Grèce : la BCE, bras armé des créanciers

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Euclide Tsakalotos, ministre des Finances grec, n'a pas réussi à décider la BCE à aider son pays.
Euclide Tsakalotos, ministre des Finances grec, n'a pas réussi à décider la BCE à aider son pays. (Crédits : Reuters)
En refusant de rétablir la dérogation sur le refinancement des banques grecques, la BCE a, ce jeudi, sanctionné une nouvelle volonté de résistance du gouvernement grec. Une décision logique au regard de l'attitude de la BCE depuis le début de la crise hellénique.

Rien n'aura décidément été épargné à Alexis Tsipras. Ce jeudi 2 juin 2016, la BCE a refusé de rétablir la dérogation levée le 4 février 2015 permettant aux banques grecques d'utiliser les bons d'Etat helléniques comme collatéral pour se refinancer auprès de la banque centrale. Pourtant, mercredi soir, le gouvernement grec avait soumis en urgence à la Vouli, le parlement, un ensemble de textes pour mettre en place les dernières conditions réclamées par les créanciers. Mais Mario Draghi n'a pas été convaincu : il a demandé à voir la « mise en œuvre des mesures préliminaires du nouvel accord » avant de rétablir cette dérogation.

Il faudra donc encore attendre une décision du directoire du Mécanisme européen de stabilité (MES) avant d'agir. Or, les prochaines réunions du conseil des gouverneurs (pour la politique non monétaire) de la BCE sont prévues les 22 juin et 6 juillet. A moins que la BCE ne préfère attendre la prochaine réunion de politique monétaire, prévue le 21 juillet. Les banques grecques pourraient donc encore devoir attendre un mois et demi.

L'importance de la dérogation

Or, cette dérogation est importante pour elles. Actuellement et depuis février 2015, les banques grecques se refinancent principalement, à hauteur de 9,3 milliards d'euros par l'aide à la liquidité d'urgence, le fameux programme ELA. Cette aide, théoriquement provisoire et exceptionnelle, coûte 1,5 point d'intérêt en plus que le refinancement normal de la BCE qui est actuellement gratuit. Pour les banques grecques, la dérogation permettrait de se refinancer gratuitement à hauteur de 5,1 milliards d'euros, selon le site Macropolis, ce qui permettrait, par contrecoup, d'améliorer leurs résultats et de baisser leurs taux proposés à l'économie grecque. Surtout, Alexis Tsipras espère que ce retour de la dérogation permettra d'envoyer un signal positif à des agents économiques qui en ont bien besoin. Il pourrait être perçu comme la première étape vers une autre dérogation permettant d'inclure la dette grecque le programme de rachat de la BCE.

Pourquoi la BCE a refusé

La BCE a justifié son refus par le besoin de « voir ». Mais le rétablissement de cette dérogation semblait acquis en début de semaine. Seulement, entretemps, le gouvernement grec a voulu montrer, comme à son habitude, des signes de résistance. Le ministre des Finances, Euclide Tsakalotos, avait prévenu que « toutes les mesures ne pourraient pas être mises en œuvre ». Cette résistance a un usage interne à la Grèce : elle est la mise en scène de l'utilité du gouvernement face aux créanciers, alors que la réaction à l'accord du 25 mai a été très négative en Grèce. Pour faire comprendre au gouvernement grec qu'il n'avait guère son mot à dire, les créanciers ont donc une nouvelle fois utilisé la BCE en reportant la levée de la dérogation.

Panique à Athènes

Le gouvernement grec a alors clairement paniqué mercredi en déposant en hâte des mesures complémentaires. Euclide Tsakalotos a tout fait pour obtenir ce vote en précisant que « ceux qui avaient voté la dernière loi n'ont aucune raison de ne pas voter ces mesures. » Au programme, on trouve le programme des privatisations et la suppression de la retraite complémentaire pour les plus fragiles, l'EKAS, entre autres. Mais cette manœuvre désespérée destinée à convaincre au dernier moment la BCE aura été inutile. La Grèce va devoir encore attendre. Une fois de plus, il aura été prouvé que l'autonomie du gouvernement grec n'existe pas. Le gouvernement grec va donc devoir encore courber l'échine et oublier ses velléités de résistance, comme le prouve la volte-face d'Euclide Tsakalotos. Une fois les mesures complémentaires votées, on attend le versement de la nouvelle tranche de « l'aide » le 13 juin. La BCE décidera donc ensuite.

La BCE, bras armé des créanciers de la Grèce

La BCE, de son côté, confirme qu'elle n'hésite pas à être le bras armé des créanciers. Le 4 février 2015, la dérogation avait été levée sur la conviction de la BCE que la Grèce ne voulait plus suivre le programme de la troïka. Cette décision était hautement contestable. Certes, l'usage des bons d'Etat n'est permis que lorsque ces États sont notés en catégories d'investissement par les agences de notation reconnues par la BCE. Lorsqu'un pays est « sous programme », la BCE accorde une dérogation en considérant que le pays est sur le chemin du retour à une meilleure notation.

Mais le 4 février 2015, la Grèce n'était pas hors du programme. Le gouvernement grec avait indiqué vouloir renégocier les termes du programme, mais ce dernier a été renouvelé le 20 février jusqu'au 30 juin 2015. La suppression de la dérogation était une décision politique qui visait à provoquer une panique bancaire et à faire plier le gouvernement grec. La BCE jouait donc clairement dans le camp des créanciers en faisant dépendre le système bancaire grec de l'ELA, fil fragile et remis en question chaque semaine. Après l'annonce du référendum le 29 juin, le gel de l'ELA a provoqué la fermeture des banques et le menace explicite de la BCE d'exclure la Grèce de la zone euro. In fine, c'est bien cette action qui a fait céder Alexis Tsipras.

Maintenir le « nœud coulant »

Après la décision de ce dernier le 13 juillet 2015 d'accepter les conditions des créanciers et la signature d'un troisième mémorandum en août, la BCE a décidé d'attendre pour rétablir cette dérogation, ce qui repoussait encore davantage l'inclusion de la Grèce dans le programme de rachat de titres. C'était évidemment s'appuyer sur une méfiance entretenue par l'Eurogroupe pour faire accepter toujours plus de mesures au gouvernement grec. La BCE, en ne bougeant pas, maintenait le « nœud coulant » en place depuis le 4 février 2015. Cette stratégie d'appui aux créanciers de la BCE vient d'être confirmée ce jeudi 2 juin par Mario Draghi.

Attitude contestable

L'attitude de l'institution de Francfort demeure cependant problématique. Au niveau de la zone euro, la BCE tente avec raison de dynamiser la croissance et de lutter contre la déflation. Or, la Grèce est un pays en récession et en déflation. L'exclure du QE et placer des conditions de politiques déflationnistes à l'accès des banques au taux normal de refinancement n'a économiquement aucun sens. C'est donc que la raison de ce comportement n'est pas économique, mais politique et qu'une telle attitude serait impensable avec un pays d'une plus grande taille de la zone euro. La BCE sanctionne donc, sous couvert d'un respect prétendu des règles, la Grèce pour l'exemple et établit, elle, si fière d'être la seule institution « fédérale » de la zone euro, un « deux poids, deux mesures » qui pose problème en terme d'égalité des États membres de l'Union monétaire.

