élites tout en permettant un partage alterné du pouvoir aux anciennes factions. Plus besoin alors de recourir à l'armée pour régler les conflits, tandis que l'instabilité parlementaire est largement évitée par la domination des deux grands partis.

Une alternance factice

Chacun alors a accepté cet accord qui lui laissait une chance de revenir au pouvoir. Les anciens partis se sont alors largement regroupés dans les deux partis dominants. De 1875 à 1907, Libéraux et Conservateurs vont donc alterner au pouvoir sans difficulté.  C'est ce que l'on appelle en Espagne le « turnismo ». Même la mort prématurée d'Alphonse XII en 1885 et la régence de sa femme Marie-Christine ne remettent pas en cause le système qui s'ouvre progressivement en acceptant le droit d'association, la liberté de la presse et le suffrage universel. Mais, en réalité, le régime est fondé sur des pratiques moins avouables : le système est verrouillé par les fraudes électorales, par la mainmise de potentats locaux, appelé « caciquisme », et par des pratiques largement autoritaires et corrompues. Globalement, la division entre Libéraux et Conservateurs devient largement artificielle. Les deux partis ne sont que des écuries électorales sans véritables séparation idéologique.

La nature du bipartisme PSOE/PP

En 1978, le nouveau régime est né sur la même volonté de stabilité pour éviter l'instabilité de la seconde république et de réconciliation. Les partis qui ont participé à la rédaction de la constitution ont fait des compromis : la gauche a accepté la monarchie, la droite le parlementarisme. A partir de 1982, le bipartisme s'est réalisé dans le cadre du respect d'un même socle commun institutionnel et économique. PSOE et PP étaient certes bien plus différents que les Libéraux et les Conservateurs de la Restauration, mais les deux partis ont aussi accepté la monarchie, la stabilité institutionnelle et les grandes orientations économiques. En 2010, lorsque le Tribunal constitutionnel a censuré partiellement le statut catalan, le gouvernement socialiste n'a pas engagé une révision constitutionnelle lui permettant de faire entrer ce statut dans un nouveau cadre. Pour le PSOE comme pour le PP, la constitution de 1978 a un aspect sacré. Sur le plan économique, les politiques menées ont souvent été très proches. José Luis Zapatero n'a pas davantage combattu contre la bulle immobilière que José Maria Aznar avant lui et, en 2011, PSOE et PP étaient tous deux d'accord pour accepter les conditions de la politique d'austérité fixées par la troïka pour sauver les banques. Les divisions entre les deux grands partis se sont donc progressivement amenuisées.

Parallèlement, le bipartisme mis en place à partir de 1982 a été un des gages de la stabilité espagnole et a permis d'établir un régime démocratique. C'est la grande différence avec la période de la Restauration. Néanmoins, la longue domination des deux partis n'a pas évité les cas de "caciquisme". L'Andalousie est une véritable baronnie socialiste, la Galice un bastion indéboulonnable des Populares. De telles situations ont débouché inévitablement sur une corruption très répandue. Les nombreux cas qui ont touché jadis le PSOE et aujourd'hui le PP le prouvent. Ces comportements ont aussi touché les partis dominant localement comme la CiU catalane, qui, du reste, participait régulièrement au partage du pouvoir à Madrid entre les deux partis. Comme à la fin du 19e siècle, la stabilité et l'oubli ont donc également eu un prix au tournant du 20e siècle.

Les trois mouvements qui sapent les deux systèmes

Le « turnismo » s'est enrayé au début du 20e siècle. Sous trois pressions. La première est la naissance des nationalismes catalan et basque, alimentée par le "caciquisme" et le refus de reconnaissance du pouvoir madrilène, qui deviennent au début du 20e siècle les forces dominantes dans leurs régions. La seconde est l'émergence d'une société industrielle et de son corollaire, le socialisme et le syndicalisme, en Espagne alors principalement anarchiste, qui prennent de plus en plus d'importance dans les régions industrialisées. Enfin, après la « catastrophe de 1898 », la défaite dans la guerre contre les Etats-Unis et la perte des dernières colonies dont Cuba, la volonté de « régénération » du pays profite notamment à l'opposition républicaine qui porte l'exigence de la fin de la corruption.

Ces trois forces ressemblent étrangement aux trois forces qui travaillent actuellement à saper l'ordre de 1978 : l'Indépendantisme catalan, Podemos, la gauche issue du mouvement des Indignés en réaction à l'austérité et la volonté « régénératrice » du système politique porté par Ciudadanos, mais aussi par Podemos. La décision du tribunal constitutionnel sur le statut catalan en 2010, la politique d'austérité menée à partir de 2010 et la découverte des cas de corruption dans les années suivantes ont soutenu ces trois forces et ont conduit à l'érosion du bipartisme. Comme au début du 20e siècle, ces trois forces peuvent elles-mêmes s'affaiblir, mais ce risque est limité car elles s'appuient sur des mouvements de fond qui rendent le retour en arrière au régime d'avant 2011 impossible. Le monde politique de 1982 est bel et bien mort.

Les divisions internes aux partis

Sous la pression de ce triple mouvement, les deux grands partis vont progressivement se scinder en courants de plus en plus irréconciliables. Les Libéraux et les Conservateurs vont avoir leurs tendance « régénératrice » et tandis que certains libéraux se rapprochent de la gauche républicaine, certains conservateurs durcissent leurs positions vers la droite et l'autoritarisme. Au sein des deux grands partis, les forces centrifuges, renforcées par les ambitions personnelles désormais plus aiguisées et moins satisfaites, l'emportent. Le parti libéral va progressivement entrer en déliquescence, se réduisant à une somme d'écuries de personnalités. Ceci n'est pas sans rappeler la crise du PSOE que l'on a connue ce week-end où les règlements de compte personnels ont joué autant et sans doute plus que les divisions de stratégie ou d'idéologie. Comme aujourd'hui le PP résiste mieux que le PSOE, les Conservateurs ont mieux résisté que les Libéraux au changement de système, dans un premier temps. La différence réside dans le fait que les divisions internes ont été le premier pas à la crise du turnismo, alors qu'elles arrivent plus tard dans celle du bipartisme actuel, mais elles n'en sont pas moins déstabilisantes.

