Irlande : quelle coalition après les élections ?

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Enda Kenny pourra-t-il rester Taoiseach ?
Enda Kenny pourra-t-il rester Taoiseach ? (Crédits : Reuters)
Le décompte des sièges est terminé en Irlande. Construire une nouvelle coalition s'annonce délicat. Tour d'horizon des possibilités.

En Irlande, une élection dure longtemps. Certes, les électeurs ont déposé leur bulletin dans les urnes le 26 février. Mais cette opération qui s'est achevée vers 22 heures vendredi dernier n'est que le début d'un long et pénible décompte. Aussi aura-t-il fallu plus de cinq jours après la fermeture des bureaux de vote pour attribuer sur les 158 sièges du nouveau Dáil Éireann, le parlement irlandais.

Un système électoral complexe et long à dépouiller...

La faute au système électoral complexe, celui du vote unique transférable (Single Transferable Vote, STV). Chaque électeur dispose ainsi d'un seul bulletin, mais d'autant de votes que de sièges à pourvoir dans sa circonscription qu'il doit attribuer par ordre de préférence. On procède alors à un décompte des « premières préférences. » Pour être élu, un candidat doit obtenir un certain nombre de voix. Si un candidat est élu ou si un candidat arrive dernier et est éliminé, ses secondes préférences sont réparties sur les candidats restants. Au fil des décomptes, on passe aux autres préférences pour finir par trouver des élus. Ceci peut prendre beaucoup de temps. En 2002, des machines à voter électroniques avait été achetées et testées, mais elles étaient facilement piratables et n'ont jamais été adoptées. Elles ont été mises au rebut en 2010 et on en est resté au décompte manuel, long mais plus sûr. En attendant, parfois, les décomptes semblent infinis. Dans la circonscription de Longford-Westmeath, au centre du pays, on a fini par connaître les derniers élus ce jeudi 3 mars au matin après quinze décomptes. A Dublin Sud Ouest, il a fallu seize décomptes pour élire les cinq députés.

Le Fine Gael, premier parti défait

Il est cependant possible déjà de connaître l'essentiel du tableau du 32ème Dáil. Celui-ci comptera donc 158 membres, soit huit de moins que le précédent. Le Fine Gael (centre-droit) du Taoiseach (premier ministre) sortant, Enda Kenny, reste le premier parti, mais il n'a pour le moment que 50 sièges contre 76 précédemment. Son allié, le Labour, n'a plus que 7 élus contre 37 en 2011. La coalition sortante peut donc compter sur 57 élus, soit 36,1 % des sièges du parlement, contre 112 et 67,47 % jusqu'ici. Comme l'a reconnu ce mardi le Taoiseach, la coalition Fine Gael-Labour appartient bel et bien au passé.

Le reste de la composition du nouveau Dáil

Le 32ème Dáil sera très éclaté. Le Fianna Fáil, parti dominant de la politique locale jusqu'en 2011, a réalisé une bonne performance que les sondages n'avaient pas vue avec 44 sièges contre 20 dans le parlement précédent. Il n'est cependant que deuxième et, s'il semble incontournable, ne peut gouverner seul. En troisième position, le Sinn Féin, la gauche nationaliste, a glané 23 sièges, soit 9 de plus qu'en 2011. Il peut s'allier avec l'Alliance contre l'Austérité qui a obtenu un bon score avec 6 sièges, un de moins que le Labour. Mais la gauche radicale, si elle pèse un poids inédit dans le Dáil, avec 18,4 % des sièges, est loin de pouvoir gouverner. Restent ensuite les Sociaux-démocrates, au centre-gauche, avec trois sièges, les Verts, avec deux sièges et la masse complexe des 23 indépendants, qui regroupent des figures de tous bords et souvent des personnalités locales.

Un élargissement au centre-gauche ?

Quelle coalition est alors possible avec ce nouveau parlement ? A vrai dire, elles sont peu nombreuses. La coalition sortante Fine Gael-Labour pourrait tenter de s'élargir au centre-gauche avec les Verts et les Sociaux-démocrates. Une telle alliance disposerait de 63 sièges au maximum et devrait donc convaincre plus des trois quarts des indépendants pour atteindre la majorité absolue de 80 sièges.