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a écrit le 03/06/2016 à 12:35 :
Où est le régime politique dans lequel le pouvoir est détenu et contrôlé par les peuples, qu'on appelle démocratie ? Il faut se rendre à l'évidence: l'Union européenne est un complot contre le choix des peuples à disposer d'eux-mêmes. Désolé si c'est un peu direct. on aimerait qu'un européiste de passage nous explique le contraire.
Réponse de le 03/06/2016 à 16:09 :
Oh, mais vous êtes très XXe siècle, vous vivez encore à l'ère des Pères Fondateurs, vous! Maintenant, c'est l'heure de l'Europe allemande et de l'ordolibéralisme, alors, ce n'est pas un européiste qui doit nous expliquer quoi que ce soit, mais Merkel ou son ministre des finances qui doivent -tout simplement- nous expliciter leurs choix, auquels il faut obéir
a écrit le 03/06/2016 à 10:10 :
Il est évident qu'il faut mettre fin à l'europe allemande (vive le Brexit), Europe qui à la base devait devenir l'Europe de la Paix suite à la répétition des conflits avec l'allemagne. Cette allemagne reste hégémonique et dogmatique. Pour s'en convaincre, il suffit de faire le parallèle entre les insultes qu'ils ont utilisées contre les Grecs (sans parler de la situation d'extrême pauvreté qui leur a été imposée en dehors de toutes logiques humaine et économique). Point faible de l'Europe actuelle, des politiques allemands durs et parlant zone germanique contre des politiciens mous pour tous les autres pays. L'europe allemande est à rejeter..tant que l'allemagne continue de jouer "allemand". Bonne journée
a écrit le 03/06/2016 à 10:02 :
Mario Draghi a demandé à voir la mise en œuvre des mesures, et heureusement, car jusqu'à présent les Grecs ont beaucoup promis, mais pas livré grand chose. Quant à accepter les obligations de l'État grec en nantissement, ce serait un peu comme accepter le papier hygiénique en toute garantie :-)
Réponse de le 03/06/2016 à 11:31 :
Tout dépend ce que vous appelez "livré", l'abandon de toute souveraineté, la ruine, le pillage, s'il vous faut des exemples ils abondent.
Les créanciers ont aussi beaucoup promis, et ils ne voyaient pas d'objection à accepter de la dette grecque en sachant pertinemment que cela ne pouvait durer longtemps. Depuis 8 ans, l'acharnement ne s'arrête pas, il serait peut-être temps de s'interroger sur l'action des créanciers, les Grecs ont le dos bien large, trop large, et cela suffit.
Réponse de le 03/06/2016 à 12:45 :
@luc: il eut fallu en effet que les créanciers acceptent la faillite de la Grèce et arrêtent tout autre compromis; ce qui aurait évité le versement à perte de milliards à la Grèce (à la charge, rappelons-le du contribuable européen). L'Europe comporte trop de disparités entre les pays qui la compose. Il serait grand temps de revoir les données et le plan général; c'est-à-dire un nouveau traité de Vienne (1815) ou de Versailles (1919). On ne peut tolérer que certains pédalent durs pendant que d'autres prennent leurs mécènes pour des imbéciles !!! Et pour leur souveraineté, et bien qu'ils sortent de l'UE que diable :-)
Réponse de le 03/06/2016 à 15:37 :
Est-il ne serait-ce qu'envisageable pour un pays aux ordres directs de ses créanciers de formuler la pensée de sortir de l'UE ?
Les mécènes ne cherchent en général pas à affamer l'artiste qu'ils soutiennent. Peut-on savoir qui sont ceux qui "pédalent durs" et par conséquent, qui ne fait rien ?
Pour ce qui est du contribuable européen et du reste, lisez l'interview de M. Galbraith ou n'importe quel historique de la crise grecque pour mieux discerner les responsabilités.
a écrit le 03/06/2016 à 9:20 :
On sent bien qu'être préparé au Brexit d'un côté, et garder les canards boiteux (la Grèce) de l'autre au sein de l'Union, n'est en tout cas pas une décision logique économiquement.. il nous reste l'amour...
a écrit le 03/06/2016 à 0:29 :
Le Parlement grec vote mais n'applique pas les mesures requises, vote de nouvelles lois pour faire genre et on s'offusque que la BCE ne soit pas dupe ? Que la Grèce continue de faire comme elle a fait ces dernières années et elle finira dans le mur, ce qui plantera également le bilan de la BCE. Il est normal que cette dernière ne soutienne donc pas la Grèce dans ce genre d'actions...
