Sécurité alimentaire : les conflits d’intérêts minent toujours l’indépendance de l’EFSA

 |   |  795  mots
Recherche de la bactérie E.coli dans des concombres, en juin 2011.
Recherche de la bactérie E.coli dans des concombres, en juin 2011. (Crédits : Reuters)
Près de la moitié des experts de l’Agence de sécurité des aliments ont des conflits d’intérêts qui mettent en cause le travail de l’agence, estime une étude de l’Observatoire de l’Europe industrielle. Un article de notre partenaire Euractiv.

« 46% des spécialistes engagés par l'EFSA ont des conflits d'intérêts financiers directs et/ou indirects » liés aux entreprises de l'agroalimentaire, affirme une étude de l'Observatoire de l'Europe industrielle (Corporate Europe Observatory, CEO), publiée le 14 juin.

L'Agence européenne de sécurité des aliments est chargée d'évaluer la dangerosité potentielle des produits de la chaîne alimentaire. Et de produire des avis scientifiques indépendants.

Sécurité alimentaire compromise ?

Problème, les scientifiques qui composent l'agence ne sont pas vierges de tout rapport avec les entreprises agroalimentaires.

« S'il est dangereux de compter sur des scientifiques ayant des conflits d'intérêts financiers pour l'interprétation des données brutes, pourquoi dépendre de ces mêmes scientifiques pour fournir des avis aux agences de réglementation ? »

C'est par cette citation de l'épidémiologiste David Michaels que commence le rapport de CEO, simplement intitulé « Erreurs de recrutement ».

L'organisation souligne que, quatre années de suite, le Parlement européen a exigé que l'EFSA s'affranchisse de l'influence de l'industrie agroalimentaire. En 2013, CEO avait mené une première enquête sur les experts de l'agence et avait conclu que près de 60% d'entre eux avaient des liens d'intérêts avec des entreprises dont les produits faisaient l'objet d'évaluations. En quatre ans, malgré les réprimandes du Parlement et les scandales, la situation n'a que peu évolué.

Dysfonctionnements de la politique d'indépendance de l'agence

Pourtant, l'évaluation de la dangerosité potentielle de produits issus de l'industrie représente les deux tiers de la mission de l'EFSA. Les dysfonctionnements de la politique d'indépendance de l'agence a donc un impact direct sur ce que les citoyens européens mangent tous les jours.

L'EFSA elle-même a fortement démenti les conclusions de CEO. Un porte-parole de l'agence assure ainsi que les chiffres présentés par l'organisation « prêtent à confusion et se fondent sur une interprétation spécifique des conflits d'intérêt que l'EFSA ne partage pas ».

« Pour être clair, les intérêts financiers de tous les experts participant aux jurys de l'EFSA ont été examinés soigneusement, conformément à ses règles strictes sur l'indépendance », poursuit le représentant de l'agence, qui ajoute que les experts ne peuvent participer à des évaluations liées à certains de leurs intérêts financiers que s'ils se débarrassent de ces liens.

Dans un communiqué, l'agence souligne que les recommandations contenues dans le rapport de CEO seront débattues lors de la réunion du conseil d'administration du 21 juin sur l'indépendance de l'agence.

Au cours de cette réunion, l'EFSA prévoit d'adopter de nouvelles règles de protection de son indépendance. Selon le rapport de l'Observatoire de l'Europe industrielle (CEO), ces nouvelles règles ne seront pas suffisantes, surtout au regard de l'ampleur des conflits d'intérêts.

Le cas emblématique du glyphosate

Dernière controverse en date pour l'EFSA : le renouvellement de l'autorisation de vente du glyphosate, un herbicide extrêmement répandu. L'EFSA a de fait jugé que l'utilisation actuelle de la substance, considérée comme un cancérigène et un perturbateur endocrinien, était parfaitement sûre pour les consommateurs.

Cette décision a provoqué un tollé auprès des défenseurs de l'environnement et de certains organismes de défense de la santé et des consommateurs. Ceux-ci estiment en effet que les études sur la base desquels l'EFSA a rendu son avis devraient être rendues publiques, afin de les soumettre à l'examen de scientifiques indépendants. Or, nombre de ces études proviennent directement de l'industrie, et leur publication constituerait donc une violation du secret d'affaires.

Action en justice des Verts pour obtenir les documents de l'EFSA

Les détracteurs du glyphosate jugent néanmoins ridicule que la législation se fonde sur des études secrètes et menées par les fabricants de la substance eux-mêmes. Dans certains pays, cette position est largement partagée par l'opinion publique. L'initiative citoyenne lancée il y a quelques mois pour l'interdiction du glyphosate a ainsi récolté plus de 1 million de signatures.

Les eurodéputés ont d'ailleurs demandé à la Commission quelles mesures elle « compte prendre pour garantir que la décision sur le renouvellement de l'approbation du glyphosate soit fondée sur des constatations scientifiques crédibles et indépendantes ».

Un groupe de quatre eurodéputés Verts ont d'ores et déjà lancé un recours en justice contre le refus de l'EFSA de leur livrer les documents nécessaire à une contre-évaluation. L'objectif final n'est cependant pas uniquement d'obtenir l'accès aux documents, mais aussi de changer le fonctionnement de l'agence, afin d'accroître sa transparence et son indépendance.

___

Manon Flausch, Euractiv.fr

(Article publié le 14 juin 2017, mis à jour à  11:03)

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 16/06/2017 à 11:56 :
Le cas du glyphosate est en effet emblématique. Toutes les agences sanitaires, du monde entier, sont d'accord sur le fait qu'il n'est pas cancérigène, sauf une seule, le CIRC, qui, sur la base d'arguments faibles ("limited evidences") le classe dans la même catégorie que la viande rouge, une catégorie en dessous de la charcuterie.
Emblématique du décalage entre l'expertise scientifique et les théories du complot ...
Réponse de le 17/06/2017 à 8:46 :
Le glyphosate à son utilité pour les entreprises qui entretiennent des abords types route ou chemin de fer. Si le glyphosate était interdit le désherbage pourrait coûter quasiment 20x plus cher.
Quand à sa dangerosité, il faudrait la comparer avec le tabac, les alcools forts, la charcuterie....
Je pense aussi aux écolos qui fument du cannabis, qui n'est pas une substance vraiment bonne pour la santé.
a écrit le 16/06/2017 à 9:07 :
C'est un excellent article, de ceux qui ne feront pas le buzz parce que les médias appartenant aux mêmes gens qui possèdent ces scientifiques n'y ont pas intérêt mais qui sera régulièrement consulté tout au long de sa vie lui donnant d'autant plus de valeur, c'est la force d'internet.

L'EFSA n'est donc pas crédible c'est un fait et est même franchement compromis avec l'agro-industrie, maintenant comment se fait il qu'elle aie encore une autorité en matière d'aliments qui est quand même vitale en ce qui concerne la santé humaine ?

Comment peut on laisser des gens qui n'ont rien à faire de notre santé vérifier l'alimentation que l'on mange ? Voilà où notre système nous a mené, une impasse néolibérale inhumaine.
a écrit le 16/06/2017 à 8:10 :
Greenpeace qualifie pour sa part le rapport de l'EFSA de « camouflage ».

Un camouflage ? Qui a traduit ? Un camouflet plutôt non ?
Réponse de le 16/06/2017 à 9:36 :
camouflage se tient étant donné que c'est une dissimulation d'informations ce que font les scientifiques compromis de l'EFSA.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :