Franc fort : les paradoxes de la croissance suisse

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La croissance helvétique a été inférieure à celle de la France en 2015, une première depuis quatre ans.
La croissance helvétique a été inférieure à celle de la France en 2015, une première depuis quatre ans. (Crédits : REUTERS/Ruben Sprich)
La Suisse a connu l'an passé sa plus faible croissance depuis 2009 avec 0,9 %. Mais la Confédération est parvenue à résister au franc fort et, paradoxalement, ce sont les échanges extérieurs qui ont sauvé l'économie helvétique...

Le franc fort a coûté cher à la croissance suisse en 2015. Selon les données du Secrétariat fédéral à l'économie (SECO), le PIB helvétique a connu une progression de 0,9 % sur 2015, soit un point de moins qu'en 2014 où la croissance avait été de 1,9 %. Un tel niveau ne s'était jamais vu depuis la grande récession de 2009 (-2%). Pour la première fois depuis 2011, la croissance suisse est inférieure à celle de l'Allemagne (1,7 % en 2015) et de la France (1,2 % en 2015). Si le chiffre d'une croissance de 1 % attendue vendredi pour l'Italie se confirme, la Confédération se verra dépasser par son voisin méridional pour la première fois depuis 2001... L'affaiblissement de l'économie suisse est donc évident.

Et il a une cause : la décision de la Banque Nationale Suisse (BNS), la banque centrale helvétique, de mettre fin, le 15 janvier 2015, au « seuil »  de 1,20 franc par euro qu'elle avait établi en septembre 2011. Le franc s'est alors fortement apprécié dépassant brièvement la parité avec la monnaie commune avant de se stabiliser, dans la seconde partie de l'année, entre 1,08 et 1,10 franc par euro. Il est actuellement au-dessus de 1,08 franc par euro, soit un recul de 10 % par rapport au « seuil » abandonné par la BNS.

Les effets du franc fort

Les premières victimes de cette appréciation monétaire ont été les exportations de biens et de services. Les exportations de biens ont augmenté près de six fois moins vite en 2015 qu'en 2014 (0,7 % contre 4 %). La stabilisation du franc au second semestre a permis une croissance des ventes à l'étranger. Au dernier trimestre 2015, les exportations ont ainsi bondi de 3,8 % sur un an. Les exportations de services ont, elles, connu un recul de 0,2 % contre une hausse de 2,4 % en 2014. Premier responsable : le tourisme, à commencer par le tourisme d'hiver.  Le franc fort a clairement eu pour effet de repoussoir pour ceux qui voulaient skier sur les pistes helvétiques (mais l'hiver a également été nettement moins froid, donc moins favorable que l'an passé). Au dernier trimestre 2015, les exportations de services ont ainsi été inférieures de 4,5 % au niveau de 2014.

Pourquoi la contribution extérieure reste forte

Pour autant, de façon assez surprenante, la contribution extérieure à la croissance est nettement positive : 0,7 point de croissance, ce qui est bien mieux qu'en 2014, où la contribution extérieure avait été négative de 0,1 %. Comment expliquer ce paradoxe ? D'abord, par la faiblesse des importations de biens. Malgré un pouvoir d'achat extérieur amélioré, les Suisses ont réduit leurs achats depuis l'étranger de 0,9 %. En réalité, ces achats ont été réalisés à l'étranger, ce qui explique la forte progression de 7,5 % des exportations de services. Mais, au total, l'ensemble des importations n'a progressé que de 2,5 %, soit moins que le total des exportations.

Car, si les entreprises suisses ont eu plus de mal à vendre à l'étranger, le chiffre total des exportations a bondi de 3,1 % pour deux raisons. D'abord, l'accélération du trafic de transit lié à la reprise en Allemagne et en Italie, la Confédération étant le point de passage le plus direct entre les deux pays. Ensuite, par les sorties d'objets de valeur et d'or non monétaires, pénalisés par la fin du secret bancaire, les taux négatifs et le franc fort. Les détenteurs de ces biens ont été dissuadés de placer leurs objets en Suisse et incités à les sortir du pays. Résultats : les exportations de biens, qui sont en hausse de 0,4 % en excluant le transit et les objets de valeur, progressent de 4,3 % en incluant ces deux données. Et c'est pourquoi, la contribution extérieure est finalement positive, même si cela est assez peu en rapport avec la production réelle du pays.

Une demande intérieure en faible croissance

Pour le reste, la contribution de la demande intérieure est assez faible : 0,17 point. L'élément le plus dynamique de la croissance helvétique a été la consommation des ménages qui a progressé de 1,1 % et apporté 0,55 point de croissance. Sa contribution est cependant moindre qu'en 2014 : le franc fort a pesé sur la confiance des ménages et a un peu ralenti les achats des Suisses. Deuxième moteur de la croissance : l'investissement des entreprises en biens d'équipement qui a progressé de 3,2 % sur un an, apportant 0,45 point de croissance. Il n'est pas sûr que cet effort d'investissement soit cependant un signe de confiance. Les entreprises suisses ont, en réalité, décidé de prendre à bras le corps le problème du franc fort en investissant pour améliorer leur productivité et faire reculer à terme leurs coûts. Il n'est donc pas à exclure que cet effort ne soit que temporaire et surtout, il pourrait conduire à des réductions d'effectifs dans l'avenir.

Face à ces deux moteurs, plusieurs éléments ont tiré la croissance vers le bas. Pour réduire les coûts, les entreprises ont puisé dans leurs stocks : le déstockage a ainsi ôté 1,2 point de croissance. Autre point négatif : la construction. Le marché immobilier suisse a perdu du terrain, boudé par les riches étrangers découragés par le franc fort et handicapé par le manque de perspectives des ménages. Les investissements en construction ont ainsi reculé de 1,2 % apportant une contribution négative de 0,12 point à la croissance.

Et pour 2016 ?

In fine, la Suisse s'en sort plutôt bien, même si le PIB par habitant stagne et que la croissance 2015 est inférieure à la croissance potentielle. La gamme de produits des exportations suisses, le poids des objets de valeur et la réaction des entreprises qui ont préféré investir pour amortir le choc ont permis à l'économie helvétique de surmonter le choc sans récession. Reste cependant que les effets de l'appréciation du franc pourraient se faire sentir encore pendant quelques années, surtout dans un contexte de croissance mondiale faible. La prévision de croissance 2016 du SECO, de 1,5 %, est très clairement en danger. Plusieurs banques prévoient, du reste, une croissance plus proche de 1 % cette année.

La menace BCE

Le commerce mondial est très clairement en net ralentissement et plusieurs banques centrales ont décidé de jouer sur la monnaie pour doper la compétitivité : la BCE, la Suède, la Chine, le Japon et celles de plusieurs pays d'Asie. La BCE devrait le 10 mars lancer une deuxième phase de son assouplissement quantitatif, ce qui ne manquera pas d'exercer une pression haussière à nouveau sur le franc suisse. Comment la BNS réagira-t-elle ? Osera-t-elle aller plus loin dans les taux négatifs, actuellement à -0,75 %, au risque de fragiliser le secteur financier suisse ? La question est désormais de savoir si l'économie suisse peut se permettre de subir une deuxième hausse du franc et y répondre avec autant de résistance qu'en 2015.

Quel impact sur l'emploi ?

Dernier élément : l'impact sur l'emploi. Certes, la Suisse connaît un taux de chômage très faible (3,4 %), mais le nombre de demandeurs d'emplois a progressé de près de 8 % l'an passé, soit 11.000 personnes. Le changement structurel sur l'industrie suisse va-t-il conduire à de nouvelles réductions d'effectifs ? C'est le principal enjeu de l'année 2016. En cas de guerre des monnaies, la compétitivité de la place industrielle suisse sera sans doute menacée et certaines délocalisations pourraient avoir lieu. D'autant que, comme on l'a vu, les investissements de 2015 présagent peut-être de nouvelles coupes dans les effectifs. Mais les chiffres de 2015 le démontrent, certaines industries helvétiques, comme la chimie-pharmacie, demeurent peu sensibles aux aléas, protégés par une forte innovation, des brevets et des marges confortables et des prix peu élastiques. Le SECO précise ainsi que fin 2015 la croissance des exportations de biens reposait surtout sur cette industrie. La Suisse a donc encore des atouts pour faire face au franc fort.

>>>>Les chiffres détaillées de la croissance suisse sur le site du SECO (en allemand).

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Commentaires
a écrit le 03/03/2016 à 18:35 :
Cher Monsieur, à la lecture de votre opinion et de vos affirmations, il me semble évident que vous avez une connaissance toute relative de l'économie et de la Suisse......
a écrit le 03/03/2016 à 14:40 :
Le paradoxe c'est de calculer une croissance sans prendre en compte les taux de change, ça ne veut pas dire grand chose . Avec le Franc Suisse on peut acheter 30% de plus de choses en Euros qu'il y a 3 ans . Ce qu'il faut calculer c'est le B.I.B , le Bonheur Intérieur Brut , et de coté là y a pas photo entre la Suisse et le reste de l'Europe !
Réponse de le 03/03/2016 à 15:10 :
Certes, mais le taux de change du Franc Suisse, notamment contre l'Euro fait peser une menace sur la plutôt bonne santé économique du Pays. On en voit déjà les prémices. Et cela ne pourra pas ne pas impacter l'emploi et le niveau de vie
a écrit le 03/03/2016 à 9:41 :
Il n'y a pas que le macro-économique et les mesures fiscales et monétaires qui ont de l'influence sur le développement économique, il y a l' esprit d'entreprise plus pragmatique qui repose un peu moins sur de la rhétorique à dogmes et à critères et un peu plus sur des choses plus innovantes concrètes et pertinentes et opportunes et qui sur un plan plus avant-gardiste sont plus "technico-scientifique" et sur lesquels on joue moins à faire des paris de loto et qui ne relèvent pas uniquement du numérique.

quand on aborde ce genre de question en France, il faudrait pouvoir entendre moins souvent que ce serait "trop scientifique et trop compliqué" et qu'un bon gestionnaire n'aurait pas à s'intéresser et à comprendre les choses plus techniques et de moins souvent se croire dans la tribune des jacobins où le lyrique d'apparence est plus important que le réalisme créatif de terrain.

Il
a écrit le 03/03/2016 à 9:10 :
Il faut être d'une prudence extrême lorsque l'on manie les chiffres. D'abord le franc fort est une forme d'illusion, car il était il y a une année à la parité il y repris 10% par rapport au 1:1 autrement dit entre 1.2 frs contre euro à 1.1 frs la différence est faible par rapport au 1.6 frs 2005 et 1.4 et 1.2frs en 2014, là les chocs étaient brutaux et aucun effet par rapport au dollar il n'y a plus aucune différence. Donc si c'était le franc fort, c'est bien la demande mondiale qui pause problème notamment des pays asiatiques. En plus, il faut bien distinguer la bonne croissance de la mauvaise croissance si l'état créé de nouveaux services c'est inutile car soit il va faire de la dette soit augmenter les impôts comme on l'a vu en France c'est de la croissance mais mauvaise, l'entreprise qui exporte hors du pays c'est de la bonne croissance l'état créé un autre service d'ambulance alors qu'il y en a déjà 5 cela ne sert à rien. Maintenant la Suisse a une balance des transactions courantes la plus élevée du monde ce qui signifie que la monnaie doit s'apprécier pour réduire cet excédent c'est de le principe de l'équilibre, l'article ne dit pas que le suisse fait du tourisme d'achat pour plus de 10 milliards de francs suisses dans les pays voisins. En plus la Suisse verse pour plus de 18 milliards de salaires aux salariés des pays voisins, c'est énorme, dont les Français à Genève pour plus de 80'000. Les Tessinois engagent pour plus de 70'000 frontaliers et les Balois pour plus de 55'000, les Vaudois il y a 28000 permis G et 28000 pendulaires vaudois en Genève, donc comme on le voit c'est une forme de solidarité entre les facteurs de production travail et entreprise.
Réponse de le 03/03/2016 à 12:33 :
Ce n'est pas la Suisse qui verse des salaires aux trans-frontaliers mais des entreprises installées en Suisse et qui ne trouvent pas localement suffisamment de main d'œuvre pour assurer leur activité et sont suffisamment opportunistes pour aller recruter plus loin... Si le Franc Suisse continue à se renchérir par rapport à l'Euro, il y a fort à penser que les entreprises verront leurs coûts de production augmenter défavorablement et qu'elles penseront à se délocaliser...
a écrit le 02/03/2016 à 19:22 :
Alors que la BCE laisse filer l'euro avec les conséquences que nous connaissons: dépréciation de l'euro de plus de 25% depuis 2010, baisse de la richesse des européens, morale dans les chaussettes, aucune croissance, d'autres pays avec des monnaies plus fortes que l'euro font eux de la croissance! le problème européen vient de l'absence de confiance; ce qui se passe en Zone euro + Schengen le prouve.
Et il parait que la £ baisse? Ah bon?
€ 1 = £0.78 contre £085 il y a deux ans...
€ 1 = $ 1.08 contre presque 1.40 voila 18 mois...
€ 1 = FS 1.09 contre 1.52 voila 3 ans....
€ 1 = ¥ 122 contre presque 140 voila 2 ans....
Dois je continuer? Eh oui, l'EU est forte.....vraiment?
a écrit le 02/03/2016 à 18:58 :
"Paix en Suisse !" B. Fontaine