a écrit le 02/06/2016 à 21:51 :
En lisant cet article qui concerne la Grèce, je pense au FN qui a pour programme des négociations de sortie de l’union européenne et de l’Euro d’une durée 6 mois en cas d’arrivée au pouvoir au bout duquel il y aurait un référendum. Ca ne peut pas tenir 6 mois si la BCE refuse de jouer le jeu, et vraisemblablement elle refusera de jouer le jeu, ce qui aura pour conséquence que les banques françaises seront amenées au bord de la faillite et l’économie française serait complètement à genoux durant les 6 mois de négociation, ce qui donnerait au demeurant un résultat de référendum gagné par les opposants à la sortie de l’Euro. Visiblement le FN ne connaît pas le mode d’emploi permettant de sortir la France de l’Euro au cas où il arriverait au pouvoir. Il y en a pourtant un. Ils n’ont qu’à demander à l’économiste de la ligue du nord, Claudio Borghi Aquilini. qui lui sait comment il sortira l’Italie de l’Euro si la ligue du Nord devait un jour arriver au pouvoir en Italie. De toute façon en 2017 en France ça sera Juppé. Donc pas de problème de faillite des banques et autres bricoles à prévoir. Ce n’est pas pour autant que ça va être de la rigolade.
Réponse de le 03/06/2016 à 20:44 :
Si en deux mille dix-sept ce sera M. Juppé, comme vous dites, la France aura du souci à se faire avec un repris justice "pour de vrai" à sa tête ! Ni M. Sarkozy, ni M. Hollande n'ont jamais été condamnés régulièrement par un Tribunal pour malversations, lui oui. C'est cela qui vous intéresse ? De plus, ce que vous dites parle de lui même : la France est manifestement est entre les mains la finance et des banques. C'est cela qui vous intéresse ? Les politiques menées par le "front républicain" (qui va du PS à l'UMPLR en passant par l'UDI, le MODEM, les radicaux des deux bords, EELV ...) ont démontré leur nocivité pendant décennies , autrement la France ne serait pas dans l'état lamentable où elle se trouve. C'est cela qui vous intéresse ? Le front républicain (mais qu'y a-t-il de républicain en lui ?) diabolise, stigmatise et critique le Front National sans preuve : le front républicain joue sur la peur dénonce sans preuve et il n'est pas du tout bien placé pour le faire. C'est cela qui vous intéresse ?
a écrit le 02/06/2016 à 18:11 :
Il y a 18 mois la Grèce a mal voté, et elle sera punie : à bon entendeur salut ! C'est ça le message envoyé en permanence par toutes les instances européennes.
Réponse de le 02/06/2016 à 21:00 :
Oui, la Grèce a voté stupidement. Un gouvernement qui aurait moins joué les fiers-à-bras, moins moins multiplié les rodomontades, moinsbomé le torse à contre-temps aurait sans doute plus inspiré confiance. Après tout le spectaculaire "haircut" de 2011 sur la dette grecque, ce n'est pas le gouvernement Tsipras qui l'a obtenu, mais son prédécesseur.
Réponse de le 03/06/2016 à 11:27 :
@bruno_bd Apparemment vous n'avez toujours pas compris la situation, la moindre tentative de mouvement par le malade face au poison qu'on lui injecte est considérée comme une inadmissible "rodomontades".
Rien ne suffira jamais à inspirer confiance aux créanciers, rien, à partir de ce constat, que faire ? Continuer à dire oui au poison ?
L'attitude des créanciers et de la BCE n'est ni rationnelle ni logique, comment vous défendre face à cela ?
Le Haircut a tellement bien marché que rien n'est réglé en 2016, et ce n'est pas que la faute de Tsipras. Tant que l'attitude des créanciers restera ce qu'elle est, rien ne changera, rien si ce n'est en pire.
Réponse de le 03/06/2016 à 21:07 :
Nul parmi les créanciers n'a imposé à la Grèce de s'endetter comme elle l'a fait, en accumulant des décennies de déficits budgétaires à 10% de son PIB. Les créanciers maintenant, c'est un peu le FMI et beaucoup les autres pays de la zone Euro, dont certains moins riches que la Grèce et d'autres (comme la Lettonie) se sont imposés une discipline budgétaire de fer pour se qualifier à l'€ sans tricher (ça paie d'ailleurs puisque ce pays connaît une forte croissance depuis plusieurs années). Le comportement et surtout le verbiage de l'actuel exécutif grec sont indécents, en plus d'être contre-productifs pour le pays.

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