C'est un scénario peu probable : les Sociaux-démocrates ont fortement critiqué la stratégie du Labour de s'allier avec Fine Gael. On les voit mal commettre la même erreur. Et il n'est pas sûr que les Travaillistes, sous le choc de leur défaite, accepte de participer de nouveau à un gouvernement. Enfin, il n'est pas non plus certain qu'il existe 17 indépendants pour soutenir Enda Kenny.

Une coalition autour du Fianna Fáil ?

Deuxième option : un gouvernement « anti Fine Gael ». L'élection du 26 février a en effet marqué un désaveu de la coalition sortante. Le Fianna Fáil pourrait être tenté de fédérer sur ce rejet en rassemblant des indépendants et la gauche. Le leader des Verts, Eamon Ryan, a soutenu cette idée qui exclurait, dans son esprit le Sinn Féin. Cette alliance (Fianna Fáil, Sociaux-démocrates, Verts, Labour et Alliance contre l'Austérité) disposerait de 62 sièges. Il lui faudrait, pour gouverner et compter sur une majorité relative, rallier des indépendants et, sans doute, compter sur l'abstention du Sinn Féin.

L'entente sur le papier entre ces cinq partis n'est pas impossible : le leader du Fianna Fáil, Micheál Martin, a revendiqué un positionnement de centre-gauche durant la campagne qui lui a permis de récupérer une partie des déçus du Labour. Mais cette alliance paraît difficile à monter : elle a déjà été rejetée par l'Alliance contre l'Austérité qui refuse de s'allier avec le Fianna Fáil, responsable de la crise et le Labour, allié jusqu'ici du Fine Gael. la difficulté principale sera d'assurer la majorité relative, notamment en obtenant la bienveillance du  Sinn Féin.

Une alliance de « gauche » ?

Car, et cela exclut l'option d'une coalition entre le Fianna Fáil et l'ensemble de la gauche qui pourtant disposerait de 78 élus sans le Labour,Sinn Féin et Fianna Fáil  sont des rivaux historiques. Le Fianna Fáil se prétend le « parti républicain » et l'authentique héritier du Sinn Féin historique qui a lutté pour l'indépendance entre 1916 et 1922. Dans l'idéologie du parti, l'actuel Sinn Féin a dévoyé la cause nationaliste par son soutien à l'IRA et le recours à la violence. Lors du débat télévisé regroupant les grands leaders, Micheál Martin a été très violent et a accusé le leader du Sinn Féin Gerry Adams d'avoir été membre de l'IRA. On voit mal les deux adversaires, qui luttent pour le même électorat, se réconcilier, même contre un ennemi commun. Le Sinn Féin a, du reste, annoncé qu'il n'entrerait pas dans un gouvernement comme partenaire « secondaire », il préfère jouer les premiers rôles dans l'opposition.

Une « grande coalition » ?

Quatrième option : une « grande coalition » entre les deux principaux partis, les deux rivaux historiques : Fine Gael et Fianna Fáil. Cette option semble, à première vue, la plus probable, puisque les deux formations ont, en réalité, des positions idéologiques assez proches. Enda Kenny, quoi qu'il en dise, a, sous la pression de la BCE et de la troïka, poursuivi la politique initiée par le gouvernement de Brian Cowen, du Fianna Fáil, en 2010. Pendant plus de 80 ans, les deux partis ont alterné au pouvoir sans vraiment donner d'impulsion différente à la politique irlandaise. Leurs programmes sont loin d'être incompatibles : ils sont centrés sur les baisses d'impôts, le Fianna Fáil voulant investir davantage dans les services publics et réduire l'impact de certaines mesures d'austérité, comme la baisse du salaire des fonctionnaires. Cette coalition est le rêve des opérateurs de marché qui y voient un gage de stabilité, puisque la coalition disposerait de 94 sièges.

La question historique persiste

Reste que les obstacles sont considérables. En s'alliant avec son rival historique, le Fianna Fáil aurait beaucoup à perdre, à commencer par son identité. La division entre les deux partis n'est en effet pas si artificielle qu'il y paraît.