La tentation de la rénovation du système

En 1907, les Conservateurs gagnent les élections qui sont marquées par un raz-de-marée des Régionalistes en Catalogne. Le premier ministre Antonio Maura décide alors de réformer le système pour le sauver. Il lance une « révolution par le haut » (« revolución desde arriba »). Son but : renforcer le pouvoir central tout en combattant les travers du régime pour provoquer une adhésion de la population et rétablir la stabilité. Une nouvelle loi électorale plus libérale est votée, tandis qu'une loi d'administration régionale permet de combattre le "caciquisme" tout en donnant des gages aux Régionalistes. Mais cette libéralisation ne provoque pas l'adhésion du public mais le renforcement des oppositions et une plus forte instabilité. En juillet 1909, Antonio Maura doit recourir à la force pour lutter contre les manifestations de Barcelone, c'est la « semaine tragique » qui laissa plus de cent morts dans les rues de la capitale catalane.

La fin tragique du régime de 1876

L'échec de Maura déstabilise encore plus le système. Les grands partis se désagrègent et les majorités deviennent impossibles. Le bipartisme sombre dans le chaos. La dernière chance du régime devient l'union nationale. De 1917 à 1919, on tente de former des grandes majorités regroupant libéraux et conservateurs, mais aussi républicains, voire socialistes et régionalistes. En 1918, Antonio Maura propose un « gouvernement national » pour unir la plupart des partis du parlement. Ce gouvernement, miné par les divisions, dure à peine six mois. Les combinaisons se multiplient mais échouent toutes, tandis que les trois forces opposées au système se renforcent sans cesse. Cette idée d'union nationale est alors reprise par une partie de l'armée et de la droite qui cependant ne la croit plus possible dans le cadre parlementaire. En septembre 1923, avec l'appui du roi Alphonse XIII et d'une partie de la classe politique, y compris de gauche, Miguel Primo de Rivera réussit un coup d'Etat militaire et établit une dictature de huit ans, prélude de celle de Francisco Franco (son fils, José Antonio Primo de Rivera, sera le chef du parti de la Phalange espagnole, seul parti autorisé sous Franco). La constitution de 1876 disparaît après 15 ans de tentatives vaines de sauvetage.

Quelles solutions pour la politique actuelle en Espagne ?

Cette fin tragique n'est pas aujourd'hui envisageable pour l'Espagne contemporaine où l'armée est un pouvoir faible et où l'extrême-droite n'a plus de prise sur la société. Mais le risque de désintégration politique et d'instabilité chronique n'est, elle, pas à exclure, comme le prouve le blocage qui dure depuis plus de huit mois. Les solutions proposées par Antonio Maura, l'union nationale, le recours à la fermeté et la tentative de régénération du système ont toutes échoué entre 1907 et 1919, réussiront-elles dans l'avenir ? Elles sont en tout cas envisagées : Mariano Rajoy a défendu la « grande coalition » avec le PSOE et a accepté un accord « régénérateur » avec Ciudadanos.

Ces solutions pourront-elles ramener la stabilité ? Autrement dit, le bipartisme pourrait-il s'appuyer sur un tripartisme PP-PSOE-Ciudadanos fondé sur le rejet de l'autodétermination catalane et des politiques proposées par Podemos ? La faiblesse de ces trois partis rend un tel système fragile à terme. En réalité, la stabilité politique fondée sur une alternance entre coalition ne sera possible qu'en intégrant Podemos au jeu politique. Or, pour l'intégrer, il faut accepter de discuter de la question catalane et de l'autodétermination. Tant que l'examen de cette question sera rejetée par les partis dits « constitutionnalistes », alors la politique espagnole demeurera sous la menace de la même désintégration que celle du début du 20e siècle.

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Commentaires
a écrit le 16/10/2016 à 14:21 :
Il sufit de faire un deuxième tour avec les 2 principaux partis comme en France !
a écrit le 11/10/2016 à 19:51 :
Papier consternant, on ne sait si rire ou pleurer devant tant d'ignorance. de raccourcis hasardeux, de comparaisons stupides.
Il ignore les pièges du système électoral actuel en Espagne, qui favorise les partis arrivés en tête et les partis ayant beaucoup de présence sur des territoires limités.

Visiblement M.Godin ne connait l'Espagne qu'à travers quelque clichés, et des sources bien réduites.
a écrit le 10/10/2016 à 1:10 :
Remarquable papier
a écrit le 06/10/2016 à 17:10 :
Cette comparaison avec le 19ème siècle valant également sur le plan économique, comme on le constate dorénavant les hommes d'affaires et les politiciens copinent ouvertement n'hésitant plus à déclarer leur amour des uns pour les autres sans se soucier du tout des citoyens à qui pourtant ces gens doivent tout.
a écrit le 06/10/2016 à 17:10 :
Cette comparaison avec le 19ème siècle valant également sur le plan économique, comme on le constate dorénavant les hommes d'affaires et les politiciens copinent ouvertement n'hésitant plus à déclarer leur amour des uns pour les autres sans se soucier du tout des citoyens à qui pourtant ces gens doivent tout.

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