Il serait temps que ce pays arrête de faire la guerre fiscale au monde, les peuples n'y tiennent plus.

Puisqu'ils sont soit disant si progressistes cela devrait les faire réfléchir, merci à eux.

Sinon comme d'habitude un excellent article précis et efficace.
Réponse de le 03/03/2016 à 8:14 :
"Il serait temps que ce pays arrête de faire la guerre fiscale au monde, les peuples n'y tiennent plus."

Vous êtes bien gentil à dire aux autre comment ils doivent gérer leur pays mais pour l'instant force est de constater que les Suisses s'en sortent mieux que nous (cf. 3,4% de chômage).
Peut-être devrions nous également instaurer une concurrence fiscale entre régions afin de permettre aux régions les moins attractives actuellement d'attirer plus d'entrepreneurs et d'investissements.
Réponse de le 03/03/2016 à 9:27 :
Les Suisses s'en sortent mieux que nous parce que permettant aux gens des autres pays de ne pas respecter les Lois desdits pays.

Si tout le monde faisait comme eux on finirait par tous s'entre-tuer hein...

Alors je sais que ça ferait plaisir à de nombreux vieux réactionnaires qui n'iraient jamais sur les champs de bataille pour se faire massacrer mais enverraient leurs enfants et petits enfants pour ceci. DU moins ceux des autres sans problème.

Désolé mais pour ma part j'entrevois un avenir meilleur pour l'humanité que de s'entre-tuer pour des lingots d'or.

Alors en effet quelque part les suisses sont en harmonie avec le néolibéralisme qui n'est qu'un système économique de voyou mais ce cas n'est pas du tout généralisable.

Si vous voulez la guerre à tout prix demandez vous si vous êtes prêt vous-mêmes à aller en première ligne plutôt que de planifier d'y envoyer ceux qui ne demandent rien à personne, merci.
a écrit le 02/03/2016 à 18:47 :
pourtant ils ne sont pas dans l'Europe et c'est pas le chaos chez eux !
a écrit le 02/03/2016 à 17:47 :
La suisse va encore plus rebondir dans les années à venir du fait de L exode fiscal que va provoquer L Europe du tonneau des danaïdes ! Taxes , troubles sociaux , immigration et mondialisation a tout va !
a écrit le 02/03/2016 à 17:08 :
L'economie Suisse marche comme un coucou. L'anti-France..
a écrit le 02/03/2016 à 17:03 :
... La gamme de produits des exportations suisses, le poids des objets de valeur...
... certaines industries helvétiques, comme la chimie-pharmacie, demeurent peu sensibles aux aléas, protégés par une forte innovation, des brevets...
Quelqu'un en parle à Macron ?

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