Certes, la division issue de la guerre civile de 1922-1923 sur la question du traité anglo-irlandais semble bien lointaine, mais elle traduisait une réalité qui a eu des conséquences. L'ancêtre du Fine Gael acceptait ce traité parce qu'il représentait ceux qui voulait « finir la révolution », ceux qui avaient, grâce à ce traité, obtenu les biens des Britanniques qui avaient quitté la République. L'ancêtre du Fianna Fáil représentait ceux qui ne se contentaient pas de ce traité qui, alors, laissait l'Irlande dans le giron de la couronne britannique. La conséquence de cette division, c'est que le Fianna Fáil a incarné un parti « national », notamment sous son grand homme, Eamon de Valera, capable d'unifier tous les Irlandais autour d'une idée nationale certes pacifiée, mais toujours vive, face à un Fine Gael qui représentait un groupe de « vainqueurs » de l'indépendance. Il a ainsi longtemps été le parti ouvrier irlandais, bien plus que le Labour. La crise lui a fait perdre une grande partie de ce statut qui lui avait permis de dominer la vie politique irlandaise depuis les années 1930. En s'alliant avec un Fine Gael désormais clairement marqué à droite par sa politique d'austérité, il pourrait perdre à nouveau ce vote des classes populaires qu'il a en partie récupéré.

Le risque de confusion

Une alliance Fine Gael-Fianna Fáil conduirait aussi à une confusion des deux partis qui rendrait leur division obsolète. Ce serait une alliance « défensive » pour préserver le pouvoir des partis traditionnels. Ce serait alors poser la question de l'existence même du Fianna Fáil et donner au Sinn Féin l'occasion de récupérer le rôle de seule opposition. L'opposition Fine Gael-Fianna Fáil laisserait alors la place à une opposition gauche-droite classique où le Fianna Fáil aurait bien du mal à trouver sa place. Aussi ne doit-on pas être surpris d'entendre beaucoup de députés du Fianna Fáil refuser cette grande coalition.

Un gouvernement minoritaire ?

Resterait alors l'option d'un gouvernement minoritaire du Fine Gael soutenu au cas par cas par le Fianna Fáil, ce qui permettrait à ce dernier de « tenir les rênes » et d'imposer des directions à l'exécutif, sans réellement être impliqué dans l'exécution de la politique, ni trahir son engagement de ne pas gouverner avec Enda Kenny. Pour voir le jour, cette alliance devra passer parallèlement par une coalition entre Fine Gael et d'autres partis. Seul, le Fine Gael ne dispose pas, en effet, même avec l'abstention du Fianna Fáil et du Labour, de la majorité relative. Indépendants et autres partis de gauche totalisent 57 sièges. Il faudra donc convaincre au moins huit indépendants de soutenir le gouvernement, ce qui semble possible, mais pas certain. Reste qu'une telle combinaison sera très « politique », chaque parti tentant de faire passer l'autre pour le responsable des erreurs commises. Le soutien du Fianna Fáil ne fera pas l'objet d'un pacte de coalition, il sera donc très fragile et le gouvernement irlandais le sera autant. Ce ne sera qu'une solution temporaire. Il suffira d'un sujet difficile pour faire tomber le Taoiseach. Enfin, il n'est pas certain que cette option permette d'éviter au Fianna Fáil le même destin qu'en cas de « grande coalition. »

De nouvelles élections ?

Si toutes ces options échouent, la toute dernière possibilité sera donc de recourir à de nouvelles élections. Le président irlandais, l'indépendant Michael Higgins, peut à tout moment dissoudre le Dáil et convoquer de nouvelles élections. Si cette option se rapproche, le jeu des partis sera de faire porter la responsabilité de l'échec de la formation d'un gouvernement sur leurs adversaires. Ce blame game est aujourd'hui au centre de la vie politique en Espagne, où la perspective d'un nouveau scrutin se rapproche. L'Irlande pourrait aussi se situer bientôt dans la même situation.

>>>>Les résultats définitifs sur le site de RTE

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